Épidémie, 13/ Quelques conseils médiévaux pour passer le confinement : Boccace et le Décaméron

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 13/ Quelques conseils médiévaux pour passer le confinement : Boccace et le Décaméron

Que faire durant le confinement ? Pour nos contemporains, on a quelques idées : alors que certains disaient qu’Amazon s’apprêtait à recruter, Netflix et YouTube ont annoncé réduire leur débit à cause du trop grand nombre d’utilisateurs. Mais, toutes ces activités demandent un moyen moderne : internet ! Alors que faisaient les médiévaux en temps de confinement ?

Conseil n° 1 : s’isoler entre amis, si possible dans un jardin paradisiaque

Boccace est un écrivain florentin qui a vécu au XIVe siècle. Il est par conséquent le témoin de la violente peste qui décime la capitale toscane en 1348. Dans le proême de son Décaméron, il se penche sur les ravages de la Peste de 1348 à Florence, dont il dépeint l’horreur : « La terre sainte étant insuffisante pour ensevelir la multitude des corps […], on faisait […] de très larges fosses, dans lesquelles on mettait les trépassés par centaines. Entassés dans ces fosses, comme les marchandises dans les navires, par couches superposées, ils étaient recouverts d’un peu de terre, jusqu’à ce qu’on fût arrivé au sommet de la fosse. »

Boccace oppose à ce sombre tableau, « à ce court ennui — je dis court, parce qu’il ne dure que quelques pages — […] la douceur et le plaisir ». Ainsi, l’auteur raconte l’histoire de dix jeunes personnes, de haute naissance, qui en pleine épidémie se retrouvent un mardi matin à l’église Santa Maria Novella à Florence. Pampinea, la plus âgée du groupe, propose à ses six amies et aux trois jeunes hommes qu’elles viennent de rencontrer de quitter la ville pour s’isoler à la campagne. À leur arrivée, le lieu décrit s’oppose à l’horreur de l’épidémie : il s’agit d’un jardin ressemblant au paradis terrestre.

En effet, le Paradis peut prendre dans les arts la forme d’un jardin idéal. En fait, l’accent est mis sur le plaisir des sens : regarder la multitude d’oiseaux et de fleurs ; écouter le ruissellement de l’eau ou la musique qui se joue ; sentir les parfums floraux ; goûter les fruits. Bref, au paradis, les désirs corporels sont satisfaits autant que ceux spirituels ! Le temps y est infini et les besoins des hommes y sont constamment satisfaits. Par conséquent, les personnes qui le peuplent s’adonnent à leurs activités favorites, souvent liées à la sociabilisation : jouer ensemble de la musique, converser, manger ou lire.

Bon, c’est bien beau tout ça, mais si on veut arrêter le virus, partir au vert c’est précisément ce qu’il ne faut pas faire… Alors, passons au conseil n° 2 !

Conseil n° 2 : lancez-vous des défis quotidiens

Les protagonistes de Boccace s’isolent dans ce jardin idéal durant quatorze jours. Et pour s’occuper, ils décident de se mettre au défi les uns les autres de se raconter, chaque jour ou presque, des histoires divertissantes. Dix conteurs s’affrontent sur dix journées de récits : voici la structure du célèbre Décaméron. Tous les jours, un des conteurs est désigné roi ou reine de la journée et choisit un thème qui devra guider les historiettes. Ainsi, chaque journée correspond à un thème différent, de sorte que le recueil regroupe 100 nouvelles très ingénieuses.

Évidemment, certains thèmes quotidiens poussent à éloigner par l’esprit l’horreur de la maladie : ainsi, la première journée invite la compagnie à réfléchir à des histoires qui « parle[nt] de ce qui sera le plus agréable à chacun », et les récits de la cinquième journée se concentrent sur «  des fins heureuses terminant des amours tragiques ».

Maître de l’Échevinage de Rouen, Entretien des conteurs à côté de la ville où les morts sont enterrés, XVe siècle. Miniature du Décameron, Manuscrit Fr. 129, folio 1. BnF, Paris

D’autres thèmes font la part belle aux suspens et aux retournements de situation. Par exemple, le roi du septième jour propose des histoires « Où l’on parle des tours que les femmes, poussées par amour ou pour leur salut, ont joués à leurs maris, conscients ou non », tandis que la troisième journée met au défi les protagonistes de conter l’histoire « de ceux qui ont acquis, par leur industrie, ce qu’ils désiraient fort ». Ces sujets permettent à Boccace de mettre en scène d’ingénieux récits dont certains donnent vie à des expressions populaires.

