Épidémie, 24 / Contre la peste… des badges pornographiques ?

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !


Épisode 24 / Contre la peste… des badges pornographiques ?

Des fouilles archéologiques ont permis de découvrir de nombreux badges de pèlerinage pour le moins curieux, car ils représentent… des organes génitaux. On est frappés par l’inventivité de ces images. Des sexes masculins naviguent sur un bateau ou arborent de petites ailes, des sexes féminins sont habillés comme des pèlerins ou partent à la chasse, des vulves rôtissent des pénis, des pénis montent des ânes, des troubadours montent des pénis, etc.

Différents badges, tirés du mémoire de L. M. Gimbel (référence en fin d’article).

L’historiographie s’est pudiquement peu intéressée à ces badges. Dans son mémoire, soutenu en 2012, Lena Mackenzie Gimbel soutient que ce sont des amulettes destinées notamment… à éviter la peste.

Le regard qui tue

La Peste, en effet, frappe durement les sociétés occidentales et, malgré de nombreuses recherches médicales, son origine reste très mystérieuse. Bref, les gens meurent en masse, voient leurs proches mourir, et on ne sait pas pourquoi.

Pire : on ne sait pas comment soigner la maladie, quand elle est là, ni comment l’empêcher de revenir à intervalles réguliers. Pas étonnant qu’autant de gens aient cru à une punition divine…

De nombreux médecins insistent très tôt sur le fait que la maladie est contagieuse. Et on pense notamment qu’elle peut se transmettre par la vue. C’est, à l’époque, une modalité de la contagion considérée comme scientifiquement fondée : en 1349, un médecin de Montpellier explique ainsi que « l’esprit aérien » de la maladie passe d’un regard à un autre, en sorte que regarder un malade ou un mort suffit à attraper la maladie.

Cette théorie scientifique se combine avec une très vieille croyance populaire, selon laquelle certains disposent d’un pouvoir permettant d’attirer le mal sur leurs ennemis : le « mauvais oeil ». On trouve des traces de cette croyance dans des textes mésopotamiens, puis en Egypte antique, en Grèce, à Rome, et logiquement au Moyen Âge.

Le phallus protecteur

Pour se protéger de ce regard assassin, les sociétés utilisent souvent des amulettes, parfois en forme d’oeil – ainsi l’oeil d’Horus dans l’Egypte antique – parfois en formes d’objets obscènes. Selon plusieurs anthropologues, le but de ces objets serait d’attirer l’attention du mauvais œil, qui se fixe sur l’objet obscène et pas sur son porteur. Ces objets peuvent également susciter le rire, et dans toutes ces sociétés on pense que le rire peut suffire à briser un mauvais sort.

Fascinus de Pompéi. Source : Wikicommons

Dans la Rome antique, on trouve ainsi de nombreuses amulettes en formes de phallus, parfois ailés, qui servent explicitement à protéger du mauvais œil. Le fait d’exhiber ses organes sexuels a également souvent été vu comme un symbole de vie, comme dans les statues dites « Sheela na Gig » qu’on trouve en Irlande.

Lena Mackenzie Gimbel propose donc l’hypothèse selon laquelle ces badges médiévaux aux motifs génitaux rempliraient le même rôle. Il ne s’agit donc pas d’objets pornographiques, ayant pour but de provoquer le désir sexuel, mais plutôt de badges apotropaïques, un mot compliqué pour dire « qui conjure le mauvais sort ». De fait, ils apparaissent vers 1350, en France, en Angleterre et dans les Flandres, trois régions très touchées par la Peste, et disparaissent vers 1500, à un moment où les vagues de peste commencent à se faire moins régulières.

Des badges païens dans un monde chrétien ?

Evidemment, on s’étonne de trouver ainsi une pratique païenne en plein milieu d’une Europe entièrement christianisée. Entièrement ? Non, car plein de petits villages résistent encore et toujours… Ou plutôt car la christianisation, qui a été longue et graduelle, ne s’est pas faite en effaçant les anciennes pratiques, mais plutôt en les transformant.

