Épidémie, 18/ Des bras pour Venise

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 18/ Des bras pour Venise

Les choses n’ont pas traîné. Avec la fermeture des frontières et le confinement, l’agriculture française manque de bras. Le ministre de l’agriculture appelle à aider les producteurs et lance une plateforme « Des bras pour ton assiette » pour permettre aux citoyens désoccupés de postuler. Mais comme ces incitations ne suffisent pas, le préfet de Seine-et-Marne fait appel à des réfugiés pour travailler dans les champs, contre rémunération (évidemment) et titre de travail.

La pénurie de bras est ici une conséquence de l’arrêt des flux de main-d’œuvre. On retrouve des problèmes similaires dans les épidémies médiévales, mais cette fois bien davantage due à la mortalité, l’épidémie décimant très rapidement les villes et les campagnes et privant de nombreux secteurs de main-d’œuvre.

Le spectre de la ruine et de la dépopulation

La peste de 1348-1349 transforme durablement les équilibres démographiques européens. Des villages ont été désertés, décimés par l’épidémie et fuis par les survivants qui cherchent refuge ailleurs. En ville, où beaucoup d’émigrés se pressent, l’épidémie a fait des ravages, faisant perdre parfois jusqu’à 60 ou 70% de la population. Toutes les activités productives des cités s’en trouvent affectées et manquent cruellement de main d’œuvre.

Les autorités urbaines se saisissent rapidement du problème, crucial pour que la cité puisse maintenir son rang. Venise, alors même qu’elle est relativement moins touchée par la peste en 1348, prend à bras le corps le problème.

Comme notre cité est dépeuplée et inhabitée, à cause de l’infortune mortalité qui a rendus veuf de nombreuses personnes, et comme il faut par tous les moyens chercher à maintenir nos défenses et la conservation de notre rang….
(Archivio di Stato di Venezia, Senato, Misti, reg. 24, 1348)

C’est ainsi que commence une décision du Sénat vénitien de 1348, alors que l’épidémie bat son plein. Tenir son rang, voilà à quoi sert la population : elle assure la défense de la ville, sa prospérité économique, dans un contexte de forte émulation et concurrence entre les différents Etats italiens et européens… Comment faire alors pour éviter la dépopulation ?

Attirer les marchands, les artisans… tout le monde finalement

Les sénateurs vénitiens décident alors d’accorder des privilèges exorbitants à ceux qui souhaiteraient venir s’installer à Venise et ceux qui y sont déjà. Les artisans des deux sexes qui souhaitent intégrer une corporation de métiers peuvent le faire dorénavant gratuitement. Les sénateurs incitent particulière à l’immigration de marins, qui doivent cruellement faire défaut dans cette période épidémique. Ils vont plus loin : les patriciens décident d’ouvrir les portes de la communauté civique. Quiconque habite Venise pendant au moins deux ans, d’où qu’il vienne, obtient le statut de citoyen, au lieu des quinze voire vingt-cinq ans de résidence habituels. La citoyenneté est un statut d’élite, réservée normalement à une frange riche de marchands et d’artisans, ayant la capacité d’accéder à des charges administratives et bénéficiant de privilèges commerciaux. Cette brèche dans la hiérarchie politique et sociale traditionnelle de Venise a pour but de stabiliser les personnes sur place, d’éviter qu’elles ne fuient la ville et d’assurer une émigration par la suite qui puisse compenser la mortalité.

Doge débarquant devant le couvent de la Charité, enluminure du XVIe siècle.
Source : Wikicommons

La peste continue, se propage, et fait environ 25% de victimes dans la population vénitienne – finalement assez peu comparé à d’autres villes européennes, mais suffisamment pour que cela s’en ressente durement. Au début des années 1350, la situation est sans doute assez sombre dans la Sérénissime. Les autorités vénitiennes continuent de faire miroiter les privilèges commerciaux à qui veut venir s’installer à Venise. Un étranger « qui vient pour habiter à Venise avec sa famille […] soutenant l’honneur de notre commune et qui se comporte comme le font nos propres citoyens » peut obtenir le droit de commercer sur les mers avec les navires de la ville, ce qui peut générer des profits importants. Il s’agit d’une concession majeure pour la République maritime si jalouse de ses profits commerciaux. Tout est bon pour attirer des individus qui souhaiteraient, comme on dirait aujourd’hui, s’investir dans la vie économique de Venise.

Les années passent et la situation se stabilise. Venise panse ses plaies comme toute l’Europe, malgré le retour périodique de la peste dans l’Occident. Certains ont dû trouver que les choses étaient allées un peu loin et qu’il était temps de refermer un peu les portes. Le Sénat vénitien revient à une position plus prudente pour restreindre la concurrence entraînée par cet afflux de main-d’œuvre et de citoyens et abroge certaines décisions prises dans le feu de l’action. Petit à petit, les obligations refont surface : beaucoup semblent avoir profité des ouvertures de droits pour en bénéficier mais sans venir véritablement s’installer à Venise et payer leurs taxes à la Sérénissime. La méfiance est de retour. Et les Vénitiens font finalement comme nos dirigeants quand une situation complexe arrive et qu’ils ne savent pas trop quoi faire : ils créent une commission.

Il a été décidé que soient élus cinq sages dans le Grand Conseil qui, examinant notre situation et celle de nos territoires, donneront leur conseil sur toutes les choses utiles et fructueuses pour l’habitation, la croissance et l’amélioration de notre cité, de notre État et des lieux qui nous sont soumis
(Archivio di Stato di Venezia, Maggior Consiglio, Deliberazioni, reg. 19, 1355).

Venise n’est pas isolée dans ce mouvement : la peste entraîne de très nombreux gouvernements à inciter à l’immigration, des politiques qui sont ensuite progressivement abrogées, ou du moins rendues beaucoup plus sélectives, à mesure que le temps passe. On sent pourtant bien l’urgence et la précipitation dans cette accumulation de décisions entre 1348 et 1355 : comment faire pour ne pas arrêter l’économie, la production artisanale et agricole, comment faire pour ne pas se retrouver à diriger une cité vidée de ses habitants ?

Alors cet appel aux réfugiés, encore tout récemment poursuivis par la police, décriés comme des migrants improductifs venus voler le travail et l’argent des bons Français, est d’une indécence assez rare. Mais comme les patriciens vénitiens, le gouvernement fait avec ce qu’il a sous la main, sans avoir le loisir de trier. Cela viendra après…

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus :

  • Reinhold C. Mueller, Immigrazione e cittadinanza nella Venezia medievale, Venise, Viella, 2010 (les sources citées sont éditées dans ce volume et traduites en français par l’autrice de l’article).
  • Reinhold C. Mueller, « “Veneti facti privilegio » : les étrangers naturalisés à Venise entre le xive et le xvie siècle », dans Les Étrangers dans la ville, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1999, p. 171-181.

12 réflexions sur “Épidémie, 18/ Des bras pour Venise

  1. Bonjour, merci pour vos articles !
    Et peut être que, si les légumes et fruits frais commencent à manquer, les conditions de travail, logement et salaires des saisonniers agricoles seront vus sous un autre angle…

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