Épidémie, 10/ Crimes et justices en temps de crise

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 10/ Crimes et justices en temps de Peste

La Peste favorise-t-elle le crime ? Les chroniques occidentales se plaignent souvent des conséquences sociales néfastes de la maladie, dénonçant des vols et des agressions plus nombreuses pendant l’épidémie qu’avant. Mais l’examen des archives judiciaires révèle un tableau sensiblement différent…

Le cas de Bologne : tout est normal ?

Bologne. Source : Pixabay

En 1347-1348, Bologne subit de plein fouet la vague de Peste. De 35 000 habitants, la ville passe à environ 20 000 (40 % de mortalité). Trevor Dean s’est penché sur les archives judiciaires des années 1340-1350, pour estimer l’impact de la Peste.

Les crimes jugés en 1348 semblent tout d’abord correspondre aux données des années précédentes. Les gens accusés appartiennent aux mêmes classes sociales. Les peines prononcées sont les mêmes, à peu près dans les mêmes proportions : surtout des bannissements, quelques confessions publiques menant à des peines diverses (amendes, piloris), plusieurs acquittements, une ou deux exécutions. On juge les mêmes crimes – beaucoup de vols, quelques agressions dont une poignée de meurtres, une tentative d’incendie, un viol, etc.

Il n’y a pas plus de vols en 1348 qu’auparavant, ni absolument ni proportionnellement : il semble donc faux de penser que la Peste a pu pousser de nombreuses personnes à s’emparer des biens d’autrui. Ce n’est d’ailleurs pas si étonnant : à Piacenza, un chroniqueur note que même les voleurs les plus braves n’osent pas prendre les biens des malades et des morts, par peur d’attraper eux-mêmes la maladie.

Enfin, contrairement à ce qui est attesté dans d’autres villes italiennes, à Bologne la maladie ne force pas les cours de justice à cesser leurs activités : même durant l’été 1348, alors que les gens tombent comme des mouches, les magistrats bolonais font leur travail et entendent des témoins, délibèrent, voire même pendent des coupables. Après la Peste, la commune réussit sans difficultés à recruter de nouveaux magistrats pour remplacer ceux qui sont morts. Il y a donc une continuité de l’activité judiciaire, qui est une preuve de l’efficacité du système administratif de Bologne.

Donc, apparemment, la Peste n’a aucun impact. Sauf que…

Des changements subtils

C’est d’abord la manière dont sont jugés les crimes qui changent. En effet, à l’époque, un procès peut s’ouvrir de trois manières : soit après la plainte d’une victime, soit par la dénonciation d’un témoin, soit par une enquête lancée par les autorités elles-mêmes. Ce dernier cas de figure, qui appartient à ce qu’on appelle la procédure inquisitoire, est normalement assez rare. Sauf qu’en 1348 il devient d’un seul coup le plus utilisé : sur les 75 crimes jugés cette année-là, 60 le sont suite à une enquête. Cela pourrait montrer que les pouvoirs urbains sont particulièrement attentifs, cette année-là, à maintenir la justice et plus prompts que d’habitude à s’emparer eux-mêmes des affaires en cours, sans attendre une plainte ou une dénonciation. Pour le dire autrement, on devine à travers ce taux anormal que les autorités communales sont sous tension et adoptent des mesures exceptionnelles pendant la crise.

Scène de mariage, enluminure par Nicolo de
Bologne, dans un manuscrit des
Décrétales de Grégoire IX copié vers 1350,
National Gallery of Art. Source : Wikicommons

Deuxième différence : le profil des accusés évolue légèrement. En 1348-1349, il y a beaucoup plus d’accusés qui viennent de l’extérieur de la ville, du territoire rural dominé par la commune, ce qu’on appelle le contado. Ce qui prouve qu’ils étaient alors plus nombreux en ville : un mouvement de population qui est probablement à relier à la Peste, et qui prouve que la réaction à l’épidémie n’a pas toujours été de quitter les villes. Ici, il semble au contraire que de nombreux habitants du contado aient préféré aller vivre à Bologne pendant la durée de la crise.

Troisième différence : il y a beaucoup moins de crimes jugés en 1348 qu’auparavant. Et cette diminution est plus rapide que la diminution de la population : 60 % de crimes en moins contre 40 % de population en moins « seulement ». L’historiographie a longtemps analysé ce genre de chiffres comme la preuve d’un effondrement de la justice, et donc d’une montée de la criminalité : moins de crimes jugés, cela voudrait dire plus de criminels non-jugés… Mais Trevor Dean montre bien que c’est là une déduction très fragile et qu’il n’y a pas de raison de penser que le système judiciaire de Bologne serait d’un coup devenu moins efficace. Il faut donc conclure en faisant confiance à ce que disent les archives : s’il y a moins de procès, c’est parce qu’il y a moins de crimes durant la Peste.

L’exemple de Bologne invite ainsi à nuancer très sérieusement une idée reçue : non, il n’y a pas plus de crimes durant la Peste, au contraire même. Si la maladie a bien un impact sur la justice, en poussant les autorités à jouer un rôle plus actif via des enquêtes systématiques, elle ne bouleverse donc pas le climat social de l’époque.

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

A. Pastore, Crimine e giustizia in tempo di peste nell’Europa modena, Rome, 1991.

Trevor Dean, « Plague and crime: Bologna, 1348–1351 », Continuity and Change, 30 (3), 2015, p. 367–393.

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