Épidémie, 22/ Mettre les malades en quarantaine

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 22/ D’où vient la quarantaine ?

Bon, le confinement semble parti pour durer. Du coup, on republie cet article, écrit début février, sur l’invention de la procédure de la quarantaine ! L’article original est à lire ici.

Isoler les lépreux

Au Moyen Âge, il existe bien une pensée de la contagion. Simplement, la notion est alors beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. Elle englobe le contact physique avec le malade, le regard – oui, on considère alors qu’on peut tomber malade en regardant un malade ! -, le fait de respirer un air corrompu, d’utiliser des vêtements infectés, etc. Certes, il faut attendre le XIXe siècle pour identifier précisément les microbes, à l’origine de ces maladies. Mais reste que dès le XIIe siècle on a bien compris que certaines maladies étaient « contagieuses » : c’est notamment le cas de la lèpre (sachant qu’on range sous ce terme à l’époque toute une série de maladies de peau en réalité très différentes).

Vers 1250, Thomas d’Aquin note par exemple qu’un couple dont l’un des époux est lépreux a le droit de divorcer, car la lèpre est une « maladie contagieuse » (morbus contagiosus). Dans la traduction du Canon d’Avicenne, l’ouvrage le plus utilisé en médecine pendant six siècles, la lèpre est une maladie « invasive » (invadens). Dès lors, la proximité des lépreux devient inacceptable.

Et du coup, on les isole. A partir du XIIe siècle, des léproseries se multiplient en Europe pour accueillir les malades. Elles sont souvent gérées par des moines, notamment de l’ordre de saint-Lazare, d’où le nom de « lazaret ». Contrairement à une image répandue, ce ne sont en aucun cas des mouroirs, mais plutôt des établissements propres et bien gérés, disposant souvent de fonds confortables grâce à la charité des riches voisins. On ne guérit pas de la lèpre : ces procédures d’isolement sont donc permanentes.

La Peste et Raguse

Deuxième étape dans l’invention de procédures de quarantaine : la Peste noire. Celle-ci balaye le monde entre 1330 et 1360. En Occident, elle tue entre 40 et 70 % de la population. Dans l’urgence, de nombreuses villes prennent des mesures visant à isoler les malades : on les enferme dans leurs maisons ou au contraire on les expulse de la ville. Parfois, les maisons sont gardées, et quand les gens sont autorisés à circuler, ils doivent souvent porter une marque distinctive. Des léproseries sont transformées en hôpitaux pour pestiférés. Ce qui évidemment ne suffit pas à empêcher la diffusion de l’épidémie : les consignes sévères des autorités municipales sont rarement respectées. Les malades se taisent ou fuient la ville, les biens et vêtements des défunts peuvent être volés et réutilisés…

En 1377, la ville de Raguse (aujourd’hui Dubrovnik), sur l’Adriatique, innove en imposant la première quarantaine maritime. L’ordonnance interdit l’accès à la ville « à tous ceux qui viennent d’une zone infestée par la peste », sauf s’ils sont auparavant restés « pour se purger » dans un village désigné pour cet usage, à l’extérieur de la ville. La durée de ce séjour est fixée à un mois.

Venise imite immédiatement l’idée, en portant la durée à 40 jours : d’où le nom de quarantaine. Pourquoi 40 jours ? On n’en sait trop rien, à vrai dire. Cela vient peut-être d’Hippocrate, qui explique que si on est malade pendant plus de 40 jours, c’est une maladie chronique dont on ne pourra jamais être guéri.

Le principe de la quarantaine se diffuse alors en Europe… lentement : si Marseille le reprend dès 1383, Édimbourg ne l’utilise qu’en 1475, soit près d’un siècle plus tard. La première « quarantaine de terre », concernant donc les marchands et pas uniquement les marins, est instituée à Brignolles, en Provence, en 1464. La Peste revenant régulièrement frapper les sociétés occidentales, les lazarets se multiplient dans les ports, comme la tour Paul à Marseille, construite en 1558. Peu à peu, le contrôle de ces lazarets passe des autorités urbaines aux pouvoirs centraux : la santé devient progressivement une question gérée à l’échelle nationale, et plus uniquement locale.

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour aller plus loin

9 réflexions sur “Épidémie, 22/ Mettre les malades en quarantaine

  1. Bonjour,
    Merci pour cette excellente série. Concernant l’origine des 40 jours, cela vient peut-être de la Bible, le nombre 40 symbolisant l’attente :
    – le déluge à duré 40 jours et 40 nuits ;
    – les Hébreux ont erré 40 ans après leur fuite d’Égypte ;
    – Jesus est resté 40 jours dans le désert, d’où la durée du Carême ;
    – l’Ascension se produit 40 jours après Pâques.
    Culturellement, associer la durée d’un confinement avec l’attente ascétique de 40 jours me semble cohérent, qu’en pensez-vous ?

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    1. Bonjour,

      Merci, tant mieux si ça vous plaît !
      Pour les 40 jours, oui, c’est l’autre grosse hypothèse expliquant qu’on ait fixé ce chiffre ! Et en effet culturellement comme vous dites ça semble très cohérent.

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