Conseil n° 3 : inventer des histoires drôles…ou coquines

Ainsi, le dernier récit de la troisième journée narre l’histoire d’une jeune fille païenne, naïve et innocente, nommée Alibech. La jeune païenne, désireuse de connaître le dieu des chrétiens, décide de s’aventurer au cœur de la Thébaïde, le célèbre désert autour de la ville égyptienne de Thèbes, qui servit de lieu de retraite à de nombreux ermites chrétiens, dès le IVe siècle. Durant son voyage, Alibech rencontre plusieurs solitaires jusqu’au jour où elle se présente devant la cellule d’un certain Rustique. Le jeune ermite invite la fillette dans sa modeste demeure et lui promet de l’initier aux mystères divins. Très vite, le jeune homme, séduit par la beauté d’Alibech, se met à la convoiter ardemment et à tramer, des nuits durant et en cachette, une machination.

Un matin, il déclare à son élève qu’elle avait acquis le savoir nécessaire à la prière et que désormais, ils la pratiqueraient dénudés. Mais lorsqu’ils furent tous deux totalement nus, le désir de Rustique se manifesta si ostensiblement qu’Alibech fut intriguée par la partie anatomique qu’elle ne possédait pas. Saisissant sa chance, le jeune homme expliqua que le démon prenait parfois possession de son corps et qu’alors, un seul moyen existait pour le combattre : il avait besoin d’elle car elle seule pouvait l’aider à remettre le diable en enfer ! Et c’est ainsi que l’innocente prêta son concours pour renvoyer le diable de Rustique au fond d’un enfer qui donna à l’intimité féminine, un nom issu de la déformation populaire de l’expression italienne « rimettere il diavolo in inferno », le Ninferno.

Histoire d’Alibech et de Rustique, XVe siècle.
Miniature, Décaméron Ms 5070, folio 1. BnF-Bibliothèque de l’Arsenal, Paris.

Il reste à ajouter que ce dernier devait bien porter son nom puisque le piège que Rustique tendit à Alibech se retourna bientôt contre lui : la jeune femme, prenant progressivement goût à l’anéantissement du malin, demanda sans cesse, en prévention de son apparition, de remettre le diable en enfer au grand dam de l’ermite qui, selon le récit de Boccace, manquait de vigueur physique en raison de son régime alimentaire frugal. Priant désormais pour le départ de la jeune femme, Rustique, chanceux, vit bientôt, avec soulagement, son nouveau désir exaucé : un prétendant à la main d’Alibech – devenue riche suite à la mort accidentelle de son père et de sa famille… – vint sauver le piètre manipulateur.

Vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire et si l’inventivité vous manque, vous pouvez consulter le Décameron et/ou les articles d’Actuel Moyen Âge !

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

  • Boccace, Giovani Clerico (tard.), Pierre Laurens (éd.), Le Décaméron, Paris, Gallimard, 2006.

23 réflexions sur “Épidémie, 13/ Quelques conseils médiévaux pour passer le confinement : Boccace et le Décaméron

  1. SUPER, vos histoires journalières que nous entretiennent sur la Peste et nous prouvent que nous avons changé très peu ces derniers siècles !!! BRAVO !!
    Valéria (fan d’Actuel Moyen Âge depuis ses débuts !!)

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  2. Merci pour tous vos articles, écrits avec beaucoup de légèreté et de pertinence !
    Mettant moi-même aussi à profit ce confinement pour me (re)plonger dans les sources médiévales, je me permets de partager le site sur lequel je publie quotidiennement ma – modeste – lecture de ces fameuses nouvelles du Décaméron : https://audioblog.arteradio.com/blog/143550/le-decameron

    Maxime F. , prof d’histoire-géo confiné
    PS : j’arrive bientôt à la fin de la Troisième Journée, à raison d’une nouvelle par jour, dans cinq jours …

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    1. Bonjour, et merci pour votre message !
      Pour le Decameron, je vous conseille le modeste ouvrage que je possède : un simple livre de poche dont la traduction a été faite par Giovanni Clerico ! Bonne lecture.

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      1. J’ai donc acheté une version en ebook, (le traducteur n’est pas mentionné) mais cette version est très incomplète par rapport à celle de Francisque Reynard par exemple qui est sur gallica, (il manque des gros morceaux de textes) savez-vous pourquoi?
        Il faut donc vraiment se méfier.

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