Épidémie, 15/ Quand les morts mènent la danse

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 15/ Quand les morts mènent la danse

La Peste noire, et la mortalité inouïe qu’elle entraîne, constituent un traumatisme dont les répercussions sur les sensibilités et les représentations sont durables. Parmi les nombreux thèmes artistiques auxquels elles donnent naissance, la danse macabre est sans doute le plus célèbre et le plus prolifique.

De Paris à l’Estonie

Les artistes n’ont pas attendu la Peste pour représenter la mort, mas l’épidémie a grandement contribué à populariser ce thème. La danse macabre, par exemple, pourrait remonter à un poème latin du début du XIVe siècle – le Vado mori, « je vais mourir » –, mais il faut attendre les années 1370 pour qu’elle connaisse une diffusion plus large. Celle de Paris est l’une des premières : elle ornait les murs du cimetière des Innocents, à l’emplacement de la fontaine du même nom dans le quartier des Halles. Aujourd’hui détruite, on la connaît malgré tout grâce aux nombreuses reproductions et variantes qui en furent réalisées, notamment dans des livres illustrés.

Danse macabre de la Ferté-Loupière, v. 1500 (détail)

Il faut dire que le thème de la danse macabre devient rapidement très populaire. On en peint dans tout le nord de la France, dans les églises et cimetières de villes comme Amiens, Rouen, Blois, Dijon… ; mais aussi parfois dans des bourgades plus modestes, comme à la Ferté-Loupière en Bourgogne. Des spectacles de danse « vivants » (ou presque) sont même organisés par endroit, comme dans l’église de Caudebec en Normandie en 1393, ou à la cour du duc de Bourgogne à Bruges en 1449.

Cette popularité ne tarde pas à gagner toute la moitié nord de l’Europe (le Sud y est moins sensible, malgré quelques exemples en Italie). Le thème s’exporte à Londres, où une danse très proche du modèle parisien est peinte sur les murs du cimetière de la cathédrale Saint-Paul vers 1440. Il est particulièrement apprécié en Rhénanie, d’où il se diffuse dans toute l’Allemagne. À la fin du XVe siècle, le peintre lubeckois Bernt Notke en peint une pour l’église Sainte-Marie de Lubeck, puis une autre pour l’église Saint-Nicolas de Tallinn. Un bel exemple de motif artistique devenu européen !

La danse macabre de Tallinn (détail), conservée à l’église Saint-Nicolas.

Tous égaux face à la mort

La danse macabre obéit à des règles picturales strictes. Elle se présente comme une longue frise associant aux images un dialogue versifié entre la mort et les vivants. La scène s’ouvre souvent sur l’ « auteur », représenté devant son lutrin, prêchant à qui veut l’entendre qu’il faut se préparer à bien mourir. Puis vient la mort : armée d’une faux ou d’un cercueil, d’une pelle ou des flèches de maladie, elle entraîne, l’un après l’autre, des vivants terrifiés qui tentent vainement de protester avant d’être emportés dans la danse.

Chaque vivant incarne un métier ou une condition : dans leur succession, ces personnages miment la hiérarchie sociale en observant une stricte alternance des clercs et des laïcs. Et comme il se doit, le premier à danser est le pape. Dans la danse macabre de Paris, la mort l’apostrophe avec ironie :

« [Seigneur] pape, vous commenceres,
Comme le plus digne seigneur.
En ce point honoré seres,
Aux grans maistre est den lonneur
 ».

Danse macabre de la Ferté-Loupière, v. 1500 (détail)

Vient ensuite l’empereur, puis le cardinal et le roi, le légat et le duc, le patriarche, le connétable et ainsi de suite jusqu’à l’ermite. Car la mort frappe indistinctement puissants et misérables, annulant les inégalités et châtiant les vanités.

De ce défilé des honneurs et des préséances, les femmes sont d’abord exclues : on sait par des reproductions imprimées qu’il n’y en avait aucune sur la fresque parisienne. Et pourtant, il semble y avoir eu une vraie demande en ce sens : des figures féminines comme l’impératrice apparaissent régulièrement dans les danses macabres allemandes, et en 1494, l’éditeur parisien Guyot Marchand réalise même une danse macabre des femmes. Face à la mort, tou.te.s égaux.ale.s… Plutôt rassurant, non ?

Petits conseils pour bien mourir

N’ayez pas peur, la mort n’est pourtant pas une fatalité… Enfin si, un peu quand même, mais la danse macabre ne manque pas de bons conseils à l’attention de qui veut les entendre, comme l’auteur de la fresque parisienne le rappelle dès les premières lignes :

« O creature roysonnable
Qui desires la vie eternelle
Tu as cy doctrine notable
Pour bien finer vie mortelle
 ».

Comme il se doit, ce message est fondamentalement chrétien et vise à aider les fidèles à atteindre le paradis. Et pour cela, rien de plus sûr que de renoncer sans attendre aux péchés. Regardez cet usurier,

« qui approché
Se sent de la mort, n’en tient conte
Mesme largent qu’en ma main compte
Encore à vivre me prête
Il devra de retour au compte
 ».

Copie de la danse macabre de Paris dans l’édition de Guyot Marchand, 1486 (détail)

Au contraire, le spectateur est invité à suivre l’exemple de l’ermite, qui clôt la marche en constatant sobrement :

« Bien suis content de tous les biens
Desquels la vie me fit grâce
Qui ne s’en contente pas n’a rien
 ».

Et la mort d’acquiescer, avec une bienveillance qu’on ne lui connaissait pas : « C’est bien dit, ainsi doit-on dire… Qui mal vit, il aura du pire : si pense chacun à bien vivre ».

En effet, ce n’est pas pour rien que les danses macabres sont si souvent exposées dans des lieux sacrés, comme à l’église ou au cimetière. Pas pour rien non plus que le texte est écrit en français et pas en latin. Comme beaucoup de fresques et tableaux de l’époque, elles servent avant tout de supports de prédication religieuse : des images d’autant plus puissantes qu’elles sont monumentales.

Ces enjeux religieux et prédicatoires expliquent probablement en partie la diffusion des danses macabres, ainsi que leur postérité, de Saint-Saëns à Walt Disney. Bon, sur ce, bon courage pour le confinement qui continue : le coronavirus est décidément un bel empêcheur de danser en rond…

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

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Pour aller plus loin :

  • Danièle Alexandre-Bidon, La mort au Moyen Âge, XIIIe-XVIe s., Paris, Hachette V.Q., 1998
  • André Corvisier, Les danses macabres, Paris, PUF (Que sais-je ? n° 3416), Paris, 1998
  • Michel Vovelle, La mort et l’Occident

16 réflexions sur “Épidémie, 15/ Quand les morts mènent la danse

  1. On peut aujourd’hui trouver des résurgences à la danse macabre médiévale dans certaines fêtes célébrant la mort, je pense au Mexique mais pas seulement. Pour les amateurs de théâtre, les spectacles du Polonais Tadeusz Kantor apparaissaient comme une danse macabre (j’ignore s’il en revendiquait la filiation), notamment le dernier au titre prémonitoire « Je ne reviendrai jamais ». Je suppose que l’on peut en voir au moins des extraits sur Internet.

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