A voté… au Moyen Âge

voteAujourd’hui, pour préparer le premier tour, le vote au Moyen Âge, plus subtil qu’il n’y paraît…

Les élections présidentielles approchent ! Et dans l’esprit de bien des gens, ce qui distingue nos démocraties contemporaines des sociétés du Moyen Âge, c’est que nous désignons par le vote nos dirigeants, tandis qu’autrefois, seule la naissance destinait à telle ou telle fonction.

Comme souvent, la réalité est bien plus riche et complexe. Au Moyen Âge, pas de démocratie, et pourtant l’élection est partout.

Le vote avant la démocratie

On tend à l’oublier, mais avant que l’hérédité ne s’impose progressivement, les rois de France ont longtemps été élus par les grands (les principaux nobles) du royaume. La pratique d’élire le souverain se perpétua dans le Saint Empire Romain, jusqu’à ce que Napoléon ne mette fin à l’institution.

Les clercs étaient sans doute ceux qui recourraient avec le plus de régularité à l’élection. Le pape et les évêques étaient élus, au haut Moyen Âge, par tous les habitants de leur cité. Puis, en réaction au poids trop important que la haute aristocratie prit dans ces désignations, on réduisit au XIe siècle le corps électoral aux cardinaux pour le pape, aux clercs de la cathédrale pour les évêques. Et dans les monastères, les moines élisent leur abbé.

En parallèle, au XIIe siècle, les communes se multiplient dans les villes d’Europe. Or souvent, ces petites républiques désignent certains de leurs magistrats par élection.

Tirer au sort ou voter : quelle place laisser au hasard ?

Aujourd’hui, nos démocraties semblent en crise, leur fonctionnement est remis en cause. Certains appellent à l’usage systématique de référendums (il serait aujourd’hui possible à chacun de voter pour à peu près tout sur son smartphone), d’aucuns à plus de participation locale des citoyens, d’autres enfin au tirage au sort pour certains mandats.

Cette dernière pratique porte un nom savant : la stochocratie (du grec stokhastikos signifiant « aléatoire »). Les défenseurs de cette pratique partent d’un constat très simple : on a beau voter tous ensemble, les assemblées élues ne représentent absolument pas la population. Les femmes y sont minoritaires, les ouvriers invisibles, les minorités ethniques et religieuses sous-représentées. C’est l’argument principal de David Van Reybrouck, l’un des plus ardent défenseur des systèmes mixtes, qui feraient de la place au tirage au sort.  Il explique que dans le cas des magistratures collectives (députés, sénateurs, conseillers généraux ou municipaux…), le tirage au sort permettrait de réduire l’homogénéité sociale de la classe politique, leur faible prise en compte des réalités de la vie quotidienne des populations, la nécessité de « faire carrière » et donc de devoir, une fois arrivé au pouvoir, rendre des services. Bref le hasard serait plus représentatif.

Et si on vous disait que les médiévaux avaient déjà médité tout ceci ? Dans la république de Florence au XIVe siècle, on utilise un système mêlant cooptation, élection et tirage au sort en espérant que les avantages des trois procédés se cumulent et tempèrent les effets pervers des autres.

Florence, ou la pratique du hasard sous contrôle

À partir de 1324 par exemple, on commence dans chacun des seize quartiers de la ville à dresser la liste des habitants qui jouissent du statut de citoyen. Les femmes, les plus pauvres, les étrangers et les enfants en sont exclus, ce qui fait qu’environ un quart de la population votait. Les citoyens du quartier désignaient ceux d’entre eux qu’ils jugeaient les plus dignes d’assurer des fonctions publiques.

Les noms des heureux élus de tous les quartiers étaient écrits sur de petits morceaux de papier et placés dans une bourse conservée au palais public. Les Florentins désignaient joliment cette pratique du terme d’imborsolamento : littéralement, le fait de mettre dans la bourse. Chaque fois qu’un mandat public était à pourvoir, on procédait au tirage au sort d’un nom contenu dans cette bourse. À partir de 1324 par exemple, les Seigneurs de la ville changeaient tous les deux mois. La seigneurie de Florence est alors collective et compte un Gonfalonier de la justice qu’entourent huit Prieurs. Lors du tirage au sort, une commission déterminait si la personne désignée par tirage était apte à assurer cette charge. S’il s’agissait par exemple d’un poste de juge et que la personne n’avait pas une formation suffisante en droit, on procédait au tirage d’un nouveau nom.

