Et l’homme créa le passage du Nord-Ouest

cabot.jpegUn discours de Nicolas Sarkozy nous donne l’occasion de revenir sur le climatoscepticisme… et une toute autre arrogance de l’homme, à l’assaut des contrées lointaines…

Cette semaine, on a entendu un candidat affirmer que l’idée du réchauffement climatique était une idée arrogante. C’est dommage pour un ancien (peut-être futur ?) président d’un des pays signataire de l’Accord de Paris. Cet accord dit justement qu’on va essayer de limiter nos émissions de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement climatique. Pas l’éliminer, ça ce n’est déjà plus possible… juste limiter la casse.

Par conséquent, tous les pays, même la Chine ou les Etats-Unis, ont signé un texte qui reconnait l’effet de ce réchauffement, et qui reconnait qu’il a déjà commencé à faire des ravages dans les pays les moins développés, à générer des flux de réfugiés, etc… Mais bon, je ne détaille pas, ça risquerait d’être snob ! Je renvoie juste aux géniales conférences de Pierre Thomas, professeur de géologie à l’ENS. Dans une de celles-ci, il faisait un jour remarquer – sûrement dans une crise d’ubris incontrôlée – que le problème de l’écologie, c’est que cela exigeait de vraies compétences scientifiques : on est tous concernés, mais on ne peut pas prendre les avis de n’importe qui.

Attendre les Indes par l’ouest… par le nord-ouest

Alors n’étant ni géologue, ni biologiste, je m’en tiens à une petite histoire. Une histoire qui semble marginale, mais qui montre les effets d’une soif de ressources toujours plus importantes, de profits toujours plus rapides, ou de routes toujours plus courtes. C’est une histoire très connue : celle du passage du Nord-Ouest.

Ce passage est une sorte de fantasme géographique qui a fait rêver cartographes et voyageurs depuis que des Européens ont atteint le Nouveau-Monde, à la fin du Moyen Âge. L’idée était la suivante : de même que le Cap Horn permettait aux navires de contourner l’Amérique Latine par le sud, il aurait dû exister un passage au nord du Canada. La maîtrise d’un tel passage aurait constitué un avantage économique majeur, en permettant de commercer avec la Chine. Or un des premiers États qui s’intéresse à un tel passage, au début du XVIe siècle, c’est l’Angleterre.

À cette époque, Henri VII est sur le trône. Il est le premier des Tudors, sa dynastie est toute jeune, son pays est seulement un petit pays européen, encore catholique. Mais il tourne ses moyens réduits vers la mer. Or à ce jeu, il a été largement devancé par les très puissantes monarchies ibériques. Car depuis 1494, l’Espagne et le Portugal ont décidé, en toute simplicité, de se partager les terres à découvrir. Par le traité de Tordesillas, ils ont tracé une ligne imaginaire qui coupe le monde en deux : à l’ouest, ce sera pour les Espagnols, et à l’est, pour les Portugais. On nage en plein délire d’orgueil ? Peut-être, mais c’est une décision qui modèle largement notre monde aujourd’hui : elle explique par exemple pourquoi l’Amérique du sud parle espagnol, à l’exception du Brésil… juste à l’est de la ligne.

L’orgueil comme facteur historique ?

Dans ces conditions, pas question, pour le roi d’Angleterre d’affréter de larges flottes, ou de contester aux Ibériques les terres qu’ils sont en train de conquérir dans le Nouveau Monde. Les expéditions qu’il envoie sont réduites, et les financements pas toujours très officiels. Histoire de contourner discrètement les règles internationales – de toute façon peu équitables – pour se tailler lui aussi une part du gâteau.

La première proposition lui arrive en 1496, lorsque John Cabot, un navigateur vénitien, lui propose de tenter pour lui de rejoindre les Indes par le Nord-Ouest, Henri VII d’Angleterre lui accorde une lettre patente. Même si John Cabot n’accomplira pas les merveilles promises, son premier voyage de 1497 est une date importante pour l’histoire de la navigation : elle marque l’entrée des Anglais dans le jeu des conquêtes. Mais bien sûr, pour ce qui est du passage vers la Chine, John Cabot échoue. Malgré ses multiples voyages et les efforts de son fils, Sébastien Cabot, qui lui succède, il n’ira jamais plus loin que le Golfe du Saint Laurent.

Car le passage du Nord-Ouest, qui existe bel et bien, est pris par les glaces toute l’année. Malgré des efforts répétés, aucune traversée en bateau ne sera possible avant 1906, date à laquelle on estime que la navigation est trop complexe pour permettre une exploitation commerciale du passage.

Quand on étudiait cette histoire il y a encore dix ans, elle s’achevait ainsi. C’était une histoire de courage individuel, mais aussi de rivalités nationales, et de domination, puisque l’exploration progressive de la région a chassé les populations natives. Quand, près d’un siècle après John Cabot, Martin Frobisher reviendra sur ses traces, ce sera pour déclarer Terre Neuve possession anglaise et ramener de force des Inuits en Angleterre. Finalement l’entêtement anglais donnera lieu aux premières colonisations dans le Nord du Nouveau-Monde, en concurrence avec les Français. Bref c’est une histoire où l’arrogance est parfois un facteur historique puissant – et où elle est d’abord du côté de ceux qui se lancent à la conquête des terres et des bénéfices.

