Épisode, 25/ Ibn al-Khatib, la recherche médicale et la méthode scientifique

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épidémie, 25/ Ibn al-Khatib, la recherche médicale et la méthode scientifique

On se dispute plus que jamais sur la question du traitement à apporter contre le coronavirus, les recherches du professeur Raoult étant loin de faire l’unanimité. Au Moyen Âge, le débat est ailleurs : en terre d’Islam, il oppose religieux et médecins, et porte sur la nature contagieuse ou non de la Peste.

Tout vient de Dieu

La Peste frappe durement le monde islamique. L’historien Ibn Khaldun en parle dans des termes apocalyptiques : « une épidémie qui dévasta des nations et fit disparaître des populations, anéantissant plusieurs des bienfaits de la civilisation. […] Le monde changea entièrement ».

Comme en Occident, le bilan humain est terrifiant : de 30 % à 60 % de morts. Comme en Occident, cette mortalité n’entraîne pas réellement de conséquences politiques : les différents pouvoirs en place survivent très bien à l’épidémie. C’est, comme le rappelait récemment Patrick Boucheron, l’un des grands mystères de la Peste noire.

En terre d’Islam, la Peste est le plus souvent vue, comme en Occident ou à Byzance, comme une maladie envoyée directement par Dieu. Une différence essentielle cependant : pour les musulmans, la maladie n’est pas pensée comme une punition divine. Il s’agit plutôt d’un moyen pour Dieu de tester la foi des fidèles, voire de leur offrir une voie vers le statut de martyr, mais pas d’une punition – distinction subtile, certes, mais importante.

Dans cette optique, la maladie n’est pas contagieuse, au sens médical du terme : c’est en effet Dieu qui décide qui tombera malade, qui mourra, qui guérira. Dès lors, il est inutile de fuir une région infectée par la Peste, inutile de prendre des précautions particulières : il suffit de prier et d’accepter la volonté divine. Cette vision s’appuie sur un hadith – propos du Prophète Muhammad transmis par la tradition orale – selon lequel le Prophète aurait explicitement dit « il n’y a pas de transmission » (la adwâ).

Avant Raoult, les recherches d’al-Khatib

Ce hadith est contesté depuis plusieurs siècles. Dès 870, le grammairien ibn Qutayba explique que le Prophète n’a pas voulu nier le principe de contagion, mais qu’ici le terme « adwâ » renvoie à la croyance des Arabes païens selon laquelle la maladie pouvait se transmettre par des sortilèges maléfiques. Il s’agit en réalité de concilier le hadith avec ce que disent les médecins.

Certains scientifiques choisissent d’aller plus loin. Vers 1374, Ibn al-Khatib, médecin andalou rédige un traité synthétisant, comme il le dit lui même, « trente ans de recherche sur cette terrible maladie ». Ibn al-Khatib est une personnalité fascinante, un vrai polymathe, à la fois historien, médecin, poète, géographe, et vizir pour l’émir de Grenade.

Dans son texte, voilà ce qu’il écrit :

« Comment, nous dira-t-on, peut-on soutenir que la contagion existe alors que la Parole révélée le nie ? Et bien, nous répondons que la contagion existe, et que c’est confirmé par l’expérience, par la recherche, par l’intuition, par l’observation, et par de très nombreux témoignages qui convergents. Tout ces éléments sont, en un mot, des preuves ».

Nerfs du corps humain, dessin dans un manuscrit du XVe siècle de Mansur ibn Ilyas, Anatomie du Corps humain, National Library of Medicine, MS P 19, folio 11b.

