Épidémie, 5/ Faire ses courses ou faire son testament ?

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 5/ Faire ses courses ou faire son testament ?

Le chroniqueur italien Buccio di Ranallo de l’Aquila, une ville dans les Abruzzes, rédige vers 1355-1360 une chronique rimée pour raconter l’épidémie de Peste, qu’il appelle « la grande mortalité ». Il faut dire que la ville est particulièrement touchée puisque le taux de mortalité y atteint 70 %… ! Parmi les nombreuses conséquences terribles de l’épidémie, une l’agace particulièrement : la flambée des prix.

Quand l’épidémie bouleverse les prix

Alors qu’aujourd’hui on loue unanimement (et à juste titre) le courage et la dévotion du personnel soignant, Buccio, lui, critique vivement l’absence de moralité de leurs ancêtres médiévaux. Dès les premiers signes de l’épidémie, en effet, médecins et apothicaires montent leurs prix : les remèdes traditionnels coûtent chaque jour de plus en plus cher… ! Et leur inefficacité notoire ne dissuade visiblement pas les gens de les acheter…

Dans la foulée, une « grande chéreté » s’abat sur les aliments : les œufs, les fruits frais, les « bonnes denrées » sont particulièrement concernées par ces hausses de prix. Buccio est de toute évidence un marchand, et il note avec attention les déséquilibres du marché. Ceux-ci, d’ailleurs, ne sont pas limités au moment de l’épidémie : cela fait des années que les prix flambent régulièrement, au détriment des plus pauvres. Buccio pointe avec précision les conséquences en chaîne : les pauvres vendent leurs terres pour gagner de quoi acheter de la nourriture, donc le prix de l’immobilier s’effondre ; vu que les céréales coûtent cher, on abat massivement le bétail, donc le prix de la viande chute brutalement… Dans ce contexte, des fortunes se font et se défont en quelques minutes. Les habitudes alimentaires et agricoles sont bouleversées : les gens vont se servir directement dans les champs, qui cessent d’être des propriétés individuelles.

Pour Bucio, le plus grave est encore la hausse du prix de la cire. Celle-ci atteint en effet de tels sommets que les plus pauvres ne peuvent plus se payer les cierges réglementaires pour leurs enterrements. Les autorités communales réagissent : exactement comme la semaine dernière le gouvernement a plafonné le prix de vente du gel hydro-alcoolique, à l’époque on plafonne le prix de la cire. Mais les clercs parviennent tout de même à s’enrichir, en réutilisant plusieurs fois un même cierge, ce qui choque beaucoup Buccio…

Vite, un notaire !

Notaire ; fresque dans l’église San Maurizio de Milan. Source : Wikicommons

La proximité de la mort provoque également une autre demande sociale : les gens se ruent sur les notaires pour faire rédiger des testaments. Cela peut nous paraître très étonnant : aujourd’hui on se précipite sur les pâtes dans les supermarchés, moins sur les notaires… Mais en réalité c’est très logique. Comme l’écrit Buccio, « les hommes se préoccupaient moins de leurs corps que de leur âme ». Or, pour un chrétien, mourir intestat – c’est à dire sans testament – est une angoisse permanente. Le testament est en effet le lieu où l’on rectifie ses torts, où l’on redistribue ses biens, surtout s’ils sont mal acquis, où l’on finance des messes à sa mémoire, autant de conditions sine qua non pour espérer entrer au paradis. Dès lors, pas étonnant que les médiévaux considèrent que les testaments sont une priorité absolue : il s’agit de mettre ses affaires en ordre, pour se préparer à une mort très probable.

Et, là encore, il y a des profiteurs. Les notaires, comme les médecins, semblent selon Bucio oublier leur conscience professionnelle : le prix des actes notariés s’envole, et on voit même des témoins faire payer leur prestation, alors que c’est normalement gratuit ! Notons que les notaires le payent au prix fort : leur métier les amène en effet à être en contact avec de nombreuses personnes, et à L’Aquila, les 40 notaires connus dans les années 1340 meurent tous de la peste…

« Après la Peste, les survivants étaient tous riches »

Buccio s’emploie ensuite à décrire l’après-Peste, en s’intéressant aux conséquences économiques et sociales. La plus visible, c’est l’enrichissement des survivants, qu’il résume par cette belle expression : « les rares qui restaient étaient tous des hommes riches ». On comprend bien pourquoi : il y a (beaucoup) moins de gens mais la masse de richesses – terres, bijoux, etc. – n’a pas diminué.

Les survivants semblent également pris d’une forte de frénésie… pour se marier ou se remarier. Là encore, c’est logique : avec 70% de morts, il y a de très fortes chances que quasiment aucun couple marié n’ait survécu. Veufs et veuves s’empressent alors de se remarier, car c’est le couple qui est la cellule de base de la vie économique médiévale, plus que l’individu isolé.

Ce grand bouleversement autorise tout. Les écarts d’âge : ce vieillard de 90 ans épouse une jeune fille de 12 ans tout juste nubile. Les mariages bâclés : on célèbre des mariages tous les jours de la semaine, alors que normalement c’était uniquement le dimanche. Même les clercs quittent par dizaines leur habit pour se marier et profiter des opportunités, notamment économiques et sociales, qu’offre le monde de l’après-Peste…

Malgré ces défections, Buccio identifie bien la grande profiteuse de l’épidémie : l’Eglise. En effet, les milliers de morts ont fait des dons à l’Eglise, ce qui est à l’époque la façon la plus simple d’acheter son salut. L’Eglise a donc récupéré des dizaines de champs, de vêtements, d’objets précieux, de livres, de sommes d’argent, qu’elle a aussitôt réinvestie pour acheter des biens laissés en déshérence du fait de la mort de leurs propriétaires et de leurs héritiers. Pour le chroniqueur-poète, aucun doute : « pour l’âme des morts, l’argent coula à flots ; les clercs se réjouissaient du matin au soir ».

Comme quoi, même au cœur de la Peste, le malheur des uns…

Pour en savoir plus

Pierre Toubert, « La Peste Noire dans les Abruzzes (1348–1350) »Le Moyen Age, 2014/1 (Tome CXX), p. 11-26

La chronique de Buccio peut se lire ici (dans une édition qui n’est pas très bonne)

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