Les officiers trop violents en Enfer !

Depuis deux semaines, les États-Unis sont à feu et à sang, se déchirant autour de la question du racisme structurel de la police et des violences qui en découlent. La France n’échappe ni au premier fléau, comme le montre ce terrifiant podcast qu’il faut absolument écouter, ni au second, comme le rappelle la mort, entre autres, d’Adama Traoré. Derrière ces manifestations et cette colère se pose une question cruciale : comment contrôler les policiers ? Cette question préoccupe énormément les médiévaux.

Premiers officiers… et premiers abus

À partir du début du XIIIe siècle, les officiers se multiplient dans les grands royaumes d’Occident, en particulier la France et l’Angleterre. Juges, baillis, shériffs, collecteurs d’impôts, sergents du guet, etc. : ils sont de plus en plus nombreux – au point que très vite certains râlent sur le fait qu’il y a, déjà, trop de fonctionnaires… Cette croissance accompagne la construction très progressive de nouvelles formes politiques, et participe en fait de ce qu’on appelle souvent la « genèse de l’Etat moderne ».

Giovanni Bellini, Assassinat de saint Pierre martyr, début du XVIe siècle, Institut Courtauld, Londres. Source : Wikicommons

Or le pouvoir exercé par ces officiers est d’emblée très critiqué. Des textes les accusent d’être corrompus, de ne pas respecter les privilèges des communautés ecclésiastiques, de taxer deux fois les paysans, de détourner l’argent du roi pour s’enrichir, etc. Ces textes, par exemple Le Chant contre les impôts du roi, un poème rédigé en anglo-normand au XIIIe siècle, agitent la menace d’une révolte populaire : les pauvres souffrent alors que les riches ne payent rien, et ils finiront par se soulever pour se rendre justice eux-mêmes.

En France comme en Angleterre, des écrivains s’emparent de ces thèmes et les relayent dans leurs œuvres, comme Christine de Pisan ou Eustache Deschamps. Emerge ainsi une « littérature de la contestation sociale », souvent très forte : dans son célèbre sermon prononcé en 1386-1388, le prédicateur anglais Thomas Wimbledon condamne violemment les officiers « tyranniques » qui ne cherchent que leur profit. S’appuyant à la fois sur la Bible et sur Aristote, il démontre que ce sont de véritables criminels, qui nuisent à tous et doivent être sévèrement punis.

Réforme et responsabilité

Les rois prennent très au sérieux ces critiques. Les officiers sont en effet à la fois les agents du pouvoir et les représentants du roi. S’ils sont injustes ou corrompus, c’est le prestige et la légitimité du souverain qui risquent d’être amoindris. S’il y a révolte populaire contre un shériff ou un bailli violent, c’est le roi qui devra la réprimer.

Avant de partir en croisade, Louis IX (le futur saint Louis) procède donc à de vastes enquêtes au sein de son royaume, pour collecter les plaintes contre ses officiers et pouvoir les corriger au mieux. Il s’agit d’enquêtes de réparation, les enquêteurs étant chargés de faire restituer, sur le terrain, par les officiers les biens qu’ils auraient mal acquis.

Dans sa grande ordonnance de 1254, Louis IX cherche à contrôler le plus étroitement possible ses officiers. Il insiste notamment sur le fait qu’ils sont « responsables », non seulement pendant qu’ils exercent leurs fonctions mais également après. Il s’agit d’une nouvelle notion, qui s’impose peu à peu en Occident : les officiers, qui détiennent une partie de l’autorité royale (la potestas), doivent rendre des comptes.

Accuser les officiers

Mais, évidemment, il ne suffit pas de quelques textes pour faire disparaître les accrochages du quotidien. Progressivement, on met en place des structures permettant de contrôler les officiers (comme le fait aujourd’hui la police des polices), comme les Chambres des comptes. Pour qu’ils soient responsables, il faut aussi que les officiers puissent être accusés et condamnés par la justice.

