Henri II Plantagenêt et les sangliers radioactifs du Japon

43990536La disparition des grands prédateurs entraîne parfois la multiplication incontrôlée de certaines espèces. La preuve que l’équilibre des écosystèmes est toujours très fragile…

Le Japon, envahi par les sangliers ? Ce n’est pas un remake de Princesse Mononoké mais une véritable information : sous l’effet du vieillissement de la population, qui tend à se concentrer dans les centres urbains, les campagnes sont peu à peu désertées par l’homme et les sangliers se multiplient, sans aucun prédateur pour limiter leur nombre. Voilà un problème qui ne serait pas passé inaperçu au Moyen Âge. Car les médiévaux prennent très au sérieux la question du nombre d’animaux.

Tuons la bête !

C’est que 95 % de la population européenne, au moins, vit alors de la terre et à la campagne. Le bétail coûte cher et il est à la base de l’économie rurale. Dès lors, la présence des grands prédateurs – loups, lynx, renards – est une menace de tous les instants. Le « grand méchant loup » est un mythe médiéval, qui traduit une véritable peur du prédateur.

Tellement que certains royaumes vont lui faire la guerre. Dès le VIIIe siècle, Charlemagne crée ainsi les luparii, des chasseurs de loups professionnels qui sont récompensés par une prime pour tout animal abattu. En échange de leurs services, jugés vitaux, ils bénéficient d’un ensemble de privilèges, notamment l’exemption du service militaire : la chasse au loup est clairement pensée comme l’équivalent de la guerre contre les ennemis du roi.

Ces efforts, poursuivis pendant plusieurs siècles, entraînent fort logiquement une diminution massive du nombre d’animaux. C’est encore plus facile en Angleterre, car son statut d’île lui permet en effet de mieux maîtriser sa population d’animaux. Le lynx est ainsi totalement exterminé vers le Ve siècle après Jésus-Christ. L’ours disparaît probablement à la même époque. Quant au loup, il commence à être systématiquement traqué dans l’Angleterre du Xe siècle : le roi Athelstan impose ainsi un tribut de 300 peaux de loups annuelles au royaume gallois. Au XIIe siècle, Henri II Plantagenêt augmente la prime sur la tête des loups, qui s’établit à 5 shillings, une somme conséquente : une vache coûte environ 5 shillings, un porc 2 shillings. Tuer un loup représente donc un bonus non négligeable.

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Après le cochon pendu, voilà le loup suspendu

Le roi précise également dans plusieurs codes de lois que le loup n’est pas considéré comme un animal protégé – à cette époque, en effet, le roi cherche à se réserver un monopole de chasse et invente ainsi le crime du « braconnage ». Mais les loups sont mis à part et personne ne peut être condamné pour en avoir tué un. Henri II va même plus loin pour encourager les gens à tuer des loups : toute personne blessée lors d’une chasse au loup recevra un dédommagement du roi. A cette époque, on voit également des nobles recevoir des terres du roi à la condition expresse de massacrer tous les loups qu’ils y trouveront. Enfin, le roi Edouard Ier (1272-1307) ordonne l’extermination de tous les loups du nord de l’Angleterre, à une époque où l’animal a quasiment disparu dans le sud du royaume. Progressivement, ces efforts portent leur fruit : le dernier loup d’Angleterre est tué au début du XVIe siècle.

Le loup, responsable de la crise économique ?

Cette politique s’inscrit dans le contexte des « grands défrichements », cette conquête progressive des espaces forestiers par une Europe médiévale en pleine expansion démographique. Les deux super-prédateurs que sont l’homme et le loup se livrent à une véritable compétition pour les espaces naturels et les ressources. Dans les lois d’Henri II citées plus haut, on voit bien que la chasse au loup accompagne l’extension humaine sur de nouveaux territoires. Au contraire, dans les périodes d’effondrement démographique, les populations de loups augmentent à nouveau. C’est surtout le cas durant la Peste Noire au XIVe siècle, la guerre de Cent Ans du XIVe au XVe siècle, puis pendant les guerres de religion. Au Japon, l’augmentation du nombre de sangliers est de même reliée à la catastrophe de Fukushima : une région entière a été dépeuplée, permettant à la faune de se reproduire tranquillement – au passage, ces sangliers risquent d’être radioactifs, ce qui inquiète plus d’un scientifique. On n’est vraiment pas si loin de Princesse Mononoké

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Grand cerf grand cerf guéris moi…

Les enjeux économiques sont de taille. La raréfaction du nombre de loups en Angleterre est ainsi un avantage comparatif déterminant qui sous-tend l’essor du cheptel ovin anglais, lui-même venant alimenter la fortune du royaume et de ses souverains à une époque où l’industrie de la laine est l’une des premières d’Europe. Pour le dire autrement, si le roi d’Angleterre a, pendant plusieurs décennies, les moyens de faire la guerre à un royaume de France huit fois plus peuplé que le sien, c’est en partie parce qu’il y a moins de loups chez lui… ! Comme quoi, se pencher sur la question des animaux, c’est aussi une manière de faire de la politique.

