Épidémie, 17/ Faire des choses ensemble

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 17/ Faire des choses ensemble

Le confinement se traduit aussi par une multiplication d’initiatives visant à faire des choses ensemble – malgré la distance, malgré l’enfermement chez soi. Musique, danse, ateliers divers proposés sur les réseaux sociaux – ou pétition pour porter plainte contre un gouvernement qui préfère donner la légion d’honneur aux soignants morts que des masques aux médecins vivants… Les médiévaux n’avaient pas Facebook : mais eux aussi savaient combien il est important, durant une épidémie, de retisser en permanence le lien social. La preuve avec deux exemples.

Prières oecuméniques

Ibn Battuta, célèbre globe-trotteur du XIVe siècle, raconte avoir assisté à une scène exceptionnelle à Damas, en 1348, en pleine épidémie de peste. Selon lui, le souverain de la ville ordonne d’abord un jeûne général pendant trois jours. Le vendredi, une grande procession est organisée dans toute la ville : « tous les habitants de la ville, hommes et femmes, petits et grands, prirent part à cette procession ».

Mosquée des Omeyyades à Damas. Source : Wikicomons

Jusque là, rien d’inédit. L’originalité, c’est que cette procession rassemble les fidèles de toutes les religions : « les Juifs sortirent avec leur Pentateuque, et les chrétiens avec leur Bible. Tous, suivis de leurs enfants, pleuraient et imploraient Dieu ». Tous se rassemblent dans la grande mosquée du centre ville et prient ensemble, en public, pendant plusieurs heures.

Ces prières publiques entre communautés religieuses sont attestées assez souvent au Proche et au Moyen-Orient, dans des moments de crise intense. C’est notamment lors des grandes sécheresses que les autorités urbaines organisent ce genre de chose. Tout se passe comme si, au cœur de la crise, les barrières entre communautés confessionnelles s’estompaient. Comme si on préférait mettre toutes les chances de son côté en priant Dieu dans toutes les langues, avec tous les textes sacrés, tous les prêtres, les rabbins et les imams possibles.

Bon. Clairement, au niveau de la contagion, ce rassemblement en public est une très mauvaise idée, qui a dû aider la Peste à se répandre. Mais au niveau social, politique et religieux, on comprend bien les motifs de cette prière inter-religieuse. Il s’agit bien de rassembler toute la communauté urbaine, à un moment où son existence même semble menacée. Les habitants de Damas font bloc et réaffirment, malgré la peur de la mort, qu’ils sont bel et bien une société.

Faire la fête

Deuxième exemple : en 1400, la France traverse une vague de peste. Selon une charte royale, « en ceste desplaisant et contraire pestilence de epidimie presentement courant en ce trescrestien royaume », le duc de Bourgogne demande au roi Charles VI de trouver une solution pour « passer partie du temps plus gracieusement ».

Oui : la noblesse s’ennuie. Il faut donc « trouver esveil de nouvelle joye ». Pour cela, la charte continue : le roi crée une « cour d’amour ». Les chevaliers considérés comme les plus preux et les plus « habiles en rhétoriques » sont nommés Ministres de la cour d’amour : ils seront chargés de décerner des prix aux nobles les plus courtois vis à vis des dames… et de punir ceux qui leur manqueront de respect. C’est un jeu aristocratique, dans la plus pure tradition de l’amour courtois.

Illustration du Roman de la Rose, Bibliothèque nationale d’Autriche, Cod.2568, folio 7 recto. Source : Wikicommons

Surtout, ces Ministres d’Amour doivent « faire serment solennel de tenir une fête joyeuse l’un après l’autre, dans leurs villes respectives, le premier dimanche de chaque mois, à deux heures après midi ». On y servira du « pain, du vin et des poires », on y récitera de la poésie, on y déclamera des compliments pour les plus belles dames du pays. On organisera des débats : « en forme de procès, pour diverses opinions soutenir, pour plaisant passetemps ». Les plus belles ballades seront récompensées par des pièces d’or, des couronnes, des blasons. Le but est clairement affiché : « faire récréation ».

Un jeu de noble qui profitent de leurs richesses et oublient la Peste ? On dirait bien. Quand le puissant duc de Bourgogne se plaint de la morosité de ce temps de pestilence, pour un peu, on penserait à Brigitte Macron se plaignant de son confinement dans les 14 000 m² de l’Elysée…

Mais la Peste plane en creux sur ce texte. La charte précise ainsi que les 24 Ministres d’Amour ne doivent venir aux différentes fêtes que s’ils sont « en santé » : eh oui, il ne s’agirait pas de contaminer d’un coup toute la noblesse du royaume… Le roi lui-même promet de toujours envoyer un poème de son cru, si du moins il est, lui aussi, « en santé ».

