Weinstein et Gillette la Carrée, une trop vieille culture du viol

La voix des femmes sur le harcèlement sexuel se fait entendre. Cette culture du viol s’ancre dans une trop longue histoire… dont les femmes indépendantes ont été victimes, au Moyen Âge comme aujourd’hui.

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L’affaire Weinstein, #balancetonporc, #metoo… La sphère publique retentit du calvaire que vivent de nombreuses femmes dans leur milieu professionnel ou personnel.

La dénonciation a commencé par viser les violences sexuelles ou le harcèlement au travail, avant de toucher toutes les violences et tous les types de harcèlement sexuels que les femmes connaissent au cours de leur vie.

Par leur parole, de nombreuses femmes mettent en lumière le fait que parler d’une agression ou porter plainte est aujourd’hui encore souvent de peu d’effet. Seul 5% des cas de harcèlement au travail donnent lieu à une plainte, mais surtout 74% des actifs estiment qu’il est difficile d’identifier le harcèlement sexuel. Cette dernière statistique est particulièrement révélatrice : au cours de notre socialisation, nous avons tous à des degrés divers reçu le message que l’homme devait dominer la femme, que pour être viril, un homme doit nécessairement démontrer qu’il est capable de conquérir charnellement. De fait, nos sociétés ont tendance à porter un regard ironique ou complaisant envers les contraintes sexuelles, petites ou grandes, faites aux femmes. Des hommes en sont d’ailleurs parfois tout autant victimes.

Alors qu’on entend souvent qu’il s’agit d’un problème propre aux « quartiers difficiles » ou que les coupables sont forcément des marginaux ou des immigrés, l’affaire Weinstein a le mérite de mettre en lumière une évidence : toutes les classes sociales, toutes les origines, toutes les tranches d’âge, toutes les professions sont concernées.

Actuel Moyen Âge a déjà évoqué la condition féminine au Moyen Âge, la capacité qu’avaient beaucoup d’entre elles à travailler, à agir dans l’espace public. La contrepartie de cette capacité d’action et de cette indépendance était dans certains cas une vulnérabilité accrue à la violence sexuelle des hommes. On retrouve dans ces agressions certains dénominateurs communs aux agressions dénoncées par les femmes dans leur travail.

Une culture construite de la contrainte sexuelle

Le viol est condamné dans les sociétés médiévales. Le problème est qu’il est difficile à prouver, hier comme aujourd’hui : la femme doit en particulier donner la preuve matérielle qu’elle s’est débattue. De plus, elle a souvent socialement intérêt à taire l’outrage dont elle a été victime. Ainsi, même si le droit est en théorie très ferme envers les coupables, ceux-ci sont rarement poursuivis et beaucoup sont à peu près sûrs d’une totale impunité.

Dans ce contexte, les mots de la prédation sexuelle sont banalisés. Ils s’enseignent en mimant l’exemple d’un parent ou d’un ami, mais aussi parfois par l’écrit. À la fin du XVe siècle Arnold von Harff, de retour de Terre Sainte rédige un guide du pèlerin comportant un lexique pour communiquer avec les populations rencontrées. Il ne donne que des phrases très basiques, et pourtant dans sa petite méthode assimil avant l’heure, on trouve déjà quelques conseils de drague appuyée :

« Femme, puis-je t’épouser ? Où vais-je dormir ? Bonne femme, laisse-moi dormir avec toi. Où est l’auberge ? Femme, je suis déjà dans ton lit. »

En slavon, en grec, en hébreu, en turc, il décline son manuel du parfait pèlerin prêt à exercer chemin faisant sa domination sur quelques femmes. Il n’oublie pas la nourriture et la toilette (« femme, lave cette chemise »). Pour lui, le pèlerinage n’est pas qu’un moyen d’obtenir des bénéfices spirituels, c’est également un moyen d’obtenir des faveurs et services -y compris sexuels- des femmes rencontrés en route. Les premiers mots qu’il a demandés, et qu’il enseigne à son tour, sont donc ceux d’une drague très lourde, qui fait partie de sa culture quotidienne.

Au Moyen Âge comme aujourd’hui existe une véritable « culture du viol », c’est-à-dire d’une culture qui non seulement le tolère, mais aussi le valorise dans une certaine mesure.

Fragilité, travail, viol

De nombreuses femmes sont aux premières loges de ces agressions. Avant les derniers siècles du Moyen Âge, le viol d’une prostituée ne pouvait pas être considéré comme un « vrai » viol. Les servantes se trouvent bien souvent dans des situations inextricables, subissant des atteintes de la part des hommes de la maison, mais sans pouvoir porter plainte. Les métiers de service exercés par les femmes servent là encore, hier comme aujourd’hui, de prétexte pour des violences qui proclament que le corps féminin qui sert appartient aux hommes. Et le risque de perdre son travail en portant plainte empêche encore la punition de tels actes. Les esclaves, qui restent nombreuses en Europe Méditerranéenne jusqu’au XVIe siècle, portent fréquemment les enfants de leurs maîtres, mariés ou non. Théoriquement, les esclaves sont protégées par la loi. Mais en pratique les plaintes sont exceptionnelles, et on viole en toute tranquillité tout au long du Moyen Âge.