Réintroduire des prédateurs

Aujourd’hui, les préoccupations ont radicalement changé : à force de trop efficacement massacrer les prédateurs, on se trouve en effet démunis contre les proies… En Angleterre, on en est donc à réintroduire des lynx pour contrôler la prolifération des cerfs. Idem Aux États-Unis, dans le parc de Yellowstone. Mais on sait aussi à quel point le « retour du loup » fait débat en France, opposant violemment éleveurs et écologistes, dont les intérêts semblent pour le moins opposés…

Bref, en réintroduisant des prédateurs, on réalise que l’on est très loin de comprendre et de maîtriser les équilibres des écosystèmes. C’est assez inquiétant, car ces prises de conscience adviennent au même moment où les équilibres sont en train de se rompre. Et ça ne va pas aller en s’arrangeant. La moitié des espèces risquent en effet de disparaître si rien n’est fait pour stopper le réchauffement climatique.

Et cette disparition, contrairement au Moyen Âge, ne va pas s’étaler sur cinq ou six siècles : nous sommes en train de le faire en cinq ou six décennies. L’avenir s’annonce comme un monde sans animaux. À la question « loup y es-tu ? », la réponse risque bien de devenir un définitif « non ».

Pour en savoir plus

  • Robert Delort, Les animaux ont une histoire, Paris, Seuil, 1984.
  • Fabrice Mouthon, L’homme et la nature au Moyen Âge, Paris, La Découverte, 2017.
  • Thomas Pfeiffer, « Le loup en Alsace : de mémoire d’homme », Revue d’Alsace, n° 132, 2006, p. 175-203.

Florian Besson et Pauline Guéna

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Le célibat des prêtres est le serpent de mer de l’Église catholique depuis quelques années… Le pape François est pressenti comme celui qui peut ouvrir un peu les portes sur ce sujet, hautement crispant pour la hiérarchie catholique. L’époque d’ailleurs est propice aux scandales. Entre les parties fines au Vatican et les escort boys des prêtres, sans parler évidemment des nombreux scandales liés à des actes pédophiles, autant dire que tout ce qui touche de près ou de loin à la sexualité des prêtres est polémique… Mais en a-t-il toujours été ainsi ?

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Le confesseur et l’avortement

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Aujourd’hui, Actuel Moyen Âge a l’honneur de publier un article de Véronique Beaulande, maître de conférence HDR à l’université de Reims, spécialiste de l’histoire de la justice de l’Église au Moyen Âge. Le livre tiré de sa thèse de doctorat, Le malheur d’être exclu ? Excommunication, réconciliation et société à la fin du Moyen Âge (2006) a fait date dans l’étude de cette procédure d’exclusion de la communauté chrétienne. Dans l’article d’aujourd’hui, Véronique Beaulande aborde la question de l’avortement et du regard des théologiens sur cette pratique condamnée par l’Église… mais avec plus de subtilités qu’on ne le croit souvent.

La question de l’avortement agite régulièrement les sociétés occidentales contemporaines, y compris celles où il est dépénalisé / légalisé depuis un temps certain. On voit régulièrement des manifestations anti-IVG, les réseaux sociaux bruissent de ce qui se dit « pour » et « contre », les sites d’un « camp » ou de l’autre se répondent. L’argument principal anti-IVG reste la suppression d’une vie, d’un être humain « en devenir ». L’avortement relève, pour celles et ceux qui entendent qu’il reste ou redevienne un crime (au sens pénal du terme), de l’homicide. Les partisans de la légalisation de l’avortement traitent régulièrement de « moyenâgeux » cet argument, considérant comme une évidence que l’avortement est un crime au Moyen Âge, formellement interdit et passible des peines les plus terribles que le Moyen Âge a pu inventer – ce qui contribuerait par ailleurs à l’aliénation de la femme médiévale, sujet bien plus vaste que ce modeste texte.

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1257, « année sombre » : jusqu’où peuvent aller les catastrophes naturelles ?

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Le volcan Agung gronde en Indonésie… On pourrait penser que cela ne nous concerne pas, mais les catastrophes naturelles ont des effets parfois surprenants…

Harvey, Irma, Jose, Katia, Maria, Lee et Ophelia : depuis le mois de septembre, la liste des noms pour désigner les ouragans venus de l’Atlantique n’a cessé de grossir de manière alarmante. Le golfe du Mexique et l’archipel des Caraïbes ont été les principales zones touchées, mais pas les seules. En effet, l’ouragan Ophélia a pris une trajectoire inédite en remontant le long de la façade atlantique européenne, au large des côtes bretonnes, avant de frapper l’Irlande. Ses effets se sont faits ressentir jusqu’à Londres ou encore aux Pays-Bas et en Belgique, et de manière quelque peu inattendue, sous la forme d’un ciel rouge-orangé – phénomène inhabituel digne des grands chefs-d’œuvre de la science-fiction post-apocalyptique. Les habitants d’Estonie ont, pour leur part, eut la surprise de voir tomber une pluie de cendres noires. Mais on peut aussi redescendre vers le sud de l’Europe, où la Grèce a subi de plein fouet des inondations mortelles.

Ce sujet d’actualité brûlant, qui prend une place majeure dans le flot médiatique à côté des questions de politique et d’économie, ne concerne donc pas seulement une portion isolée de la planète. Il a touché des espaces géographiquement éloignés. On comprend alors que ce ne sont pas uniquement le commerce international ou les échanges d’e-mails qui relient les individus du monde entier à un même destin. Les catastrophes naturelles, se jouant des frontières, peuvent également prendre, aujourd’hui comme hier, une envergure mondiale : l’occasion de montrer comment, au Moyen Âge, la ville de Londres et l’île de Lombok en Indonésie furent peut-être plus connectées qu’on ne le croit au premier abord.

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