Histoire de briser la glace…

Oui mais voilà, depuis 2007, l’histoire continue. Le réchauffement climatique a fini par dégeler une partie des glaces, d’abord seulement en été, puis de plus en plus, si bien que d’ici quelques années, le rêve de John Cabot se réalisera, et le passage du Nord-Ouest sera ouvert. Et bien sûr, cela relance les problèmes : si la navigation se développe, ce sera la route commerciale la plus courte pour un tour du monde. Et la zone regorge également de ressources. Enfin, plus la couche de glace permanente va diminuer, moins il y aura de réverbération du rayonnement solaire, et donc plus le réchauffement climatique accélèrera. Mais ça, on ne va pas en parler, ce serait arrogant …

Pour aller plus loin :

  • Catherine Hofmann, Hélène Richard, Emmanuelle Vagnon, L’Âge d’or des cartes marines : quand l’Europe découvrait le monde, Paris, Seuil, 2014.
  • Sanjay Subrahmanyam, Claude Markovits, « Navigation, exploration, colonisation : pour en finir avec les Grandes Découvertes », dans Patrick Boucheron (dir), Histoire du Monde au XVe siècle, Fayard, 2009, p. 603–616.
  • … Et l’une des conférences de Jean Marc Jankovici, qui lie questions économiques et écologiques.

L’invention du patrimoine

louveAujourd’hui, pour la journée du patrimoine, l’occasion de revenir sur l’invention de cette notion, et ses implications politiques. 

En 1471, le pape Sixte IV offre au Peuple Romain, en grande pompe, des statues antiques en bronze dont la célèbre Louve Capitoline , qui est devenue le symbole de la ville de Rome et de sa fondation. C’est la création d’un des premiers musées du monde occidental, qui existe d’ailleurs toujours aujourd’hui, le musée du Capitole.

Un évènement qui peut sembler banal : pour nous aujourd’hui, Rome est la ville musée par excellence. Impossible de circuler sans tomber sur une ruine préservée ; le forum s’étend au milieu des constructions contemporaines ; d’innombrables palais présentent des collections au public, moyennant paiement.  Pourtant la création d’un musée, c’est-à-dire d’une institution destinée à la protection, à la conservation, à la restauration et à la présentation d’objets qu’on considère comme ayant une valeur culturelle et esthétique, n’allait pas de soi, et sans doute encore moins à Rome qu’ailleurs.

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Lire et écrire, c’est du bouleau !

bouleauComment on lisait et écrivait au Moyen Âge… contre les idées reçues !

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale de l’alphabétisation – a priori, si vous lisez ce post, c’est que vous n’êtes que peu concerné… Savoir lire, savoir écrire, sont aujourd’hui des compétences indispensables dans la vie quotidienne. Et au Moyen Âge ? Pendant longtemps, la période médiévale a été vue comme les temps obscurs (les dark ages, en anglais), marqués par la superstition, l’obscurantisme, et l’analphabétisme généralisé. Depuis, on a beaucoup écrit sur l’écrit médiéval, et de nombreux travaux récents ont nuancé cette vision : il existe des écoles depuis longtemps, et une portion non négligeable de la population, notamment en ville, sait lire et écrire, au moins un peu (c’est ce qu’on appelle la literacy).

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Venise ou la ville pour tous

veniseComment concilier aménagement urbain et environnement ? les concessions vénitiennes en offrent un bon exemple.

Le projet de piétonisation des voies sur berges à Paris a relancé cet été un débat désormais classique : quelle place veut-on faire aux transports individuels et aux transports commun dans nos ville ? L’aménagement – extrêmement réussi – des berges du Rhône à Lyon, avait déclenché la même polémique il y a plus d’une décennie : où allait-on bien pouvoir se garer ? Dans des villes toujours plus denses, apprendre à se partager l’espace n’est pas évident, et pourtant ce sont des choix à long terme qui peuvent renforcer la communauté plus qu’ils ne la divisent. À très long terme, même, si l’on regarde vers le Moyen Âge.

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1229, l’invention du brain drain

800px-Laurentius_de_Voltolina_001.jpgDe plus en plus de Français très diplômés quittent la France pour s’installer à l’étranger. Mais cette « fuite des cerveaux » n’a pas toujours existé. Au Moyen Âge, le flux était même inversé : les étudiants venaient de toute l’Europe pour étudier à Paris.

« L’Italie a le pape, l’Allemagne a l’empereur, la France a l’Université » : le proverbe, apparu vers 1220, souligne à quel point l’université de Paris, spécialisée en théologie, est prestigieuse. C’est une des premières d’Europe, et elle est toute récente à l’époque, née de la rencontre entre l’enseignement de clercs sur la montagne Sainte-Geneviève et le dynamisme de l’école cathédrale de Notre-Dame. Des lettrés de toute l’Europe accourent pour s’y former.

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