Épisode 27/ Après la peste : fixer des salaires maximum

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 27/ Après la peste : fixer des salaires maximum

« Il va falloir travailler plus » : c’est en gros le message que serinent patronat et gouvernement depuis dix jours, manière discrète de nous rappeler qu’au nom de la sacro-sainte croissance il faudra, après le coronavirus, sacrifier plus encore. Au Moyen Âge, à l’inverse, la Peste noire, par la saignée démographique qu’elle entraîne, fait le jeu des travailleurs – pendant un temps.

« Salaires desraisonnables »

« Des salaires déraisonnables » : c’est ainsi que les textes de loi qui fleurissent en Europe à partir de 1348 décrivent les nouvelles exigences des artisans, des bergers, des bouviers, des moissonneurs, des maçons ou encore des nourrices. Il faut dire que les travailleurs ont de bonnes raisons de réclamer des salaires plus élevés dans la seconde moitié du XIVe siècle. La peste noire, qui a touché l’Occident à partir de 1348, et le balaie ensuite par vagues pendant plusieurs siècles, a fait pas mal de dégâts.

Selon les régions, les populations ont été réduites d’un quart, de la moitié, parfois plus. Les conséquences économiques sont immédiates : les prix flambent, même pour les biens de première nécessité comme le grain, et les travailleurs ont une petite marge de manœuvre pour revoir leurs salaires à la hausse. Car leurs bras aussi sont rares et leurs services valent donc plus cher. Mais pas questions pour les autorités publiques de se laisser tondre la laine sur le dos. On crée alors l’exact contraire du SMIC : un salaire maximum.

Le contraire du SMIC

En Provence une loi apparait dès 1348, en Angleterre dès 1349, en France il faut attendre 1351. Ces lois sont suivies par d’autres qui les retouchent : encadrer les salaires pose plein de problèmes d’application qui ne seront jamais vraiment réglés. D’abord, il faut décider quel est le juste prix. Les lois listent en général les professions, et adaptent les salaires maximums : le berger ne peut pas prétendre au même salaire que le charpentier. On régule aussi l’activité des marchands : les prix sont en train d’exploser, alors il leur est parfois interdit de faire plus de 10% de bénéfice sur la vente des produits. Toutes les villes ne prennent pas les mêmes mesures, mais toutes ont l’idée que l’économie doit être encadrée pour éviter la crise.

Promulguer la loi n’est pas le tout, il faut aussi avoir les moyens de l’appliquer. Des sanctions parfois sévères sont prévues pour les travailleurs qui rompent un contrat, ou qui refusent de travailler pour un « salaire raisonnable ». Il est par exemple interdit aux ouvriers de se mettre d’accord entre eux pour faire monter les prix, sous peine de 50 livres d’amendes, ou… d’une amputation de la main. Ces peines étaient parfois si sévères qu’on ne sait pas si elles étaient appliquées, ni d’ailleurs si elles étaient vraiment efficaces. Parfois, mieux vaut payer une amende et réclamer un salaire plus gros que filer doux.

Car même face à ces limites de salaire, les travailleurs ne sont pas des moutons, ils gardaient une certaine marge d’action. Ils pouvaient négocier leurs horaires de travail, surtout dans le but de se louer ailleurs une partie de la journée. Ils pouvaient également réclamer des avantages en nature, tels que repas et vêtements. Les lois qui suivent tentent de prévoir ces négociations, mais elles montrent la difficulté à encadrer les revenus des travailleurs.

Le juste prix

Fixer le juste salaire est donc une entreprise assez complexe. On ne peut pas l’évaluer uniquement selon des mécanismes économiques, toute une morale économique sous-jacente entre aussi en jeu. Au XIVe siècle les évolutions économiques dues à la peste choquent les élites de l’époque, et on les régule au nom de l’intérêt public. En Aragon, en 1369, on lira que l’augmentation des salaires se fait « au grand détriment de notre royaume ». Les chroniqueurs se plaignent des mœurs nouveaux des ouvriers, affirment que les « riches sont devenus pauvres et les pauvres riches ». Cette transformation des hiérarchies sociales, sûrement en partie fantasmée, inquiète. On reproche aux ouvriers de réclamer des vins et des viandes qui sont au-delà de leur position sociale. Pour les élites, toutes ces évolutions, c’est à devenir chèvre.

BNF Arabe 2178, fol. 228, Faune : chèvre

Il faut dire que la société idéale des médiévaux est aux antipodes de la nôtre. Le XIVe siècle rêve d’une société hiérarchique, et donc inégale, où chacun occuperait une place fixe. Les lois sur les salaires maximums sont donc une émanation logique de la morale économique du XIVe siècle : que personne ne puisse profiter des mécanismes économiques pour s’élever au-dessus de sa condition. Les salaires maximums seront donc ceux des travailleurs.

Notre société idéale se pense à l’inverse : elle se veut égalitaire. Alors puisque les crises sont toujours de bons moments pour tenter de nouvelles mesures économiques, pour s’adapter aux défis qui vont venir, est-ce qu’on ne pourrait pas envisager – plutôt que de faire toujours plus travailler les mêmes, pendant que les actionnaires gagnent toujours plus – de limiter les écarts entre les salaires au sein des entreprises ?

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour aller plus loin :

  • Philipp Braunstein, Travail et entreprise au Moyen Âge, Bruxelles, 2003.
  • Robert Braid, « « Et non ultra » : Politiques royales du travail en Europe occidentale au XIVe siècle », Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, vol. 161, n°2, juillet-décembre 2003, p. 437-491.
  • Samuel Cohn, « After the Black Death : Legislation and attitudes towards labour in Late-Medieval Western Europe », The Economic History Review, New Series, vol. 60, n°3, aout 2007, p. 457-485.
  • Les salaires en France aujourd’hui : http://www.inegalites.fr/spip.php?article190

NB : article initialement paru sous le titre « avant le SMIC : 1351, fixer un salaire maximum », publié ici en septembre 2017 dans le cadre de la réforme du code du travail.

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