Épidémie, 14/ On ira tous au Paradis (ou pas)

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 14 : On ira tous au Paradis (ou pas)

La Peste noire de 1348 a souvent été invoquée pour expliquer le goût des médiévaux, en littérature ou dans les arts, pour le corps cadavérique. Si les thèmes macabres existent dès le début du XIVe siècle, la peste a largement amplifié le phénomène.

Attention : morts en maraude

Dès le XIVe siècle, peintres, sculpteurs et poètes se passionnent pour la représentation des différents états de décomposition des cadavres. Ainsi, le poème du Dit des trois morts et des trois vifs, écrit par Baudoin de Condé, probablement avant 1280, raconte dans une visée morale la chasse de trois jeunes nobles, riches et vaniteux. Lorsque les trois orgueilleux se perdent dans un cimetière, trois cadavres viennent à leur rencontre pour leur délivrer un message : « Nous fûmes ce que vous êtes ; vous serez ce que nous sommes ».

Le poème est très précis sur les diverses réactions des six protagonistes : le premier vivant, terrifié, souhaite fuir, le deuxième veut en savoir davantage, le troisième ne peut détacher ses yeux de l’horreur des trois cadavres. Tandis que du côté des morts : le premier précise qu’autrefois eux aussi étaient beaux et nobles – puisqu’ils étaient respectivement duc, comte et marquis –, le deuxième rappelle aux jeunes vivants le caractère universel de la mort, le troisième souligne la nécessité de faire le bien et de fuir le péché.

Buonamico Buffalmacco, Le Triomphe de la Mort (détail du Dit des trois morts et des trois vifs), vers 1355. Fresque. Camposante, Pise

La plus ancienne représentation du thème figurerait dans les fresques du Camposanto de Pise. À l’angle inférieur gauche du Triomphe de la Mort, les trois cadavres, statiques, sont allongés dans leur sépulture. Ils montrent trois stades de putréfaction différents : celui du dessus a le ventre gonflé du corps qui vient de mourir, dessous le corps est desséché mais la chair est toujours visible, le dernier est décharné.

Au cours des décennies qui suivent, les trois morts sortent progressivement de leur tombeau, et s’animent. Ils sont représentés debout, à l’intérieur ou hors de leur tombeau, et adoptent des gestuelles aussi vives que les trois jeunes hommes. Les riches parures des trois vivants s’opposent toujours à l’horreur des trois cadavres, dévorés par les vers ou recouverts de lambeaux de peau.

Le Dit des trois morts et les trois vifs, Psautier de Robert de Lisle. Ms Arundel 83 II, fol. 127 r. British Library, Londres

Les trois morts peuvent aussi effrayer les trois vifs et même les poursuivre : tenant des flèches (symbole de la maladie), une pelle ou une bêche, les trois cadavres menacent d’entraîner les jeunes nobles avec eux dans la mort !

Le Dit des trois morts et les trois vifs, XVe-XVIe siècles. Fresque. Église de Lancôme

Être ou ne pas être ?

Parmi les expressions de cet art, les transis ont fasciné les vivants : ce sont des corps morts et décharnés, représentés nus ou à demi dénudés, enveloppés dans leur suaire. Que le défunt soit identifiable ou non, son rôle est toujours d’avertir les vivants sur le caractère implacable de la mort.

Ainsi, entre 1425 et 1428, le peintre florentin Masaccio représente au pied de sa célèbre Trinité, un squelette couché sur son tombeau peint en trompe-l’œil. Par l’inscription au-dessus de son corps, le mort prend la parole pour mettre en garde les vivants : « J’ai été ce que vous êtes, et ce que je suis vous le serez. »

Masaccio, Trinité, 1425-1428. Fresque, 640 x 370 cm. Santa Maria Novella, Florence.

