Entretien avec Bob Marshall : reconstruire le Moyen Âge en 3D

Bob Marshall, Freelance Artist. Stirling Castle. 30 September 2017

Bob Marshall est un artiste écossais spécialisé dans la reconstitution 3D de bâtiments historiques, en particulier médiévaux : châteaux, cathédrales, scènes de bataille, etc. Nous avons souhaité discuter avec lui de son travail spectaculaire, accessible sur son site (https://bobmarshall.co.uk/), qui est également l’une des nombreuses façons de faire de l’histoire.

Est-ce que vous pouvez nous parler rapidement de votre parcours ? Comment et pourquoi êtes-vous devenu un artiste spécialisé dans la reconstitution historique en 3D ?

J’étais déjà designer graphique depuis des années, et j’ai commencé à m’intéresser à notre héritage architectural lorsque l’un de mes clients m’a demandé dans quelle mesure on pourrait utiliser une technologie numérique 3D pour interpréter l’histoire d’un château médiéval écossais. J’ai accepté le défi, c’était quelque chose de nouveau, que je trouvais assez stimulant ; et j’ai d’emblée trouvé très agréable et gratifiant le fait de travailler avec des historiens, des archéologues, et d’apprendre en même temps des choses sur notre histoire. Le projet a été un gros succès et m’a amené d’autres demandes similaires. Au cours des cinq années suivantes, j’ai tellement apprécié ce travail que j’ai décidé d’abandonner mes autres projets graphiques et de m’y consacrer à plein temps.

Venons-en à votre travail. Pourquoi est-ce que vous travaillez surtout sur le Moyen Âge ? Quel type de bâtiment ou de scène est-ce que vous préférez reconstituer ?

L’architecture de toutes les époques m’intéresse. Dans les faits, je réalise plus de reconstructions de bâtiments médiévaux car ce sont pour ces projets-là que j’ai été le plus souvent sollicité ! Et ce que je préfère, ce sont les grandes églises, des merveilles architecturales qui m’inspirent une profonde admiration. Ce qu’on en voit aujourd’hui, de l’intérieur, ne ressemble que peu à ce qui était le cas durant la période médiévale, et la plupart des gens sont surpris de découvrir combien ces bâtiments étaient colorés, décorés, emplis de peintures murales et de sculptures, toutes porteuses de nombreux sens spirituels et symboliques, et qui le plus souvent n’ont pas survécu jusqu’à aujourd’hui.

La plupart de notre héritage industriel des XVIIIe-XIXe siècles a également été perdu, du fait de la rapidité des changements technologiques durant la révolution industrielle. Ce sont mes projets les plus ambitieux, car ils nécessitent de réapprendre et de comprendre des processus de fabrication qui ne sont plus utilisés aujourd’hui. Par exemple, pour élaborer les reconstitutions du Moulin d’Allen, j’ai dû tout apprendre sur l’histoire de l’industrie du travail du métal…

Concrètement, comment est-ce que vous travaillez ? A partir de quelles sources ? Quand vous commencez à reconstruire un ancien bâtiment, comme le château d’Orford, quelles sont les premières étapes ?

Je commence toujours par une visite du site, pour examiner les restes archéologiques, et apprécier le lien entre le site et le paysage environnant, souvent inclus dans la reconstruction. J’en profite également pour rencontrer mon client, pour planifier précisément la reconstruction, les détails qu’il souhaite voir dans la scène. La précision de mon travail dépend énormément de la qualité des conseils que je reçois de la part des historiens. Quand c’est possible, je consulte aussi des archéologues, ou d’autres conseillers culturels, afin de puiser dans leurs connaissances et d’utiliser leurs sources avant de commencer un nouveau projet.

Le château d’Orford (comté anglais de Suffolk)

Avec le client, nous décidons d’une date précise à laquelle situer chaque reconstruction. Je commence alors à rassembler toutes les informations possibles qui peuvent m’aider, en lisant des livres, des revues, des articles universitaires,… Pour certains projets, j’ai besoin auparavant d’obtenir des données archéologiques, de la photogrammétrie, parfois des documents archivistiques ou d’anciens plans, si ça existe… J’essaye d’identifier les trous et les blancs dans nos connaissances et dans ce cas-là je complète le puzzle en cherchant d’autres bâtiments similaires datant de la même époque.

Et ce n’est que lorsque ce travail de documentation est achevé de la manière la plus exhaustive possible que je commence à spéculer. La plupart des projets demandent une part d’imagination, mais j’essaye d’obtenir de l’aide et des avis de la part des universitaires spécialisés avant de faire des hypothèses. Durant les différentes étapes de mes projets, et jusqu’à la version finale, je veille à avoir l’avis à la fois de mes pairs et des universitaires.

