Épidémie, 23 / « C’est juste une petite grippe » : de la difficulté d’identifier les maladies

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 23 / « C’est juste une petite grippe » : de la difficulté à connaître les maladies

Alors que de nombreuses personnes ont longtemps assimilé le COVID 19 à une simple grippe de saison, à commencer par le président des États-Unis qui n’hésitait pas à qualifier cette épidémie de Corona flu, cette pandémie rappelle plutôt la pandémie grippale de 1918, les pandémies de choléra asiatique du XIXe siècle ou encore la peste médiévale. D’autres épidémies nous sont rapportées au cours du Moyen Âge telles que la variole, le paludisme ou encore la lèpre. Ce qu’on appelle de nos jours la grippe semble tout de même être largement passée sous silence. Mais les récits des pandémies médiévales nous permettent-ils de différencier la grippe des autres maladies ?

Une reconnaissance tardive

« Le 31 août 1580, se déclara en Espagne la maladie contagieuse du catarrhe, qui dépeupla presque entièrement Madrid et beaucoup d’autres villes. Elle fit de si rapides progrès à Barcelone, que dans l’espace de dix à douze jours elle attaqua plus de vingt mille personnes, dont un grand nombre moururent ; et dès le 7 de septembre, tous les environs de la ville en étaient infestés. »

C’est ainsi que dans son Épidémiologie d’Espagne le médecin Joachim de Villalba raconte l’existence d’une vague d’épidémie en provenance d’Asie, qui, passant par les ports d’Afrique du Nord pour atteindre la péninsule ibérique et italienne, s’abat sur l’Europe continentale en 1580. Les témoignages nombreux de cet épisode et la description précise des symptômes permettent d’affirmer sans ambiguïté qu’il s’agit ici d’une vague de grippe qui dure six mois et atteint même les Amériques, récemment colonisées par les Européens, où elle fait de très nombreuses victimes. Les ressemblances avec la pandémie actuelle sont surprenantes !

Dès lors, la grippe est décrite et identifiée comme telle bien que les récits du XVIIe siècle restent encore un peu vagues. A partir du siècle suivant, il est par contre possible de répertorier les épisodes grippaux intenses (1743, 1762, 1782, 1830, 1833, etc.)

Et au Moyen Âge ?

Dans les sources médiévales, les informations sont trop peu nombreuses ou trop vagues pour pouvoir affirmer avec certitude que tel ou tel épidémie est une vague de grippe. La grippe – apparue chez l’être humain avec la domestication des animaux, notamment des canards, environ 2500 ans avant notre ère – a pourtant bel et bien existé tout au long de la période médiévale et certains historiens pensent avoir trouvé une dizaine d’épisodes correspondants à des épidémies grippales.

Une fièvre associée à une toux au courant de l’hiver 875-876 est ainsi avancée comme première épidémie de grippe à l’échelle européenne. Cette épidémie dite febris italica nous est rapportée par Mézeray dans son Histoire de France. Elle accompagnait les armées carolingiennes lors de leurs campagnes. Plus tard dans son Histoire de Reims, Flodoard écrit pour l’année 926 : « En la même année, un dimanche du mois de mars, on vit à Reims des armées de feu se battre dans le ciel, et bientôt après s’ensuivit une peste terrible, c’était une espèce de fièvre et de toux qui était suivie de la mort, et qui exerça ses ravages sur toutes les nations de la Germanie et des Gaules ». Pestis, une épidémie de peste, nous dit le récit. Les gens du Moyen Âge semblent désigner les maladies par un terme qui leur est connu, même si cela ne reflète pas la réalité. Nous retrouvons un parallèle avec l’actualité : le Covid19 a été pris pour une simple grippe. Un épisode d’épidémie similaire nous est livré par Ordéric Vital pour mai 1105. Mais là encore, en l’absence d’une description précise des symptômes, il est difficile d’y reconnaître la grippe.

