Épidémie, 11/ Quand Pétrarque s’énerve

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 11/ Quand Pétrarque s’énerve

Très vite, les contemporains de la Peste noire essayent de l’expliquer. Ces explications nous semblent bien fragiles. C’était déjà le cas pour Pétrarque, célèbre auteur italien, qui les passe au crible de son esprit critique. Attention, ça tape sec.

Une maladie inédite ?

« Le mot peste avait déjà été lu dans des livres ; mais on n’avait jamais entendu parler d’une peste universelle qui allait vider le monde ». Pétrarque décrit la maladie en ces termes. Cet avis est largement partagé : selon un autre chroniqueur, « d’après les sources écrites qu’on peut ressembler, il n’y a eu aucune catastrophe si vaste, si universelle, depuis le Grand Déluge ».

A partir de 1350 se construit un véritable topos de la Peste : les chroniqueurs, sans forcément se connaître, insistent sur les mêmes éléments. La maladie est violente, soudaine, imprévisible ; on ne peut pas la guérir ni la combattre ; elle tue sans distinction d’âge, de force physique, de classe sociale, de sexe ; les mots ne suffisent pas à décrire la violence de l’épidémie ; et, enfin, elle touche « en même temps » le monde entier.

Mais comment expliquer l’universalité d’une maladie à une époque où le principe de la contagion via des microbes n’est pas théorisé en tant que tel ? Les auteurs proposent deux cadres interprétatifs.

La faute des astres ?

Première explication : pour qu’une maladie soit vraiment « universelle », il faut qu’elle vienne de l’univers. Donc, de la conjonction des astres. L’astrologie est une véritable science à l’époque et les scientifiques du temps considèrent que la position des planètes peut concrètement influencer l’état du monde terrestre.

Astrologues dans le Roman d’Alexandre, British Library, Royal 20 B. XX, f. 3

En octobre 1348, les maîtres de la faculté de médecine de Paris écrivent un petit texte sur la Peste à la demande du roi de France. Ils expliquent que cette maladie vient de la conjonction de Jupiter, Mars et Saturne observée en mars 1345. Pourquoi ces trois planètes ? Mars est la planète de la guerre, qui annonce les désastres ; Jupiter la « planète chaude », associée à tout ce qui pourrit ; Saturne est la planète des morts. Quand les trois brillent ensemble, a priori, ce n’est pas terrible.

Problème : cette conjonction de 1345 n’en est pas réellement une, car les planètes ne sont qu’imparfaitement alignées. Les médecins sont honnêtes et le reconnaissent très bien, en ajoutant que « les événements célestes de 1345 ne peuvent pas expliquer la maladie autant que nous le voudrions ». Selon eux, cette position des planètes s’est articulée avec « d’autres éléments du ciel et de la terre que nous ne connaissons pas ». Ils rappellent également que les planètes ne peuvent jamais tout expliquer : Dieu ayant doté l’humanité d’un libre-arbitre, les décisions humaines jouent un rôle dans tout ce qui arrive ici-bas. Bref, même s’ils ne le disent pas en ces termes, ils reconnaissent que la Peste est au moins en partie anthropique.

La lecture astrologique de l’épidémie ne fait pas consensus. Certains proposent des variantes : Simon de Covino, quelques mois plus tard, explique que c’est la faute du Soleil, qui s’est approché de la lune et l’a réchauffée, et que celle-ci a exhalé des vapeurs néfastes.

Pétrarque se montre très critique vis-à-vis de ces astrologues qu’il appelle des « charlatans ». Selon lui, il est absurde de croire que depuis la création du monde les étoiles et les planètes n’auraient jamais été dans cette position, et pourtant il n’y a jamais eu de peste avant celle-là. Son jugement est sans appel : « nous ne savons pas ce qui se passe dans le ciel », et ceux qui disent le contraire sont des idiots, des menteurs et des fous. Les astrologues ne disent que des « choses absurdes », pour mieux masquer leur ignorance.

Pétrarque incarne ici une nouvelle posture intellectuelle, en rupture avec les schémas dominants de la période médiévale : il assume fièrement le fait de ne pas savoir. Dire honnêtement que « nous ne savons pas ce qui se passe dans le ciel » devient la base d’une démarche intellectuelle critique, permettant de déconstruire les modèles interprétatifs proposés par d’autres.

Un péché universel ?

