Épidémie, 1 / L’origine de la Peste : climat, gerbilles et Mongols

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Episode 1 – Climat, gerbilles et Mongols

On a tous en tête les images de la Peste noire. Mais au fait, d’où vient cette épidémie… ? Les réponses sont plus complexes qu’on le dit souvent.

La faute du soleil ?

Depuis le début du Xe siècle, en Europe, il fait chaud : c’est ce qu’on appelle le Petit Optimum Médiéval. Celui-ci permet une rapide croissance démographique dans tout l’Occident féodal : l’Angleterre passe de 1,7 millions en 1086 à 4,75 millions en 1290. Cette croissance démographique est également attestée en Inde et en Chine.

Et puis, à partir des années 1250, tout change. Le climat évolue rapidement à l’échelle du monde, se refroidit peu à peu, pour se stabiliser à nouveau autour des années 1370 : c’est désormais le « Petit âge glaciaire », qui dure jusqu’au début du XIXe siècle.

Ces évolutions climatiques ont des conséquences très nettes en Europe. Avant même l’apparition de la Peste, les sociétés occidentales semblent largement à bout de souffle. La population augmente plus vite que les rendements agricoles, ce qui se traduit par des famines (notamment une très vaste en 1315-1317) et des disettes. Des migrants, de plus en plus nombreux, affluent vers les villes, qui doivent mettre en place dans l’urgence des systèmes de contrôle des prix ou de monopole sur les céréales, comme à Florence. Alors qu’on a longtemps vu la Peste comme une terrible catastrophe frappant d’un seul coup les sociétés, on insiste maintenant sur le fait que celles-ci sont d’ores et déjà affaiblies, mal nourries, soumises à un stress hydrique ou agricole intense, etc. Bref : la catastrophe ne tombe pas du ciel, son degré d’intensité dépend aussi des structures sociales, des conditions économiques, etc.

Méchantes gerbilles

Très loin des cités italiennes, sur le plateau tibétain de Qinghai, le climat change aussi. Il devient, à partir des années 1320, plus chaud et, surtout, plus sec. Et voilà qu’une espèce endémique de gerbilles cherche de plus verts pâturages, et descend dans les plaines. Or cette espèce porte la peste, probablement depuis la grande vague de peste du VIe siècle (qu’on appelle « la peste de Justinien »). En quittant leurs hauts plateaux traditionnels, les gerbilles rejoignent des plaines densément peuplées et, surtout, traversées par des marchands.

Microbes et mondialisation

Car voilà qu’entre en scène notre troisième acteur-clé : les Mongols. Depuis le début du XIIIe siècle, ce peuple nomade a en effet conquis un immense empire, unifiant des territoires auparavant très éclatés. Pour rendre ce gigantesque empire gouvernable, les Mongols s’attachent à sécuriser les routes existantes, à en créer de nouvelles, et établissent une paix – relative – qu’on appelle souvent la « pax mongolica ».

L’empire mongol à son apogée

Les marchands, évidemment, sont ravis. C’est dans ce contexte qu’un Marco Polo peut aller d’Italie en Chine, y rester quelques années puis revenir, la tête pleine d’histoires et de récits. Mais, évidemment, les microbes sont eux aussi très contents… La Peste profite en effet de cette unification territoriale, de ces circulations commerciales plus intenses. Dès 1332, la Peste ravage le nord de l’Inde. En 1338, elle est dans le Kurdistan, l’année d’après en Irak. En 1346, les Mongols assiègent Caffa, un comptoir génois en Mer noire, et la peste passe dans les rangs des assiégés – oubliez le récit des cadavres infectés balancés par les Mongols sur les Génois, les sources ne le corroborent pas et c’est sûrement par les rats que la maladie s’est diffusée.

Or les Génois sont eux-mêmes à la tête d’un vaste réseau commercial qui s’étend un peu partout en Méditerranée. Leurs navires, leurs marins, leurs marchands se chargent alors de répandre la maladie. La peste est à Constantinople en juin 1347, à Messine en septembre, à Gênes et à Marseille en novembre, à Venise le 25 janvier 1348.

Cette fois, ça y est : par le biais de circulations et d’échanges à l’échelle internationaux, la Peste noire est là, sur tout le pourtour méditerranéen.

La suite au prochain épisode à lire ici !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

Bruce M. S. Campbell, The Great Transition. Climate, Disease and Society in the Late-Medieval World, 2016. Compte-rendu ici : https://www.nonfiction.fr/article-8701-le-climat-et-la-peste.htm

Boris V. Schmid, Ulf Büntgen, W. Ryan Easterday, Christian Ginzler, Lars Walløe, Barbara Bramanti, Nils Chr. Stenseth, « Climate-driven introductions of plague into Europe », Proceedings of the National Academy of Sciences Mar 2015, 112, https://www.pnas.org/content/112/10/3020.abstract

Frédérique Audoin-Rouzeau, Les Chemins de la Peste. Le rat, la puce et l’homme, Rennes, PUR, 2013.

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