Épidémie, 9/ La Peste dans l’empire byzantin

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Episode 9/ La Peste dans l’empire byzantin

En 1347, la Peste frappe de plein fouet l’empire byzantin. Elle revient ensuite par vagues : on compte pas moins de 11 vagues de peste entre 1347 et 1466, soit en gros une tous les dix ans. Les chroniqueurs, les médecins et les théologiens grecs tentent, chacun à leur façon, de penser la maladie.

Pourquoi la Peste ?

La majorité des sources grecques parle de la peste comme d’une « mortalité ». Les auteurs soulignent qu’elle tue aveuglément, sans distinction d’âge ni de conditions sociales : en 1347, l’une des victimes est ainsi le propre fils de l’empereur Jean Cantacuzène – qui vient tout juste de s’imposer au pouvoir quand la maladie arrive : pas de bol.

La grande question, bien sûr, c’est pourquoi la maladie frappe-t-elle ? Deux visions s’opposent. La première est religieuse : la Peste est vue comme un châtiment divin, envoyé par Dieu pour punir les péchés des hommes. La seconde vision est médicale : la maladie est due à une corruption de l’air dans une région donnée. Certains tomberont malades, d’autres non, en fonction de leur état physique.

Livre de Job, empire byzantin, vers 1200. Source : Wikicommons

Les défenseurs de ces deux visions s’opposent violemment tout au long de la période. Le théologien Théodore Agallianos compare ainsi la Peste aux plaies d’Egypte et au Déluge et insulte l’un de ses collègues qui « accorde de l’importance à la nature, au mouvement des planètes ou à la qualité de l’air », alors que selon lui tout vient de Dieu. Le patriarche Kallistos réécrit un peu le motif : la Peste n’est pas une punition mais une correction, une façon qu’a Dieu d’éduquer son peuple et de le remettre dans le droit chemin.

Au XVe siècle, la question de la Peste est un vrai enjeu théologique et les penseurs débattent pour savoir si Dieu a fixé la durée de vie des hommes à l’avance ou si celle-ci dépend de conditions « naturelles », dont la maladie fait partie.

Fuir ou ne pas fuir ?

Derrière ces questions théoriques se cachent des enjeux très concrets. Selon Agallianos, en effet, il ne faut pas fuir quand la maladie frappe, car c’est une tentative de se soustraire au jugement divin : c’est donc blasphématoire, et donc ça énerve encore plus Dieu… Raison pour laquelle, selon lui, la maladie se diffuse de ville en ville : le courroux divin suit littéralement les gens qui s’enfuient… On a en quelque sorte une lecture religieuse de la contagion, qui permet de donner du sens à ce qui se passe. Les morts ne sont plus des victimes du hasard : tout répond à un plan divin.

Alors, dans cette optique, que faire ? Agallianos a la solution idéale : il faut aider son prochain. Et donc, lors d’une épidémie, il faut soigner les malades. C’est selon lui la seule façon de racheter ses péchés et donc d’échapper à la maladie.

Les médecins, au contraire, n’admettent pas l’idée d’une contagion d’homme à homme : selon la vision de la majorité des médecins, la maladie est omniprésente dans une région donnée, mais elle tue seulement les plus fragiles. La fuite est donc utile à condition de réussir à quitter la « zone d’influence » de la maladie.

Enfin, il y a visiblement un savoir populaire. Et, à la différence de la médecine savante, celui-ci admet sans aucun problème l’idée de contagion par le contact : une source rapporte ainsi que les cadavres restaient sans sépulture, personne ne voulant les ensevelir par peur de mourir à son tour. Il est intéressant de voir qu’en l’occurrence c’est bien cette attitude, empreinte de pragmatisme, qui est la plus censée, même si elle s’oppose à ce que disent les médecins !

Mais que font les docteurs ?