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Et enfin au-delà du personnel domestique, certaines femmes à la fin du Moyen Âge se trouvent dans une véritable situation d’insécurité sexuelle, notamment les femmes pauvres, veuves ou célibataires, ces femmes travaillent pour elles-mêmes, pour leur famille, sans le soutien d’un homme pour veiller à leur respectabilité.

La femme indépendante : une réalité qui dérange

Car finalement, c’est bien cela le problème : une femme ne peut être « respectable » et donc respectée que si un homme s’en porte garant et fait reposer son honneur sur elle. Or, les artisanes ou travailleuses à la journée sont rarement fortunées et restent de ce fait souvent célibataires. Le dédain des hommes devient leur plus grande vulnérabilité. Dans les années 1220, un auteur parisien insinue ainsi que les fileuses de soie de la ville sont d’une moralité douteuse et se livreraient à la prostitution pour compléter leurs revenus. À Florence au XVe siècle, on trouve des femmes du peuple chefs de leur foyer. La suspicion est jetée sur leurs mœurs et des bandes de jeunes organisent des viols en groupe organisés, à mi-chemin entre police des mœurs et rite de passage. Mais le fait est courant : en 1388, Gillette la Carrée est enlevée et violée rue de la Harpe à Paris par trois écuyers qui la traitent de « putain » aux yeux des passants. Une autre femme en 1477 voulait dormir seule dans une taverne à Luçon : elle se retrouve kidnappée et violée successivement par de nombreux hommes du village. L’action de tous ces prédateurs sexuels contribue à célébrer une virilité que les textes présentent comme une valeur primordiale. Les hommes se forment donc à la virilité, ils en parlent, ils s’y entraînent, et la prédation sexuelle en fait partie. Au Moyen Âge comme aujourd’hui, on ne nait pas harceleur, on le devient.

L’argument des bandes de jeunes Florentins était proche de celui de bien des harceleurs actuels. Aujourd’hui, ils disent :  « elle s’est habillée de manière provocante » ; hier, c’était « elle était de mœurs légères ». Le message est clair : une femme qui n’est appropriée par aucun homme est nécessairement un corps à prendre, et souvent à prendre à plusieurs. Le fait de se trouver sans la garantie d’un mari suffit pour construire la mauvaise réputation et donc légitimer l’agression. Le viol collectif est la punition que la société fait subir à ces femmes soupçonnées du fait de leur indépendance.

Aujourd’hui, on reste frappé de la prégnance de cet imaginaire. Le corps des femmes reste un objet à conquérir, à s’approprier. Le simple fait qu’une femme s’habille d’une certaine manière, parle un peu plus haut ou le simple fait qu’elle existe indépendamment d’un autre homme en fait une proie légitime pour certains.

Nous ne vivons pas un « retour au Moyen Âge ». Nous vivons sur l’héritage que le Moyen Âge – et avant lui l’Antiquité – nous a légué. Notre culture considère encore largement les femmes comme des objets ; et parfois, quand ces objets prennent leur indépendance, la violence se libère. Il est temps que chacun en prenne conscience pour que de moins en moins de personnes aient à dire : « moi aussi ».

Florian Besson, Maxime Fulconis, Pauline Guéna et Catherine Kikuchi

 

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Non, ce qui fait vraiment débat, c’est la façon dont le tribunal du Val d’Oise a qualifié les faits. La petite fille s’est plainte à sa mère après, mais sur le coup, elle ne s’est pas débattue, elle ne s’est pas enfuie. Peut-on alors dire qu’il y a viol ? Loin de moi l’idée de vous influencer dans ce passionnant débat, je vous raconte juste comment on jugeait les viols au XIIIe siècle. Vous allez voir, ça n’est pas si loin de nous.

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Alors que la réforme du code du travail s’organise, il est un domaine dont on ne parle plus beaucoup, et qui pourtant avait fait débat pendant les élections : celui de la différence de salaire maximale au sein des entreprises. Dits parfois salaire des grands patrons, les salaires des PDG tendent à s’accroître beaucoup plus vite que ceux des salariés, et un peu plus vite, même, que les bénéfices des actionnaires.

Or si on refond le code du travail, en période de ralentissement de la croissance, peut-être est-ce le bon moment pour en parler ? Au Moyen Âge, c’est pendant la plus terrible des crises, celle de la peste noire, que des salaires maximums avaient été fixés. Mais ne nous leurrons pas : il s’agissait des salaires des travailleurs.

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