La principale critique que font aujourd’hui les détracteurs de la stochocratie est qu’elle prend le risque de désigner quelqu’un qui n’a pas les qualifications pour le poste pour lequel il est tiré au sort. C’est exactement la même critique que formule une partie des plus riches Florentins de la fin du XIVe siècle, menés par un homme politique et intellectuel important, Leonardo Bruni. Au terme de bien des discussions, les Florentins décident de conserver leur système, car ils estiment que la cooptation et l’élection permettent dans la plupart des cas de limiter les désavantages du tirage au sort. Leur système mixte sort même renforcé de ces remises en cause et les Florentins, plus convaincus que jamais de son bien-fondé, le louent comme un modèle d’équilibre, de compromis, de concorde sociale.

Évidemment, tout cela c’est la théorie… la pratique est différente : les familles dominantes de Florence mettent souvent la main sur les charges « tirées au sort », et s’assurent que le hasard fera bien les choses. Comme quoi aucun système n’est parfait, ce qui n’empêche pas de chercher à tendre au mieux.

En somme, les sociétés médiévales ont connu toute une série de pratiques électorales, voir républicaines. Elles sont en partie à l’origine de nos institutions actuelles, avec toutefois une différence fondamentale : étrangers à l’idée des Lumières postulant l’égalité des droits de chacun, les médiévaux n’expérimentèrent pas de pratique démocratique. Le suffrage était souvent limité à un nombre très réduit d’électeurs.

Par ces réussites, mais aussi par ces échecs, ces expérimentations nous donnent du grain à moudre. Avant d’aller voter !

Maxime Fulconis et Pauline Guéna

Pour aller plus loin :

  • Olivier Christin, Vox populi. Une histoire du vote avant le suffrage universel, Paris, Seuil, 2014
  • Jacques Dalarun, Gouverner c’est servir. Essai de démocratie médiévale, Alma, 2012.
  • Ilaria Taddei, « Du secret à la place publique. L’élection de la seigneurie à Florence (XIVe-XVe siècle) », dans Le destin des rituels. Faire corps dans l’espace urbain, Italie- France- Allemagne, Gilles Bertrand et Ilaria Taddei, Rome, 2008, p. 117-141
  • Émission de France Culture, « L’élection pontificale au Moyen Âge » avec Étienne Anheim
  • Roger de Sizif, La stochocratie. Modeste proposition pour que le peuple de France soit heureusement gouverné grâce à l’instauration d’une sélection politique aléatoire, Paris, Les Belles Lettres, 1998.

Être une bonne mère

nature_forging_a_babyArrêtons-nous sur les « mères cruelles » médiévales… sont-elles le reflet des « mauvaises mères » d’aujourd’hui ? un vrai enjeu de l’égalité des genres !

Avoir des enfants, ce n’est pas nouveau, n’est pas une affaire équilibrée entre hommes et femmes. Un homme sur neuf prend un congé parental, contre une femme sur deux ; et pourtant, la maternité se combine de plus en plus avec travail.

Plusieurs articles récents ont attiré l’attention sur le décalage entre une représentation idéale de la maternité et la réalité des choses. L’image de la mère parfaite et épanouie, jonglant sans peine entre les devoirs et les activités extra-scolaires, ses deux séances de yoga par semaine et les félicitations de ses patrons pour son investissement dans son entreprise, n’est pas seulement fausse, elle est aussi dangereuse. Prétendre que la maternité est un long fleuve tranquille, qu’il est simple, avec de la bonne volonté, de mener sa vie professionnelle avec des enfants tout en gardant un équilibre physique, mental et affectif, tout ceci est un mensonge qui ne sert qu’à faire culpabiliser les femmes qui rencontrent des difficultés au jour et le jour. L’image qu’on leur renvoie leur dit qu’elles ont tort de craquer, qu’elles devraient pouvoir tout mener de front ; le jugement des autres peut être tout à la fois hâtif et injuste envers ces « mauvaises mères ».

Comme tous les modèles, celui de la « bonne mère » est une construction historique. Alors que la maternité paraît l’une des choses les plus naturelles du monde, elle concentre en réalité toutes les représentations les plus profondes de la société sur les rôles des hommes et des femmes, sur la famille et les relations de pouvoir en son sein, sur les enfants et « la bonne manière » de les élever. Le Moyen Âge n’y fait pas exception et la figure maternelle peut également faire le grand écart entre la mère idéale et la mère indigne.

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Florilège n°2… et joyeux anniversaire AMA !

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Aujourd’hui, Actuel Moyen Âge fête ses un an… ! Et oui, déjà 51 articles, et d’autres, beaucoup d’autres à venir. Un beau parcours, de Nonfiction à Slate en passant par la Fabrique de l’Histoire, France Culture et Rue 89 : merci à tous ceux qui nous lisent, qui nous commentent, qui nous soutiennent !