Les médecins grecs s’appuient sur les remèdes traditionnels : renforcer la résistance du corps par un régime adapté, assainir l’air en faisant de grands feux, brûler les cadavres. Comme aujourd’hui, les médecins sont au premier plan de la lutte contre l’épidémie et la payent au prix fort : les sources mentionnent explicitement une surmortalité parmi les docteurs. A l’époque, les membres du clergé sont également très touchés : selon un auteur, les prêtres « meurent tous car ils n’avaient plus le temps de manger tant les services funéraires étaient nombreux » ; on peut penser que c’est surtout parce qu’ils sont particulièrement exposés à la contagion, du fait de leur contact avec les corps morts.

Certains auteurs sont très critiques envers les médecins. Ainsi du jeune Kydonès, officier byzantin proche de l’empereur : selon lui, les docteurs sont lâches, sont les premiers à fuir les régions touchées, conseillent des remèdes inefficaces, passent leur temps à se critiquer mutuellement au lieu d’aider les autres… Une amertume probablement due au fait qu’il a vu succomber en quelques semaines sa mère et ses sœurs.

Globalement, les témoignages montrent que les Byzantins sont démunis face à la maladie. Alors que les médecins s’avèrent incapables de guérir la Peste, puis d’empêcher son retour régulier, les sources mentionnent des comportements irrationnels : dans telle ville, les gens brisent tous les vases après qu’un homme a expliqué que la maladie se cachait dans les récipients ; dans une autre, on expulse les Juifs, accusés de provoquer la colère de Dieu… Partout, les gens se précipitent dans les églises et organisent des prières collectives, sous la forme de grandes processions urbaines : il s’agit d’apaiser la colère de Dieu ou de s’assurer la protection d’un saint local.

Chaos et dépression

Quand la maladie frappe, c’est la société toute entière qui se délite. D’abord dans le rapport entre les morts et les vivants : vu qu’on n’ose plus toucher les cadavres, les morts restent abandonnés dans la rue ou dans leurs maisons, parfois pendant des jours entiers. On ensevelit à la hâte les morts, dans des fosses communes, sans prière et sans noter leurs noms.

Selon plusieurs auteurs, les élites sociales fuient les villes dès les premiers signes de la maladie. Ce qui contribue à la désorganisation sociale et politique de la communauté urbaine… Paniqués, les gens pillent les réserves alimentaires (et oui, déjà…), s’en prennent les uns aux autres ou blasphèment : en 1466, un auteur note que la maladie était tellement virulente que les gens commencent à dire que Dieu n’existe pas, ou que s’il existe, il doit être fou ou maléfique…

Les conséquences psychologiques à l’échelle individuelle sont également très lourdes. En 1347, puis en 1361, Kydonès écrit des lettres pendant l’épidémie, qui permettent de saisir « sur le vif » son état mental : « mon âme est dans la crainte, je souffre les affres de la mort » ; « j’ai peur, peur, peur de mourir » ; « j’ai l’impression d’être mort moi-même, ma tête me brûle, je crains de devenir fou ». Diagnostic : dépression, avec une bonne dose de stress post-traumatique !

Les vagues de Peste contribuent ainsi à l’affaiblissement de l’empire byzantin : pas uniquement du fait de la saignée démographique, mais aussi en déstructurant les solidarités sociales et en démoralisant les habitants des grandes villes. Pour éviter le sort de Kydonès, pensez à prendre soin de vous !

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

Marie-Hélène Congourdeau, « Pour une étude de la peste noire à Byzance », dans ΕΥΨΥΧΙΑ. Mélanges offerts à Hélène Ahrweiler, p. 149-163.

Marie-Hélène Congourdeau, Mohammed Melhaoui, « La perception de la peste en pays chrétien byzantin et musulman« , Revue des études byzantines, tome 59, 2001. pp. 95-124.

Marie-Hélène Congourdeau, « La Peste noire à Constantinople de 1348 à 1466« , Medicina nei secoli, Università degli Studi di Roma “La Sapienza”, 1999, 11/2, p. 377-390.

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