Epidémie, 2/ « Une destruction complète »

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Episode 1 / L’origine de la Peste : climat, gerbilles et Mongols : à lire ici !

Episode 2/ « Une destruction complète »

La Peste est donc arrivée en Occident, se diffusant depuis les ports, puis depuis les grandes villes marchandes. Suivons-la sur son chemin à travers l’Europe…

Une maladie qui devient (presque) mondiale

La peste noire se répand par vagues successives, remontant progressivement depuis les ports du littoral méditerranéen vers l’intérieur des terres. Sa diffusion en dit d’ailleurs long sur les vitesses auxquelles les hommes circulent alors. La maladie est à Avignon en janvier 1348, à Montpellier en février, à Bordeaux fin juin, à Paris fin août. À cette date, elle est également en Angleterre. La maladie fait des ravages durant l’été : sans surprise, l’hiver 1348-1349 la met en pause, mais elle ressurgit violemment dès le printemps 1349. Elle ravage alors l’Ecosse et l’Irlande, puis la Scandinavie, l’Islande, le Groenland… Cette diffusion n’est pas homogène : certaines villes, voire certaines régions sont relativement épargnées, soit par chance, soit parce qu’elles sont moins peuplées – comme le Béarn – soit parce qu’elles prennent tôt des mesures drastiques – comme Nuremberg.

Évidemment, la maladie touche aussi les pays du monde islamique : dans les grandes métropoles densément peuplées d’Egypte, de Syrie ou du Maghreb, le bilan humain est terrible. On a longtemps cru que l’Afrique subsaharienne n’était pas touchée, mais on commence à voir, notamment grâce à l’archéologie, que là aussi la maladie s’est répandue, sûrement à partir des ports de la côte orientale, connectés, via l’Océan Indien, à l’Inde et à l’Egypte. De là, elle fait tranquillement son chemin vers l’intérieur du continent…

Finalement, la carte de la maladie dessine un monde déjà densément connecté. Du Japon au Groenland, de la Norvège au sud de l’Afrique, on meurt de la même maladie. Elle s’est répandue très lentement : il faut compter environ 20 ans depuis ses premières manifestations jusqu’à ce qu’elle atteigne les confins du monde occidental, alors que le coronavirus a mis aujourd’hui moins de trois mois à faire la même chose. Un décalage qui en dit long sur la façon dont nos technologies modernes ont su contracter l’espace ! De même, au XIVe siècle, le continent américain n’est pas du tout touché : aujourd’hui, aucun pays n’est épargné, symbole d’une mondialisation véritablement achevée.

Le bilan

La peste est une maladie pulmonaire très contagieuse, et potentiellement mortelle, surtout dans sa célèbre variante dite « bubonique ». En Occident, le taux de mortalité moyen est d’environ 30 % – 50 %. En réalité, ce chiffre ne veut pas dire grand-chose. Il cache en effet d’énormes disparités : à Florence, on estime ainsi que plus de 80% des conseillers municipaux meurent en quelques mois. Au Caire, grande ville peuplée par plusieurs centaines de milliers d’habitants, le chroniqueur Ibn Abi Hajala note que 900 000 personnes meurent au Caire entre octobre-décembre 1348. Même si le chiffre est exagéré, ça veut quand même dire qu’on a plusieurs milliers de morts chaque jour, pendant trois mois.

Il faut prendre un moment pour méditer ce chiffre : c’est beaucoup plus que l’ensemble des morts du coronavirus jusqu’à présent, chaque jour, dans une seule ville – et dans un monde moins peuplé que le nôtre. On peine à imaginer les conséquences sociales, économiques, politiques, ou même simplement les effets sur le mental et le moral des gens. Un auteur comme Ibn Khaldun, célèbre philosophe et historien maghrébin, explique dans son texte qu’il perd sa mère, puis son père, puis plusieurs de ses professeurs, de ses amis, de ses voisins. En quelques mois. Pas étonnant qu’il considère la maladie comme une catastrophe terrible, « menaçant de destruction complète » les peuples et les royaumes.