Et on le voit bien dans la médecine populaire : de nombreux traités médicaux, copiés et utilisés dans les universités médiévales, proposent des « charmes » qui sont superficiellement christianisés. Par exemple, dans un traité rédigé entre 1425 et 1453, pour aider l’accouchement, il faut écrire sur un morceau de parchemin les mots suivants « occeanum age, surge, rumpe et explica moras », et l’attacher sous le genou droit de la parturiente. Comme ça sent quand même un peu trop le paganisme, et donc potentiellement la sorcellerie, l’auteur précise tout de suite que sous le genou gauche il faut attacher un autre texte, avec cette fois une belle prière chrétienne à la Vierge Marie.

Carré Sator, abbaye San Pietro ad Oratorium, à Capestrano. Source : Wikicommons

Parfois, ces charmes se rattachent directement à des traditions antiques : l’auteur de ce texte, toujours pour un accouchement difficile, recommande d’écrire « dans du beurre ou du fromage » les mots suivants : « Sator arepotenet opera rotas ». Il s’agit d’une vieille formule magique, dite du « Carré Sator », qui peut se lire dans tous les sens, et dont la plus vieille attestation connue a été trouvée à Pompéi.

Cela n’a rien d’étonnant. Le christianisme lui-même est une religion syncrétique, qui absorbe et fusionne la religion juive, les religions romaines, notamment les religions « à mystère », puis les différents cultes germaniques et scandinaves.

Ces badges génitaux sont un bel exemple de ce syncrétisme. On a clairement une pratique païenne : des badges en forme d’organes génitaux, pour détourner l’attention du mauvais œil. D’ailleurs, au XIXe siècle, on a longtemps cru que ces objets dataient de la période romaine ! Mais en même temps ces objets sont réinsérés dans une pratique chrétienne : le pèlerinage.

Guérir par le pèlerinage

De nombreux pèlerinages ont en effet comme but d’obtenir la guérison, en se rapprochant d’un saint réputé pour pouvoir guérir. En touchant son tombeau, ou une relique, on espère obtenir la guérison. Et de nombreux pèlerins ramènent des badges, à l’effigie du saint – la coquille pour saint Jacques de Compostelle… -, qui sont à la fois des souvenirs qu’on aime arborer et des moyens de prolonger cette forme de magie chrétienne qu’est le pouvoir guérisseur du saint. On appelle ça des devotionalia, des objets qui sont investis d’une partie de la sacralité du pèlerinage. Revenu chez lui, le pèlerin pouvait montrer son badge, preuve qu’il avait accompli son voyage, ou le jeter dans une rivière ou une fontaine en offrande au saint. C’est significativement dans des fouilles de rivière qu’on a trouvé le plus de ces badges.

A noter que, très prosaïquement, la vente de ces objets aux pèlerins peut représenter une source de revenus substantiels. Parfois, l’Eglise s’assure d’ailleurs le monopole de la fabrication de badges ! Fabriqués en étain et en série, ils ne coûtent pas cher, de sorte que même des pauvres pèlerins peuvent en acheter.

Vulve pèlerine au bâton phallique et au rosaire, 1375-1425.

Ces objets sont attestés depuis le début de la période chrétienne. Mais ce n’est qu’à partir de 1350 que les badges génitaux apparaissent. Comme si la Peste avait suscité une véritable demande pour des amulettes capables de détourner le mauvais œil, quitte à aller chercher volontairement des « recettes » antiques… Quand même, des badges en forme de vulve ou de pénis vendus dans des lieux de pèlerinage ? Eh ben oui : Jean Gerson, célèbre prédicateur et théologien parisien, râle contre ces « images nues et honteuses qu’on vend dans les églises elles-mêmes »… !