C’est n’est qu’à partir du XIVe siècle que se multiplient les témoignages d’épidémies de grippes. Buoni Segni dans son Histoire de Florence évoque une « catarrhe épidémique » qui parcourt la Toscane et l’Italie en août 1323, puis revient en 1327 et cause de nombreux morts à Florence. Un épisode similaire est rapporté par Valesco de Tarente en 1387 pour la région de Montpellier où neuf dixième de la population est touché. Finalement, mentionnons encore deux épisodes que nous rapporte à nouveau Mézeray. Il écrit pour l’année 1414 : « Un étrange rhume, qu’on nomma coqueluche, tourmenta toutes sortes de personnes, durant les mois de février et de mars, et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau, les chaires et les collèges en furent muets. Il cause la mort à presque tous les vieillards qui en furent atteints. » Fermeture des écoles, des universités, des tribunaux, forte mortalité dans la population âgée, les parallèles avec l’actualité sont indéniables. Selon certains auteurs l’épidémie aurait fait 100 000 malades rien qu’à Paris. Exagération habituelle des chiffres par les auteurs médiévaux ? Probablement. Mais cela souligne l’importance et la gravité de l’épidémie. Pour l’épisode de 1482 Mézeray note : « Ensuite d’une grande famine qui avait affligé la France durant l’année 1481, il courut une maladie épidémique toute extraordinaire, qui attaquait aussi bien les grands que les petits. C’était une fièvre continuelle et violente qui mettait le feu à la tête, dont la plupart tombaient en frénésie et en mouraient comme enragés ». Rattacher un épisode d’épidémie à des phénomènes naturels néfaste n’est pas nouveau. Et c’est dans ce sens que se développe au même moment en Italie le mot influenza pour qualifier une épidémie brutale dont l’arrivée serait liée à la mauvaise conjonction des planètes. Au XVIIIe siècle, on y rajoute volontairement di freddo pour désigner cette influenza qui apparaissait mystérieusement à partir de l’automne lors des refroidissements climatiques saisonniers.

Imbroglio de termes

Face à toutes ces épidémies, il nous faut donc éclairer le sujet. Pendant longtemps les auteurs rapportant ces épisodes, ont souvent rangé sous la dénomination de maladies catarrhales un nombre varié de maladies. Toute maladie qui touchait aux membranes muqueuses s’y retrouvait. Il suffisait donc d’avoir des symptômes de coryza (de nos jours on parlerait de rhume), d’angine, de bronchite, de gastro-entérite ou même de grippe pour être dit d’affection catarrhale.

C’est donc sans faire de distinction que les auteurs de l’époque médiévale décrivaient sous le nom d’épidémies catarrhales des épidémies de coqueluches, d’angine, de bronchite de fièvre typhoïde ou de grippe. Le mot « coqueluche » qui désigne de nos jours une maladie bien précise, est souvent attribué à ce qui s’apparente à une grippe, alors que le terme de grippe, ou d’Influenza, est attribué aux angines et la fièvre typhoïde. En parlant de grippe au Moyen Âge, il importe par conséquent d’être prudent et d’avancer avec une certaine circonspection et cela jusqu’au XVIe siècle, qui apporte de la lumière dans le domaine médical.

La suite au prochain épisode !

Tom Sadler

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour aller plus loi

  • Patrick Berche, Une histoire des microbes, John Libbey Eurotext, 2007.
  • Patrick Berche, Faut-il encore avoir peur de la grippe. Histoire des pandémies, Odile Jacob, 2012.
  • Augustin Cabanès, Mœurs intimes du passé, Les fléaux de l’humanité peste, lèpre, choléra, variole, grippe, Albin Michel, 1939.
  • David M. Morens, Michael North, Jeffrey K. Taubenberger, « Eyewitness accounts of the 1510 influenza pandemic in Europe », The Lancet, vol. 376, n°9756,2010, p. 1894-1895.
  • Manfred Vasol, « Grippe », Enzyklopädie Medezingeschichte, 2005, p. 512

13 réflexions sur “Épidémie, 23 / « C’est juste une petite grippe » : de la difficulté d’identifier les maladies