Au coeur de la catastrophe

Dans la panique, les gens fuient les villes, qui deviennent de véritables mouroirs de masse – et contribuent ainsi, évidemment, à répandre la maladie… Il faut dire qu’à l’époque on comprend mal les mécanismes de contagion. Si de très nombreuses villes prennent aussitôt des mesures, elles sont souvent peu efficaces : on brûle les corps des défunts, mais on récupère leurs vêtements, permettant aux puces, vecteurs de l’épidémie, de contaminer de nouvelles personnes…

Tous les chroniqueurs qui ont assisté aux ravages de l’épidémie laissent des pages terrifiantes. On les sent traumatisés. Villes vides, champs en friches, morts sur les routes. Maisons abandonnées, bûchers où se consument des corps, malades agonisants au pied des remparts. Selon Pétrarque, « partout, une affreuse solitude ». Les mots changent mais l’idée reste la même, pour décrire au mieux la maladie : désastre, catastrophe comme on n’en avait plus vue depuis le Déluge, épouvante, effroi… Ou en latin, et vous allez voir que même les non-latinistes comprennent très bien de quoi il est question : « pestilenciam et mortalitatem hominium miserabiliter devastata et deserta fuit et desolacioni… » (charte du 6 décembre 1351 de la ville de Brno).

Certains chroniqueurs s’attachent à des détails qui montrent combien l’ordre normal du monde est bouleversé : Bucio di Ranallo de l’Aquilla, un auteur des Abruzzes, s’inquiète pour l’âme de ces milliers de chrétiens qu’on a enterrés à la hâte, sans dire les prières requises, sans faire de veillées funèbres, sans même sonner le glas « qui sinon aurait sonné sans cesse ». Face à la mort en masse, c’est bien la résistance même de la solidarité humaine qui est testée : les prix flambent, les violences déchirent les survivants, la famine frappe les corps affaiblis.

La peste passe, quand le froid revient. Souvent, elle frappe à nouveaux aux beaux jours, parfois pendant plusieurs années. Le bilan humain est terrible et ne pourra probablement jamais être mesuré avec précision : des dizaines de millions de morts en Occident, sûrement des centaines de millions à l’échelle du monde. En France, en Angleterre, en Italie, il faudra attendre le XVIIe siècle, voire le XVIIIe, pour que les populations retrouvent leur niveau d’avant la Peste. Pendant bien des siècles, la « mort noire » reste le fléau par excellence.

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

Toubert Pierre, « La Peste Noire dans les Abruzzes (1348–1350) », Le Moyen Age, 2014/1 (Tome CXX), p. 11-26

Graus František, « Autour de la peste noire au XIVe siècle en Bohême », Annales. Economies, sociétés, civilisations. 18ᵉ année, N. 4, 1963. pp. 720-724.

23 réflexions sur “Epidémie, 2/ « Une destruction complète »

  1. Étude historique très intéressante et terrifiante. Surtout sur la durée de la propagation. Nous nous pensons que 15jours voir 2 mois sera nécessaire pour combattre ce virus dit à tors ‘peut être saisonnier’.

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  2. Merci pour ces rappels historiques de ces épidémies qui ont marqué l’histoire de l’humanité.
    Un grand merci pour votre message destiné aux professionnels de santé dont je fais partie. Je quitte temporairement mon statut de retraité pour reprendre une petite activité médicale, et je laisse de côté mes recherches actuelles sur Sainte Walburge (Gauburge en France).

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  3. La phrase : « La peste est une maladie pulmonaire très contagieuse, et potentiellement mortelle, surtout dans sa célèbre variante dite « bubonique » » mérite quelques correctifs.
    – Elle est, au départ, transmise à l’homme par des piqures de puces du rat (qui, raison à discuter, accepte de changer d’hôte).
    – Ensuite elle est essentiellement transmise d’homme à homme par les piqures de puces de l’homme comme écrit plus bas.
    – C’est une maladie septicémique colonisant, par cette voie, probablement tous les organes, dont le poumon.
    – Elle est alors également transmissible par les gouttelettes de toux entrainant la forme la plus rapide : une peste à point de départ pulmonaire, mortelle en 3 à 5 jours (au lieu de 8 à 10 par piqure de puce… ce qui ne fait pas une différence colossale !).
    – Autant que je sache, la forme à départ pulmonaire est constamment mortelle (en l’absence de traitement) alors que la 1° forme a des guérisons spontanées (peu fréquentes. Je ne connais pas le pourcentage).

    Dr. Yves Gille, MCU-PH en microbiologie.

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