Prince ordonnant une arrestation, BL Harley 4605, f. 95

Romain Telliez a ainsi travaillé sur les milliers de procès opposant des officiers royaux à des seigneurs, des prêtres ou des gens du commun. Les accusations sont toujours les mêmes : les officiers sont corrompus et/ou violents. On les voit très souvent accusés d’injure, de meurtre, de viol. Souvent innocentés, ils sont parfois condamnés à être privés de leur office, voire à des amendes. Globalement, la justice royale s’avère à la fois pragmatique et efficace, et parvient à maintenir la concorde sociale, ce qui n’empêche pas des révoltes ponctuelles.

Ces textes théoriques et ces procès concrets affirment une idée forte : les agents du pouvoir sont responsables. Cette idée d’une responsabilité publique des officiers participe de la construction d’un État de droit, qui dépasse les principes aristocratiques de l’honneur, du lignage, de la vengeance. C’est l’un des principaux legs du Moyen Âge à nos démocraties contemporaines.

L’Enfer et le présent

Au Moyen Âge, le thème de la responsabilité des agents du pouvoir s’appuie sur une lecture chrétienne du monde. Thomas Wimbledon, dans son sermon, condamne ainsi aux peines de l’Enfer les officiers qui ne travaillent pas « au profit de la communauté » : une façon de faire peur aux officiers qui l’entendent ou le lisent, pour leur rappeler la double menace de la révolte populaire et du feu infernal. Bref, comme le montre Christopher Fletcher, la moralité religieuse est alors la fondation du contrat social et politique.

Aujourd’hui, nos sociétés sont largement sécularisées. Il ne suffit plus de dire ou de se dire que les policiers qui tuent finiront en Enfer : ce n’est pas satisfaisant, et, surtout, ça ne sert à rien. Il devient urgent de trouver de nouveaux moyens pour contrôler les agents du pouvoir – ce qui suppose d’abord de reconnaître clairement, sans avoir peur des mots, que oui, il y a un problème de violences policières et de racisme institutionnel en France. Ce n’est qu’après avoir admis cette réalité-là, aussi triste et douloureuse soit-elle, qu’on pourra espérer œuvrer pour la transformer… pour « le profit de la communauté », et pour sauver des vies.

Pour en savoir plus

  • Romain Telliez, « Le contrôle des officiers en France à la fin du Moyen Âge : une priorité pour le pouvoir ? », dans Laurent Feller (éd.), Contrôler les agents du pouvoir, Limoges, 2002, p. 191-209.
  • Romain Telliez, « Per potentiam officii ». Les officiers devant la justice dans le royaume de France au XIVe siècle, Paris, Honoré Champion, 2005.
  • Marie Dejoux, Les Enquêtes de saint Louis. Gouverner et sauver son âme, Paris, Presses universitaires de France, 2014.
  • Christopher Fletcher, « La moralité religieuse comme contrat social Les officiers en Angleterre et en France à la fin du Moyen Âge » (https://books.openedition.org/psorbonne/32875), dans François Foronda, Jean-Philippe Genêt et José Manuel Nieto Soria (dir.), Avant le contrat social. Le contrat politique dans l’Occident médiéval, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, p. 377-396.

Merci à Marie Dejoux pour ses retours sur cet article.

7 réflexions sur “Les officiers trop violents en Enfer !