On devine ainsi une inquiétude diffuse derrière ce texte. Les nobles savent bien qu’ils ne sont pas immunisés à la maladie, qui peut venir les faucher n’importe quand, comme le leur rappellent les danses macabres ou les poèmes du temps. Dès lors, on peut presque lire dans ce texte une certaine fébrilité : la volonté des nobles de se trouver coûte que coût une « plaisant passetemps », de s’amuser, de promettre solennellement de se réunir chaque mois, traduit peut-être la peur d’une élite face à une maladie toujours aussi terrifiante.

Deux façons, donc, de braver l’épidémie : se réunir tous ensemble, à l’échelle d’une ville, pour implorer Dieu en oubliant pendant quelques heures qu’on n’adore pas tout à fait le même Dieu ; ou se réunir dans le confort d’un entresoi élitiste, pour s’enivrer de bons mots et de bon vin en oubliant que la maladie peut venir n’importe quand s’emparer de l’un de ces Ministres d’amour.

La prière ou la fête : deux façons de se rassurer, de recréer du lien social quand la maladie menace de le détruire. Et vous, vous préférez quelle option ?

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour aller plus loin :

Arthur Piaget, « Un manuscrit de la Cour amoureuse de Charles VI« , Romania, tome 31 n°124, 1902, p. 597-603.

17 réflexions sur “Épidémie, 17/ Faire des choses ensemble

  1. Votre remarque sur le gouvernement est d’une stupidité confondante. Pensez-vous sérieusement qu’il « préfère » ne pas donner de masques ? Je ne le soutiens pas du tout, mais vous seriez bien inspiré d’appliquer, à vos remarques politiques, autant de nuances que vous vous évertuez à en donner à ce Moyen-âge que nous aimons tous…
    Par ailleurs, si vous ne m’en voulez pas, je ne suis pas contre la référence précise du récit d’ibn Battuta. Merci de votre travail.

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    1. Merci pour la « stupidité confondante », ça fait toujours plaisir. Je maintiens la formule : je ne pense pas que le gouvernement « préfère » ne pas donner de masques, mais je pense que clairement il « préfère » donner des légions d’honneur aux morts que des masques aux vivants. Depuis la magistrale enquête de Médiapart, on sait qu’il y a, derrière cette pénurie de masques, un véritable mensonge d’Etat, qui continue à l’heure où l’on parle.

      Pour Ibn Battuta : Ibn Battuta, Voyages, trad. C. Deferemery et B.R. Sanguinetti, Paris, 1990, tome I, p. 234-235.
      Texte accessible en ligne ici :
      https://fr.wikisource.org/wiki/Voyages_(Ibn_Battuta,_Sanguinetti)/Syrie_et_Palestine
      (extrait facile à trouver en faisant CTRL+F « peste noire »)

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    2. Florian,
      merci pour la réponse et désolé si je vous ai blessé, mais que le gouvernement ait masqué des informations, pour éviter de montrer son incurie, est une chose. Ne pas distribuer de masques volontairement, avec en sous-entendu une volonté de maintenir l’épidémie, en est une autre. On est pas loin de la théorie du complot et je trouve que nous avons un devoir de peser nos mots. Bonne journée 🙂

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      1. Personnellement, étant médecin généraliste en exercice, je peux témoigner que nous n’avons pas eu assez de masques de protection pour nous même, y compris cette dernière semaine du 4 mai. Nous n’en avons eu aucun pour nos secrétaires (on a partagé quand même). Et nous n’en avons eu aucun pour nos patients en salle d’attente (là nous avons pu partager pendant exactement deux jours avant d’être à sec). Et pendant ce temps on voyait des masques (y compris FFP2) au nez de plein de gens qui en avaient bien moins besoin… Désolé, à ce stade, au bout de 6 semaines d’épidémie, c’est plus que de l’incurie.

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  2. Evidemment, donner des légions d’honneur, cela permet de se mettre en valeur : n’importe qui peut distribuer des masques (ma fille en coud pour du personnel exposé qui n’a pas de dotation) mais n’importe qui n’est pas habilité a décerner la légion d’honneur. Et puis cela se fait au sein d’un décorum qui flatte l’ego.
    D’autre part, cela coûte bien moins cher parce que, si à l’unité, un masque coûte moins qu’une médaille, on ne peut pas se contenter d’en donner quelques dizaines, il faut au moins passer à la dizaine de milliers pour que ce soit significatif pour un donateur, qui peut par exemple équiper un hôpital. Mais au niveau de l’Etat, ce ne serait pas suffisant, parce que les besoins se chiffrent par millions chaque semaine pour protéger toutes les personnes à risque : personnels médicaux et para-médicaux hospitaliers et non hospitaliers, personnel non médical dans les hôpitaux et EHPAD, pompiers, policiers, gendarmes, éboueurs, facteurs… Si on équipe l’hôpital de Nancy mais pas celui de Brest, les gendarmes de Trifouilly les Oies mais pas ceux de Garenne de Pas Perdu, cela crée des rancoeurs.

    Donc, légion d’honneur, parce que là personne ne peut, sans se faire lyncher, déclarer que le récipiendaire ne le méritait pas et qu’un autre aurait dû l’avoir. Pas de vague.

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