Le travail artistique proprement dit commence avec le développement de modèles informatiques en 3D très simples, utiles pour visualiser les relations spatiales entre des constructions, et pour planifier de larges reconstructions de paysages. Ce modèle prototype m’aide également à mieux repérer les trous dans nos informations, qui vont demander plus de recherches…

Puis je réalise de nombreux modèles 3D, que j’envoie à la fois au client et à mes consultants historiques pour avoir leurs avis et leurs retours. Il n’est pas rare que je fasse trois ou quatre fois ce travail avant qu’on tombe d’accord sur les éléments généraux du modèle et de la scène. L’étape suivante du projet consiste alors à ajouter les éléments de détails, l’environnement, et enfin à créer les éléments individuels de la scène.

Est-ce que vous avez déjà reçu des critiques par des historiens ou des archéologues concernant votre travail ?

Mes illustrations contiennent énormément de détails, qui invitent à un examen attentif. Je veille autant que possible à éviter les erreurs, les anachronismes, en consultant les bonnes personnes et en m’assurant que chaque détail a été réfléchi ; en début de projet, je vérifie toutes ces petites choses… Mais évidemment, aussi prudent que je sois, il y a forcément des erreurs ou des anachronismes, qui sont généralement le fruit soit d’une ignorance de ma part, soit du fait que je n’ai pas vérifié les sources sur lesquelles je m’appuyais. On a souvent tendance à penser qu’il est plus facile de deviner et d’improviser, surtout quand on doit tenir des deadlines assez tendues, mais selon mon expérience on perd en réalité plus de temps ainsi qu’en faisant des recherches approfondies en début de projet…

J’accueille toujours les critiques avec plaisir, car ça m’aide à réaliser de meilleurs images. Cependant, même les experts qui me guident dans mon travail peuvent se tromper. Il est arrivé plus d’une fois que de nouvelles recherches, notamment archéologiques, aient changé notre compréhension d’un site, et parfois même imposé un changement soudain et conséquent de la visualisation. Evidemment c’est très intéressant quand ça arrive, mais cela peut également être très frustrant, car cela amène à détruire une partie de l’effet artistique que j’essayais de réaliser, le tout sans jamais perdre de vue la deadline imposée par le client…

Quelle place pour l’imagination dans votre travail ? Par exemple, quand vous reconstruisez le siège du château de Stirling, en 1304, où s’arrête ce que l’on sait et où commence ce que l’on imagine ?

Ma reconstruction de cette scène repose presque entièrement sur des documents écrits des années après la bataille en elle-même. Ces écrits nous parlent des protagonistes, évoquent la taille approximative de l’armée des assiégeants et mentionnent également les équipements utilisés durant le siège. Mais nous n’avons aucune information fiable pour nous dire ce à quoi ressemblait le château à cette époque. Les données archéologiques sont très limitées avant le XVe siècle. Les modèles 3D m’ont permis de créer une interprétation possible du château, notamment en prenant en compte la géologie du lieu et en s’appuyant sur l’aide de plusieurs historiens, mais cette image reste en grande partie une œuvre d’imagination. Surtout que les sièges de châteaux duraient souvent pendant plusieurs mois.

Vue aérienne du siège du château de Stirling en 1304

Ici, j’ai choisi de condenser autant d’événements du siège que possible dans une seule immense interprétation, très théâtrale. Le contenu en lui-même repose donc sur de solides recherches, mais ces différents événements n’ont pas eu lieu en même temps en réalité. En l’occurrence, il s’agissait d’un projet personnel, donc j’ai pu interpréter la scène comme je le voulais. C’est l’un des rares exemples où j’ai choisi de m’éloigner de l’authenticité historique pour créer une image plus dramatique.

Selon vous, quels pourraient être les usages – scientifiques, pédagogiques, etc… – de ces reconstructions historiques en 3D ?

Je suis vraiment guidé par un désir de promouvoir notre héritage architectural à travers un storytelling visuel et de créer des reconstructions 3D pour des usages pédagogiques. Je trouve toujours très enrichissant de voir la façon dont les gens réagissent et interagissent avec mon travail quand il est terminé. Ce que j’espère, c’est que le travail que je fais puisse inspirer ou stimuler d’autres recherches archéologiques sur ces sites – surtout ceux pour lesquels on n’a pu produire qu’une reconstruction basée sur de la spéculation.

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