Parfois, nul besoin de paroles prophétiques, seule l’horreur du corps mort suffit pour faire passer le message. Le transi de Guillaume de Harcigny, médecin du roi Charles VI et grand voyageur parti en Orient pour parfaire ses connaissances médicales, laisse à la postérité le souvenir d’un corps décharné, criant de naturalisme. Alors qu’avant le XIVe siècle, les morts sur les tombeaux des nobles et des prélats étaient représentés dans l’apparence du sommeil, les mains en prière, attendant sereinement la fin des temps, la plasticité des transis souligne une autre réflexion. Les passants devant le transi de Guillaume de Harcigny constatent avec effroi que tous les êtres sont égaux devant la mort : riches et pauvres, nobles et roturiers, hommes et femmes, vieillards et enfants, mais aussi rois et reines…

Transi de Guillaume de Harcigny, 1393. Pierre d’Hordain ou d’Avesnes. Musée de Laon.

Cadavres exquis

Le roi de France Louis XII et sa femme Anne de Bretagne reposent dans un magnifique tombeau à deux étages réalisé en 1531 par les frères Juste et conservé à la basilique de Saint-Denis : alors que les souverains sont représentés agenouillés au sommet de l’édifice, leurs transis, convainquant jusqu’à l’ouverture recousue sur leur abdomen, sont déposés au registre inférieur. La double représentation du roi et de la reine les montre avec leurs corps célestes (au-dessus) et avec leurs corps terrestres (au-dessous). Les fidèles sont alors invités à une réflexion sur la mort, mais aussi sur la résurrection.

Les frères Juste, Tombeau de Louis XII et d’Anne de Bretagne, 1531. Basilique de Saint-Denis.

Il en va de même pour le transi de la reine Claude de France, fille des précédents et première épouse de François Ier. Son effigie funéraire la montre le buste dénudé, le corps squelettique, la tête rejetée en arrière, renvoyant ainsi à une image bien connue des médiévaux : celle du Christ mort, avant sa mise au tombeau. La comparaison visuelle est une nouvelle manière de pousser les croyants à réfléchir aux conséquences de la vie sur la mort.

À gauche : Effigie funéraire de Claude de France, XVIe siècle. Basilique de Saint-Denis.
À droite : Giovanni Bellini, Christ mort supporté par deux anges, 1480-1485. Détrempe sur panneau, 83 x 68 cm. Staatliche Museen, Berlin

 

Ces tombeaux sont certes spectaculaires, mais il ne faut pas oublier que la figuration des transis sur les tombeaux français ne dépasse pas, au XVe siècle, 5 % du total des tombeaux. Les goûts artistiques ne changent pas du jour au lendemain avec la peste. Pourtant, il est difficile de ne pas faire le lien entre ce nouveau et saisissant réalisme mortuaire, et le choc qu’a représenté dans tout l’Occident la mortalité liée à la peste.

L’épidémie de coronavirus aura-t-elle également des conséquences artistiques ? L’avenir nous le dira… La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour aller plus loin :

  • Danièle Alexandre-Bidon, La mort au Moyen Âge, XIIIe-XVIe siècle, Paris, Hachette V. Q., 1998
  • À réveiller les morts. La mort au quotidien dans l’Occident médiéval, Danièle Alexandre-Bidon, Cécile Treffort (dir.), PU Lyon, 1993

19 réflexions sur “Épidémie, 14/ On ira tous au Paradis (ou pas)

  1. Merci pour ces chroniques sur la peste, elles sont ma base pour un « feuilleton » envoyé à mes élèves de 5ème pour la continuité pédagogique. Elles nous apprennent beaucoup sur le Moyen-âge. Cela leur permet de réfléchir en prenant une distance avec le Covid.

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  2. Actuel Moyen Age, les deux tomes publiés je les ai dévoré !
    Ces nouvelles chroniques enrichissent nos connaissances !
    Merci encore !
    Gageons qu’enfin le travail de nos chercheurs soit considéré a sa juste valeur.

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