Philippe le Bel contre la surpêche

Bien avant Sea Shepherd, les chalutiers en eau profonde et la pêche électrique, des épisodes de dépopulation des cours d’eau ont déjà eu lieu dans l’histoire. Jamais aussi dramatiques que celui que nous connaissons actuellement, ils ont pourtant été suffisamment graves pour alerter les autorités. Or comme Philippe le Bel s’en est rendu compte avant nous, combattre la surpêche exige des mesures pas toujours très populaires.

Cet article est tiré de notre deuxième tome, publié chez Arkhê : retrouvez-le en librairie, il contient plus de 40 articles inédits !

Desserrer les mailles du filet

P.L. Jacob et F/ Kellerhoven, Mœurs, usages et costumes au Moyen Âge et à l’époque de la renaissance, 1871.

Nous sommes à la fin du XIIIe siècle, et de l’Écosse à l’Allemagne plusieurs sources montrent que les cours d’eau se vident. L’Europe connaît en effet des densités jamais atteintes depuis la fin de l’Empire romain : 80 millions d’habitants dont 20 millions environ dans le Royaume de France. Tout ce beau monde exploite les fleuves, les lacs et les rivières. On y prend quelques espèces prestigieuses, telles que des carpes, des anguilles ou des brochets, et surtout on y ramasse des petits poissons vendus au seau. Certains pêchent avec une simple nasse d’osier coincée près d’un pont, d’autres ont des filets et des bateaux, tandis que parfois de véritables entreprises sont lancées : détournement d’un cours d’eau pour piéger les poissons ou creusement de bassins d’élevage. À ce rythme, on comprend que les réserves halieutiques aient été sérieusement entamées.

Certains seigneurs commencent alors à prendre des mesures pour préserver les poissons sur les fleuves ou les étangs de leur territoire. Mais les rois de France, eux, doivent le faire sur un territoire beaucoup plus large. Philippe le Bel, qui se lance dans une série d’ordonnances pour limiter la pêche, doit donc convaincre que « le profit des fleuves et des rivières » correspond au bien du royaume en général.

Petit poisson deviendra grand

L’argumentaire de Philippe le Bel est le suivant : puisque la pêche enrichit son royaume, protéger les ressources est une mesure économique importante. Aucun amour gratuit de la nature ici, mais une pensée économique sur le long terme. Il fait écrire en son nom en 1293 :

« tous les fleuves […] ont été depuis longtemps et sont encore comme sans fruit, parce qu’ont été et sont empêchés les poissons de croître en leur droit état […], la chose tourne en grand dommage tant des pauvres comme des riches de notre royaume ».

Par conséquent, il ordonne de contrôler la taille des mailles de filet, d’interdire certains engins de pêche, et surtout il impose un calendrier différencié des prises. Cette dernière mesure est particulièrement importante : plus on s’approche de la fin du XIIIe siècle et plus la législation s’est concentrée sur les rythmes de pêche. Plutôt que d’interdire formellement la capture de certaines espèces, les rois préfèrent interdire la pêche en période de fraie, ou bien la nuit. Et parfois certaines permissions spéciales sont accordées pendant la période du Carême, lorsque la population se tourne pendant 40 jours vers une consommation accrue de poissons. Bref on va vers une régulation qui fait la balance entre nécessités écologiques et économiques.

Joachim Beuckelaer, Marché aux poissons, 1568. Musée des Beaux-Arts de Strasbourg

De plus, la loi de 1293 désigne des coupables : les « sergents et gardes des rivières ». Or les sergents des rivières ont été créés à peine quelques années plus tôt, par Philippe le Bel lui-même. À l’origine, l’idée était plutôt bonne : ils devaient brûler les engins de pêche interdits, distribuer aux pauvres les poissons trop petits et lever des amendes sur les pêcheurs en infraction. Seul problème : le roi avait prévu que ces sergents se paient directement sur les amendes, si bien que, probablement à raison, de nombreux pêcheurs se sont plaints de leurs exactions. Désormais, le temps est venu pour l’administration royale de financer plus efficacement les agents chargés de lutter contre la surpêche.

Des agents pour l’écologie ?

À cette époque, les rois commencent à lever plus d’impôts, à pouvoir rémunérer plus d’officiers, et à créer de véritables institutions qui fondent les bases de l’État. Parmi ces institutions s’en crée donc une intitulée spécifiquement « Eaux et Forêts ». Elle se met en place très progressivement jusqu’à ce que, en 1346, ses bases soient solidement posées. Le royaume est découpé en circonscriptions, dans chacune un maître particulier des eaux et forêts contrôle l’usage du bois, la chasse et la pêche. Il a le droit de juger les contrevenants et doit rester indépendant des autres officiers du roi. Pendant ce temps, à Paris, un grand maître des eaux et forêts dirige un tribunal supérieur consacré à ces questions : la Table de Marbre. Dit comme ça, on a l’impression qu’une milice de l’écologie sillonne le royaume…

En fait, les Eaux et Forêts servent à défendre les ressources, certes, mais surtout à s’assurer que les rois gardent la main dessus. Ce n’est pas évident pour le poisson, mais ça l’est pour le bois, qui est alors aussi stratégique que le pétrole l’est aujourd’hui. D’ailleurs, la fondation des Eaux et forêts en 1346, arrive tout juste cinq ans après la plus grande défaite navale française de la guerre de Cent Ans : la bataille de l’Écluse. Le but est donc moins de protéger les petits poissons que de refaire de gros bateaux… Pour ce qui est des poissons, on pense d’ailleurs que ce n’est pas tant les maîtres des Eaux et Forêts qui les ont sauvés, que l’arrivée de la Peste noire en Occident, qui débarque à Marseille en 1347. Pour un siècle et demi, la démographie s’effondre et la pression sur les ressources diminue : l’épidémie transforme les équilibres biologiques plus vite que n’importe quelle administration.

Et pourtant, il y avait plein de bonnes idées dans cette création des Eaux et forêts. D’abord parce que qu’elle nous montre qu’il a fallu des tâtonnements pour trouver la bonne échelle entre le local et le national, engager les bonnes personnes et organiser leurs carrières. Et aussi parce qu’on voit bien que, pour Philippe le Bel comme pour nous, il n’y a pas de différence entre l’écologie et l’économie. Sans petits poissons aujourd’hui, plus de gros bateaux demain.

Pour en savoir plus

  • Fabrice Mouthon, Le sourire de Prométhée : l’homme et la nature au Moyen Âge, Paris, La Découverte, 2017.
  • Joséphine Rouillard, « La législation royale de la pêche en eau douce du XIIe au début du XVe siècle », Pêche et pisciculture en eau douce : la rivière et l’étang au Moyen Âge, Paul Benoit, Frédéric Loridant et Olivier Mattéoni (dir.), Lilles, Conseil Général du Nord, 2004.
  • Paul Guilhiermoz (éd.), « Ordonnance inédite de Philippe le Bel sur la police de la pêche fluviale », Bibliothèque de l’École des Chartes, vol. 63, 1902, p. 331-337.
  • Les Eaux et forêts du XIIe au XXe siècle, Paris, Édition du CNRS, 1987, p. 36-55.

Une réflexion sur “Philippe le Bel contre la surpêche

  1. Passionnant comme d’habitude. La surpêche n’est pas une notion que l’on s’attend à voir associée au Moyen-Âge… Je note au passage l’effet bénéfique, quoiqu’assez peu réjouissant, de la peste noire.

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