  1. Chers collègues,
    Merci de citer mes travaux, mais quelques ajustements seraient nécessaires pour leur rendre justice.
    – « Avant de partir en croisade, Louis IX (le futur saint Louis) procède donc à de vastes enquêtes d’opinion au sein de son royaume ». Il ne s’agit en rien d’enquêtes d’opinion puisque les plaintes ne remontent pas vers le roi. Il s’agit d’enquêtes de réparation, les enquêteurs étant chargés de faire restituer, sur le terrain, par les officiers les biens qu’ils auraient mal acquis.
    – « Pour collecter les plaintes contre ses officiers et pouvoir les « réformer » au mieux. » Mes travaux sur le lexique entourant ou désignant ces enquêtes montrent précisément que le terme « réforme » n’est jamais utilisé. On parle de « restitution », de « réparation » d’où le terme d’enquête de réparation, forgé pour les distinguer des enquêtes de réformation des derniers capétiens.
    – » Le terme de réforme est omniprésent au Moyen Âge » : non, comme le montrent les travaux de Julia Barrow ou le programme de recherche (en cours) que je dirige sur ce thème.
    Ces remarques de détail n’enlèvent rien à la qualité de cet article et de votre démarche plus largement!
    Amitiés,
    Marie Dejoux

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  2. La peur des policiers à l’égard des afros-américains (les statistiques des criminels, je suppose) devrait-elle vraiment être associée à du racisme…? Je ne pense pas.

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  3. « Cette idée d’une responsabilité publique des officiers participe de la construction d’un État de droit, qui dépasse les principes aristocratiques de l’honneur, du lignage, de la vengeance »
    C’est à dire ? J’ai un peu de mal à comprendre ce passage.

    Merci d’avance.

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    1. Bonsoir !

      C’est un gros sujet de recherche, mais pour aller vite : quand les pouvoirs royaux commencent (très progressivement et souvent difficilement) à imposer l’idée d’une responsabilité publique de leurs officiers, c’est une vraie rupture politique majeure. Jusque-là les charges publiques étaient avant tout des « honneurs », donc vues comme donnant des droits (pour schématiser : le roi me nomme shériff = j’ai le droit de lever les impôts dans telle circonscription). Peu à peu, ces charges deviennent des fonctions, donnant des responsabilités/des devoirs (le roi me nomme shériff = je dois administrer au mieux ma circonscription, sous peine de punition).

      La vie politique, jusque-là largement structurée autour des grands principes aristocratiques (honneur, largesse, lignage, etc), se transforme donc pour se reconfigurer autour de nouvelles valeurs (responsabilité, bien commun, chose publique, utilité de tous, etc). Ca participe de l’invention d’un « Etat de droit » : le royaume n’est plus seulement « la terre gouvernée par le roi », mais devient « un bien commun », que le roi doit gérer pour « le plus grand profit de son peuple ».

      J’espère que c’est plus clair ainsi !

      Florian

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  4. Merci pour votre réponse.

    Donc globalement, pour un shériff, la responsabilité de ses (mauvais) actes était attribué au seigneur car il s’occupait de tout en son nom, ce qui est mauvais pour lui (le seigneur) qui a donc changé les choses : il nomme mais les shériff (ou quoi que soit leur nom) sont responsables de leurs actes, il n’est plus responsable de leurs méfaits. Je suppose qu’effectivement, cela implique qu’ils se comportent de manière plus responsable, qu’ils soient « meilleurs » avec la population, car il en va directement de leur honneur et non plus de celui du roi…

    J’ai toutefois du mal à comprendre pourquoi à partir de ce « coup de stress » pour les shériff (quoique…prendre le risque de déshonorer le roi, c’est déjà aussi risquer sa vie), l’on commence à développer des concepts comme le bien commun, la chose publique…simplement pour codifier une vie en société plus saine, harmonieuse, apaiser les potentielles tensions : ne pas « malmener » les paysans et la population en général pour ne pas risquer sa peau ? C’est donc de là que vient (en partie, tout du moins, même si j’ai raison sur ce point là, il est certain que tout est plus complexe que ça) notre état de droit ? De la peur de shériff qui de toute façon risquaient déjà auparavant des punitions ? Si c’est le cas, je peux comprendre, même si ça rend le tout un peu inhumain : ce n’est pas tant le sort des autres qui leur importe mais plutôt le leur…quoique, encore une fois, je ne vais pas leur jeter la pierre, je ne suis pas en position de leur faire la morale.

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