Pas de nouvel article cette semaine (on est en vacances et on a probablement mangé trop de chocolat à l’heure qu’il est), mais un petit florilège de neuf articles qui ont pu vous échapper – ce serait dommage, ils sont géniaux ! Pourquoi neuf ? Parce que c’est la Cité des Sciences qui vous le dit : le Moyen Âge, c’est neuf !

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Un bon réveillon à tous et toutes !

Lire et écrire, c’est du bouleau

Ça va bientôt être le temps d’écrire des cartes de vœux… Au Moyen Âge, vous auriez pu le faire sur des écorces de bouleau !

Économie partagée : quand les livres ont commencé à circuler

Vous avez eu un livre en double parmi vos cadeaux ? Vous allez probablement le vendre sur le Bon Coin… Et si vous le donniez à une bibliothèque ? Les moines médiévaux seraient fiers de vous !

Les liens sacrés du mariage

Noël, un rituel et une fête inventée au Moyen Âge : tout comme le mariage, qui a bien évolué au fil du temps…

Noël 1223 : la première crèche

Et justement, puisqu’on parle de Noël, revenons au moment où l’on a inventé la crèche – un objet révolutionnaire, à plus d’un titre !

Robots médiévaux

Vous avez eu un drone pour Noël ? Ce n’est pas un objet si radicalement neuf que vous pourriez le penser…

Singulier climat

Des vacances sous la neige ? Ou au soleil du sud ? En rentrant, vous pourrez toujours quoi qu’il en soit parler du temps – mais au fait, quand est-ce qu’on a commencé à parler du climat, au singulier ?

Le tabou de l’argent

Avez-vous bien pensé à enlever les étiquettes de prix de tous vos cadeaux… ? Mais pourquoi au juste sommes-nous mal à l’aise vis-à-vis de l’argent ? Gavroche dirait que c’est la faute au Moyen Âge…

Les Jacques ont voté Trump

Sauf si vous faites Noël dans une grotte, vous avez dû parler de Trump à un moment ou un autre. Et si on prenait un peu de recul, en faisant un détour par les jacqueries médiévales ?

L’invention du patrimoine

Profitez des vacances pour visiter un musée, et pensez à nous : ça aussi, c’est une invention du Moyen Âge…

Lancelot et Guenièvre dans la Friend Zone ?

leighton-god_speedLancelot et Guenièvre, sex friends ou bloqués dans la Friendzone ? Les relations amoureuses et amicales, hier comme aujourd’hui, ne donnent pas forcément le beau rôle à la femme…

Friendzoner consiste à « zoner » dans un espace intermédiaire, ventre mou des sentiments, où sont relégués les amoureux et amoureuses lorsque l’être aimé leur fait comprendre que ça ne va pas être possible. Au lieu d’amant ou d’amante, on devient le ou la pote-hyper-sympa-avec-qui-il-ne-se-passera-rien. Depuis Rachel et Ross dans Friends, on croise sans cesse ce type de relations au cinéma, dans les romans, et surtout dans les séries.

A priori, donc, pas grand-chose à voir avec le Moyen Âge et l’amour courtois qui unit Lancelot à Guenièvre. Car entre ces deux là – rompons tout de suite le suspens – il y a du sexe. Et c’est le cas dans tous les romans courtois du XIIe siècle : si la dame est longue à céder, il n’empêche qu’elle doit tout de même le faire à un moment : c’est un attendu littéraire des lecteurs et des auditeurs – et tant pis pour son mari.

Pourtant, si on dépasse cette affaire de lécherie (rien de scabreux dans ce mot qui signifie luxure en ancien français, d’ailleurs encore aujourd’hui les Anglais parlent de… lechery), on peut trouver au moins trois points communs entre notre Friend zone et ce moment où le chevalier fait la cour à la dame, mais ne l’a pas encore connue bibliquement.

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1229, l’invention du brain drain

800px-Laurentius_de_Voltolina_001.jpgDe plus en plus de Français très diplômés quittent la France pour s’installer à l’étranger. Mais cette « fuite des cerveaux » n’a pas toujours existé. Au Moyen Âge, le flux était même inversé : les étudiants venaient de toute l’Europe pour étudier à Paris.

« L’Italie a le pape, l’Allemagne a l’empereur, la France a l’Université » : le proverbe, apparu vers 1220, souligne à quel point l’université de Paris, spécialisée en théologie, est prestigieuse. C’est une des premières d’Europe, et elle est toute récente à l’époque, née de la rencontre entre l’enseignement de clercs sur la montagne Sainte-Geneviève et le dynamisme de l’école cathédrale de Notre-Dame. Des lettrés de toute l’Europe accourent pour s’y former.

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