  1. Je ne vois pas en quoi cette épidémie de Corona virus peut rappeler la grippe espagnole qui, avec 20 millions de morts (chiffre discuté) sur une population bien moindre, ferait aujourd’hui, par transposition, en une centaine de millions de morts. La comparer à nos 103 000 morts recensés au 11/04, moins de 10 fois moins me semble « audacieux » pour ne pas dire pire ! Et la grippe espagnole touchait aussi bien de jeunes adultes que de grands vieillard. Avec une médiane passant entre 75 et 80 ans selon les pays, sur des personnes qui moureront (très) bientôt c’est infiniment moins grave aujourd’hui. Je le dis sans crainte mais avec simple logique, depuis mes 77 ans !

    Dr Y. Gille.

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    1. Je pense que l’auteur comparait les deux pour leurs dimensions mondiales, simplement, pas pour le nombre de morts car vous avez entièrement raison ! C’est juste que la grippe de 1580 est probablement la première pandémie vraiment mondiale (puisque Amériques récemment colonisées).

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      1. Là vous avez bien probablement raison. Si tant est que ce fut une grippe mais il est probable qu’on ne saura jamais. Encore qu’avec la progrès incessants de la génétique on puisse, peut-être, trouver du génome de virus grippal sur les cadavres de l’époque. Serait-ce envisageable ? Ce serait révolutionnaire ! Mais en tout cas, indiscutablement une pandémie.

        Y. Gille, microbiologiste.

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  2. Bonjour Yves Gille, le fait que vous ayez mis en doute la nature du pathogène responsable de la pandémie de 1918 m’a étonné. Mais après recherche je ne vois pas d’où vous tirez cette conclusion. Une recherche sur wikipédia nous donne par exemple : https://www.pnas.org/content/96/4/1651.full
    Peut-être vous avez de quoi soutenir votre doute, n’hésitez pas à répondre ce serait avec plaisir.

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    1. En effet, si j’ai mis en doute la pertinence de la comparaison portant sur la gravité de la grippe espagnole, je n’ai certainement pas mis en doute l’agent étiologique primum movens que fut le virus grippal. Çà serait difficile après avoir enseigné et pratiqué la microbiologie pendant 35 ans !
      Mais, pour être complet, il faut aussi évoquer le rôle des surinfections bactériennes probablement dues à Heamophilus influenzae et Staphylococcus aureus (bien classique dans les grippes) et qui ont alors probablement jouées un rôle majeur dans le taux de décès.
      Ceci amène d’ailleurs à une réflexion inquiétante : nous ne sommes nullement à l’abri d’un virus grippal mutant aussi pathogène que celui de 1918. Certes nous savons traiter les surinfections mais, vu les insuffisances manifestes en produits aussi peu coûteux et simples à produire que masques et gel hydroalcoolique, qu’en serait-il alors des stocks en antibiotiques efficaces ? Ne seront-ils pas très rapidement épuisés ? 4 g/j pendant 6 jours d’amoxicilline pour 1 million de patients représente 24 tonnes. En disposons nous ? Savons nous les produire, in situ, en 1 ou 2 mois ?
      En somme quel est notre degré de préparation à une épidémie aussi banale que la grippe saisonnière mais survenant avec un agent plus agressif, et inconnu de nos défenses immunitaires ?

      Dr Y. Gille.

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  3. Bonjour, Florian Besson vous pouvez effacer mon message précédent, je n’ai pas vu votre échange et du coup j’ai fait une erreur en croyant que Yves Gille m’était en doute l’origine grippale de la pandémie de 1918. Merci

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  4. Sans les mesures prises de confinement, en  » laissant faire », on aurait atteint des millions. le choix a été fait de n’avoir que des milliers de victimes, plutôt que des millions. Et heureusement que l’on a tiré des leçons de la grippe espagnole! Si les chiffres ne sont pas transposables, eh bien, c’est tant mieux (pour le reste, la contagiosité, le mode de transmission, c’est très proche, même s’il s’agit d’un nouveau virus, « émergent »)
    Bravo pour ces très beaux articles qui nous sont donnés à lire.

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