Épidémie, 12/ Les villes médiévales et les « gestes barrières »

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 12/ Les villes médiévales et les « gestes barrières »

Devant l’ampleur de l’épidémie, les autorités politiques sont sommées de prendre rapidement des mesures fortes, aussi bien pour endiguer l’épidémie elle-même que pour rassurer la population. Dès le milieu du XIVe siècle, des mesures d’hygiène et de confinement sont adoptées : les villes médiévales n’ont jamais été aussi propres qu’en temps d’épidémie !

1353 : Paris confiné

En France, la crise met d’abord à l’épreuve l’autorité royale. Dès 1353, dans le but d’« obvier au danger de peste à présent régnant en cette ville de Paris et faubourgs d’icelle », Jean II promulgue par ordonnance une série de mesures sanitaires ambitieuses. Un confinement partiel de la population parisienne est mis en place. Des croix de bois doivent être affichées à la porte de toute maison contaminée, « pour que chacun puisse en avoir connaissance et s’abstenir d’y entrer ». Les malades eux-mêmes, ainsi que ceux qui l’ont été ou qui vivent dans la maison d’un malade, ont le droit de se déplacer en ville, mais doivent garder à la main un bâton blanc permettant de les identifier.

Etuves mixtes, Manuscrit Valère Maxime. Source : Wikicommons

Bien conscient que le bacille peut se transmettre par des objets contaminés, le roi interdit que draps et couvertures soient déplacés d’une maison à l’autre. Un certain nombre de lieux publics, comme les bains ou « étuves » – qui existent bien au Moyen Âge, contrairement à une idée répandue – sont fermés, et les habitants sont invités, jusqu’à nouvel ordre, à calfeutrer leurs fenêtres avec des draps.

Le roi ordonne également la mise en place de mesures d’hygiène. Par crainte de contaminer la Seine, il est interdit d’y jeter le sang des malades, sauf en un lieu bien précis situé en aval de la ville. Faut-il préciser que les selles et les ordures ne doivent surtout pas être jetées dans la rue ni conservées dans les maisons ? À court terme, on pourra envisager de les jeter à la rivière (mais pas trop à la fois !), cependant les propriétaires doivent installer au plus vite des latrines ou « fosses à retrait » dans leurs maisons.

Pour faire respecter ces mesures, des sergents patrouillent dans les quartiers pour arrêter les contrevenants, les bastonner ou les soumettre à des amendes arbitraires, dont le montant est donc fixé à la tête du client. On ne badine pas avec le confinement !

La lente maturation

Si l’ordonnance de 1353 pose les bases d’une lutte efficace contre la peste, il faut du temps pour que ces réflexes s’imposent durablement. Car si la lutte contre l’épidémie est une«guerre», les rois de France doivent également affronter des ennemis bien visibles et très déterminés. Pendant plus d’un siècle, la guerre de Cent Ans monopolise l’attention du roi et des villes françaises, retardant d’autant la mise en place de politiques sanitaires réfléchies. Même une fois le conflit franco-anglais terminé, le spectre de la guerre compromet régulièrement l’efficacité des mesures d’hygiène : en 1467, la ville d’Amiens est contrainte d’autoriser la vente de cochons à l’intérieur de ses murs, car la guerre fait rage dans la région entre Louis XI et Charles le Téméraire, et menace la sécurité du marché hors les murs.

Les politiques anti-épidémies sont alors principalement menées par les municipalités, qui jouissent d’une certaine autonomie pour les questions de police intérieure. C’est qu’une fois passée la première pandémie, la peste continue de frapper à intervalles réguliers, mais cette fois de manière plus régionale. La situation n’impose donc pas un confinement à l’échelle du royaume, mais des mesures efficaces et localisées

Dans un premier temps, les dispositions sont prises dans l’urgence d’une épidémie déjà déclarée. Les villes recrutent de nombreux officiers saisonniers pour s’occuper des malades et des cadavres: fossoyeurs, médecins, chirurgiens-barbiers chargés de saigner les bubons (ou d’y poser des culs de poulets !). Des salaires élevés sont proposés aux volontaires pour rendre attractifs ces métiers très exposés. D’autres travailleurs sont affectés spécialement à l’assainissement des rues. Avec le temps, certaines mesures adoptées en temps de peste restent en vigueur par la suite, comme l’interdiction d’uriner dans la rue, adoptée à Abbeville à la fin des années 1450

Une activité économique au ralenti

Évidemment, toutes ces précautions ne favorisent pas l’activité économique. Face à la crise, les autorités sont tiraillées entre le souci de contenir la maladie, et celui de limiter les conséquences économiques du désastre. Dès 1353, Jean II prend des mesures pour réglementer le travail des Parisiens. Il ne s’agit pas encore de prioriser les « secteurs essentiels » : moyennant quelques précautions élémentaires, tailleurs de pierres, maçons et couvreurs continuent de se rendre sur le chantier (anticipant de plusieurs siècles les directives de Muriel Pénicaud). À la place, le roi choisit de réglementer drastiquement les métiers à risques : comme les fripiers et les couturiers, dont les ventes sont suspendues, ou les tanneurs et les teinturiers, qui doivent exercer leur activité hors de la ville. Bouchers, charcutiers et vendeurs de volaille sont sommés de conduire hors des remparts leurs bêtes, dont les miasmes passent pour contaminer l’air et transmettre la peste.

Abattage d’un porc. Source : Wikicommons

En temps de crise, l’approvisionnement de la population constitue un enjeu d’autant plus crucial que la faim affaiblit les corps et les rend vulnérables. Or, les prix agricoles flambent souvent en temps d’épidémie (même s’ils tendent à baisser sur le long terme). Aussi, pour encourager les paysans des alentours à venir vendre leurs produits en ville malgré la peste, la ville de Rouen les exempte provisoirement de péage d’entrée en 1457. À l’inverse, une application trop rigoureuse des mesures sanitaires s’avère parfois contre-productive. Lorsque la peste frappe Abbeville en 1488, le conseil municipal fait détruire les enclos aux cochons situés à l’intérieur des remparts pour déplacer les bêtes vers les faubourgs. Pour continuer à vendre de la viande, les bouchers doivent dès lors obtenir une autorisation spéciale – que les échevins délivrent avec une grande parcimonie. Fragilisés, les bouchers protestent énergiquement et menacent de porter l’affaire devant le Parlement de Paris, mais leurs demandes sont rejetées par les autorités municipales, alors qu’un marché noir de la viande fondé sur le colportage se met en place dans la ville.

Dans l’ensemble, ces politiques sanitaires rencontrent toutefois une adhésion croissante de la part de la population, d’autant qu’elles sont de plus en plus efficaces : les causes de la maladie demeurent largement inconnues, mais d’épidémie en épidémie, les autorités en comprennent de mieux en mieux les modes de contagion et les manières de l’endiguer. De ce point de vue, nos sociétés ont encore beaucoup de choses à (ré)apprendre!

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

Pour le texte de la charte de Jean IIle Bon (1353) : Ordonnances des roys de France dela troisième race, vol. 2, Paris, 1729.

Neil Murphy, «Plague Ordinances and the Management of Infectious Diseases inNorthern French Towns, c.1450–c.1560», in The Fifteenth Century XII: Society in an Age of Plague, Woodbridge, Boydell & Brewer, 2013

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