Innondations en 1421 à Wieldrecht, huile sur toile peinte vers 1490. Source : Wikicommons

Pour penser la catastrophe, les auteurs se tournent vers l’histoire et comparent la Peste aux Plaies d’Egypte ou, très souvent, au Déluge. Néanmoins, ces comparaisons sont risquées. Elles le sont d’abord théologiquement : en 1277, l’évêque de Paris a condamné officiellement toutes les théories mentionnant un « nouveau déluge » – à l’époque, les astrologues réfléchissaient à la possibilité d’un déluge de feu. Bref, dire que la Peste est un déluge envoyé par Dieu pour nettoyer le monde frôle l’hérésie.

Pourtant, c’est bien cette idée qui affleure dans de nombreux textes. Elle explique en effet l’universalité de la maladie : selon Marco Battagli, chroniqueur de Rimini, « en l’an 1348, les péchés de la race humaine s’étaient étendus sur toute la terre, et leur mauvaise odeur et leurs bruits atteignirent les oreilles du Tout-Puissant. Alors Sa juste colère s’abattit sur la terre, et tous moururent ». Bon. Passons sur la métaphore maladroite – l’odeur qui atteint les oreilles… – et sur l’exagération – tous ne sont pas morts. Il s’agit d’une lecture extrêmement classique, qui s’appuie sur la Bible et sur l’idée que tout vient de Dieu.

A nouveau, Pétrarque critique cette logique : « je ne nie pas que nous méritions ce châtiment et même pire. Mais nos ancêtres aussi le méritaient. Pourquoi la vengeance de Dieu s’abat-elle ainsi, d’une manière si extraordinaire, sur notre époque ? Nous avons péché autant que n’importe qui, mais nous sommes les seuls à être punis ».

Son argumentation, répétée avec de petites variantes dans plusieurs lettres, est solide. Il prend soin de ne pas contester la vision chrétienne de la maladie comme châtiment (« je ne nie pas que nous méritions… »), mais déconstruit cette lecture par un argument historique. Peut-on en effet sérieusement penser que les gens de 1348 sont pires que ceux de 1300, de 1127 ou de 471 ? S’ils ne le sont pas, pourquoi ont-ils ainsi souffert de cette terrible maladie ? Autrement dit, il y a quelque chose qui ne tient pas debout dans cette lecture. S’il s’agit d’une punition divine, on est forcés d’admettre que c’est une punition injuste. Même si Pétrarque garde la foi, on sent dans ses lettres qu’il est très éprouvé et que la notion d’un Dieu juste et bienveillant est ébranlée par la violence de l’épidémie.

Pétrarque ne propose pas, lui, d’explication globale, même s’il semble plutôt séduit par la thèse de Conrad de Megenberg, selon laquelle un tremblement de terre aurait relâché une poche « d’air toxique », que les vents auraient ensuite diffusé à la surface de la planète.

La Peste a été une épreuve pour Pétrarque, qui a perdu plusieurs amis et sa muse-amoureuse, Laure. L’épidémie l’a surtout forcé à réfléchir et à remettre en question les grands modèles interprétatifs de l’époque, en adoptant une posture critique, caractéristique de l’humanisme naissant. Dans un sonnet rédigé vers 1352, Pétrarque note que « j’ai tellement changé, à l’intérieur comme à l’extérieur, j’ai été tellement humilié par ces événements que je ne me reconnais plus moi-même ».

Et nous, après le coronavirus, aurons-nous changé ? Saurons-nous nous reconnaître, ou devrons-nous nous réinventer ?

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

– Gabriele Zanella, « La peste del 1348: Italia, Francia e Germania: una storiografia a confronto », in La peste nera: dati di una realtà ed elementi di una interpretazione, Atti del Convegno storico internazionale 1993, Spoleto, Centro Italiano di Studi Sull’Alto Medioevo, 1994, p. 49–135, rpt. online: http://www.gabrielezanella.it/Pubblicati/Todi93/Todi93.pdf

  • Ann G. Carmichael, « Universal and Particular: The Language of Plague, 1348–1500 », Journals Medical History, 2008, n° 27, p. 17-52.
  • Renee N. Watkins, « Petrarch and the Black Death: From Fear to Monuments », Studies in the Renaissance, 1972, vol. 19, p. 196-223.

18 réflexions sur “Épidémie, 11/ Quand Pétrarque s’énerve

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s