Al-Khatib détaille : tous les médecins savent bien que ceux qui ont eu un contact avec un malade meurent très souvent, alors que ceux qui n’ont pas de contacts restent en vie. Il rapporte un exemple concret : une famille de Grenade dont tous les membres meurent parce qu’un homme a rapporté une boucle d’oreille prise sur le corps d’un défunt. Contre-exemple : les musulmans dans la prison de Séville – ville chrétienne – ont tous survécu, alors qu’autour d’eux la ville était dévastée par la maladie, et ils ont survécu parce que, étant « coupés de l’extérieur », la maladie n’a jamais pu « entrer dans la prison ».

al-Khatib note que la théorie de la contagion gêne et que beaucoup, « notamment parmi le peuple », n’y croient pas car elle semble démentie par l’expérience : tel médecin ne tombe pas malade alors qu’il soigne des malades, alors que tel marchand meurt sans avoir eu aucun contact avec la maladie… Selon lui, la maladie est contagieuse, mais certains sont « prédisposés » à l’attraper, de par leur nature, leur forme physique, leur alimentation.

La religion contre la science ?

Ibn al-Khatib a bien conscience de l’audace de sa posture, qui l’amène à contredire explicitement un hadith, autrement dit à dire que le Prophète s’est trompé. Sans guère prendre de gants, il enfonce le clou : « un hadith doit être interprété d’une façon allégorique quand l’observation et l’inspection prouvent le contraire, et en l’occurrence c’est le cas ». Et il insiste sur le fait qu’ici c’est particulièrement urgent, car il est « extrêmement nécessaire » que l’on comprenne bien que la « théorie de la contagion est une vérité absolue ».

En effet, il s’agit d’une nécessité en termes de santé publique : tant qu’on n’a pas bien identifié les ressorts de la maladie, impossible de bien la combattre. En effet, selon lui, « ignorer de telles choses [la contagion] induit les gens en erreur et multiplie leur sacrifice ». Typiquement, les autorités urbaines organisent de grandes processions publiques, ce qui est très dangereux dès lors qu’on sait que la maladie est contagieuse. Croire à la contagion, au contraire, permet de se sauver : il cite le cas d’un homme de Salé qui, « convaincu par les écrits sur la contagion », s’est enfermé chez lui avec toute sa famille pendant la durée de l’épidémie, et a ainsi sauvé tous ses proches.

Le traité d’al-Khatib a dû être reçu très fraîchement par les juristes et les théologiens. Lui-même ne les porte pas dans son cœur : il écrit ainsi que « pour nier la contagion, il faut être soit hypocrite, soit ignorant » ou encore que cela revient à être « sourd, blasphémateur et à mettre en danger la vie des musulmans »… Il vitupère également contre « ces gens qui, par respect pour la littérarité du hadith, ont condamné à mort des peuples entiers ».

Préparation de médicament à base de miel, dessin dans un manuscrit daté de 1224, traduction arabe du De Materia Medica de Dioscoride, Metropolitan Museum of Art. Source : wikicommons

Trente ans plus tard, l’un de ses élèves tente une approche plus conciliatrice, en rappelant que c’est Dieu qui a donné la médecine aux hommes. C’est donc Dieu qui a voulu que les hommes, qui progressent en cumulant les savoirs des générations antérieures, comprennent comment se transmet la Peste. Dès lors, nier un hadith grâce à des découvertes scientifiques s’inscrit dans le plan divin… Une façon de concilier nouveautés médicales et respect de la religion.

Reste que même ce disciple insiste sur le fait que les médecins sont des « phares illuminant ceux qui résident dans des caves sombres », ce qui est probablement une pique envers les théologiens. On devine donc, à travers ces traités, un véritable bras-de-fer opposant à l’époque les médecins, appuyés sur leur expérience personnelle, et les garants de l’orthodoxie religieuse, refusant de renoncer à une interprétation littérale des textes sacrés.

Le texte d’al-Khatib est précieux. Non pas pour ses conclusions sur la Peste en elle-même : d’ailleurs, sur ce point, il se trompe puisque, concrètement à ce qu’il dit, la Peste ne se transmet pas de malade à malade dans la plupart des cas (vu que le plus souvent elle se transmet par des puces infectées) ! Ce qui compte dans son texte, c’est avant tout l’attitude rationaliste et empirique qu’il adopte. Avec courage, il s’oppose aux autorités religieuses du temps pour réaffirmer que quand on parle de maladie, c’est l’expérience médicale qui doit avoir le dernier mot, appuyée sur une méthode scientifique – preuves, observations, témoignages convergents, etc. Et si cette science médicale contredit les textes sacrés, ce sont ces derniers qui doivent céder et être interprétés de manière à ne pas contredire les médecins. Citons-le une dernière fois : « la discussion de l’existence de la contagion ne relève pas des fonctions des juristes ». On peut difficilement faire plus clair : à chacun son métier !

Aujourd’hui, évidemment, aucun point commun : on sait bien que le coronavirus est contagieux, et les dirigeants politiques semblent tout à fait prêts à écouter les scientifiques (au point d’aller les consulter directement, comme l’ont fait par exemple Jean-Luc Mélenchon puis Emmanuel Macron avec le professeur Raoult), ce qui est évidemment une très bonne chose. Par contre, peut-être que les dizaines d’éditorialistes toujours prêts à donner leur avis sur l’efficacité ou non de la chloroquine devrait méditer le message final d’al-Khatib : laissons faire les scientifiques…

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

Michaels W. Dols, « The comparative communal responses to the Black Death in Muslim and Christian societies », Viator, vol. 5, 1974, p. 269-288.

Marie-Hélène Congourdeau, Mohammed Melhaoui, « La perception de la peste en pays chrétien byzantin et musulman » , Revue des études byzantines, tome 59, 2001. pp. 95-124

Russel Hopley, « Contagion in Islamic Lands : Responses from Medieval Andalusia and North Africa », Journal for Early Modern Cultural Studies, vol. 10, n°2, 2010, p. 45-64.

Justin Stearns, « Contagion in Theology and Law: Ethical Considerations in the Writings of Two 14th Century Scholars of Naṣrid Granada », Islamic Law and Society, vol. 14, n° 1, 2007, p. 109-129.

10 réflexions sur “Épisode, 25/ Ibn al-Khatib, la recherche médicale et la méthode scientifique

  1. « Par contre, peut-être que les dizaines d’éditorialistes toujours prêts à donner leur avis sur l’efficacité ou non de la chroloquine… »
    En revanche, vous êtes sûr pour ce nouveau médicament ? Il y a déjà la… chloroquine…qui fait suffisamment débat.

    Pour ce qui est de la contagiosité de la peste, voir le site de l’institut Pasteur (chapitre « aspects cliniques » sur https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/peste) qui est plus explicite sur sa transmission par gouttelettes lorsque de bubonique elle devient pulmonaire.

    Merci en tous cas pour votre excellent site.

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  2. Je ne suis pas totalement d’accord même si ce n’est qu’un problème d’acception de terme, lorsque vous écrivez : « …d’ailleurs, sur ce point, il se trompe puisque de facto la Peste n’est pas contagieuse dans la plupart des cas (vu qu’elle se transmet par des puces infectées) ! »
    La peste est bien dans tous les cas une maladie contagieuse. La définition de l’académie de « contagieux » est : « En parlant d’une maladie microbienne, virale ou parasitaire, le fait de se transmettre, de se propager, par un contact direct ou indirect. »
    C’est donc une maladie contagieuse, dans la plupart des cas de façon indirecte i.e. par les puces, et bien plus rarement (et heureusement !) de façon indirecte par des projections issues des poupons et infectant le poumon du receveur.

    Et c’est le cas de quasi toutes les maladies infectieuses. Le paludisme, par exemple, est contagieux bien que de transmission constamment indirecte (sauf transfusions et greffes). Ceci pourrait être discutable pour des zoo-anthroponoses comme la listériose qui se transmet par des aliments contaminés… mais comme il y a bien le mot « transmet » je garderai le mot « contagieuse » !

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