Ces badges peuvent faire sourire, mais on voit ainsi que leurs histoire est fascinante. Il s’agit d’une pratique païenne (amulettes apotropaïques), reconstruite dans un cadre chrétien (le pèlerinage), pour répondre à une véritable demande sociale (comment guérir de la Peste ?), à un moment où la maladie provoque angoisses et questionnements. Ces petites vulves-pèlerins, ces pénis avec des croix et des ailes disent ainsi la richesse de la culture chrétienne médiévale, qui plonge ses racines dans le terreau antique, en même temps que le désir frénétique des sociétés médiévales de trouver des remèdes contre la Peste, cette terrible maladie passant par les yeux des malades…

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

  • Lena Mackenzie Gimbel, « Bawdy badges and the Black Death : late medieval apotropaic devices against the spread of the plague », mémoire d’histoire de l’art de l’Université de Louisiane, 2012.
  • Jos Koldeweij, « Shameless and Naked Images: Obscene Badges as Parodies of Popular Devotion, » in Art and Architecture of Late Medieval Pilgrimage in Northern Europe and the British Isles, edited by Sarah Blike and Rita Tekippe, Brill 2005, p. 493-510.
  • La dernière image vient de là : , insigne, 33×19mm, Reimerswall, Collection H. J. E. Beuningen, Inv. 2184, image tirée de J. Koldeweij, « The Wearing of Significative Badges, Religious and Secular : The Social Meaning of a Behavioural Pattern », dans W. Blockmans et A. Jane, Showing Status : Representation in the Late Middle Ages, Turnhout, 1999, p. 307-328.
  • Denis Bruna, Enseignes de pèlerinages et enseignes profanes, Paris, Réunion des musées nationaux, 1996.
  •  Denis Bruna, Enseignes de plomb et autres menues chosettes du Moyen âge, Paris, Éd. du Léopard d’or, 2006.
  • Denis Bruna, Saints et diables au chapeau :  bijoux oubliés du Moyen âge, Paris, Seuil, 2007.

9 réflexions sur “Épidémie, 24 / Contre la peste… des badges pornographiques ?

  1. Encore merci pour cette régularité (et le labeur que ça implique…) multipliée par 7 pour accompagner notre confinement ! Quand je travaillais à temps plein j’attendais le jeudi matin avec impatience, désormais c’est chaque début de journée.
    Bon… je sens une petite pointe de provocation comme vous en avez régulièrement le secret, qui décoiffe parfois une certaine frange du lectorat.
    Du coup, avant que vous ne périssiez sur le bucher, est-ce que vous pourriez donner qques exemples pour illustrer la phrase sur le christiannisme, « lui -même une religion syncrétique » ? On comprend aisément la 1ère partie, le Christiannisme se présentant dans ses textes et son histoire comme un accomplissement et un dépassement du Judaïsme, mais qu’en est-il pour « les religions « à mystère », puis les différents cultes germaniques et scandinaves » ?
    Ou bien ne faites-vous allusion qu’à des pratiques populaires peu accréditées, voire condamnées, par l’institution ?
    Merci et prenez soin de vous.

    J'aime

    1. Merci pour vos retours : on ne va pas tenir longtemps ce rythme quotidien qui demande en effet pas mal de travail ^^

      Sur les mystères : je n’y connais pas grand’chose à vrai dire, mais j’avais lu Jan Bremmer, Initiation into the Mysteries of the Ancient World (2014), qui montre que en gros autour du IVe siècle, quand le christianisme devient dominant, il intègre un certain nombre de concepts (pas de pratiques) des cultes à mystère, en particulier l’idée de « secrets » révélés aux catéchumènes (concept dit des disciplina arcani). Cela dit, il nuance également une historiographie du XIXe-début XXe qui avait beaucoup fantasmé sur un lien mystères-christianisme.

      Sur les cultes germaniques/scandinaves : on sait que les missionnaires (francs et anglo-saxons) ont particulièrement insisté, dans leurs prédications aux Saxons puis aux Scandinaves, sur certains aspects du christianisme qui pouvaient leur « parler » (notamment le côté Dieu des batailles, etc…). Plusieurs historiens ont émis l’hypothèse que le développement d’une pensée de la guerre sainte en Occident (qui trouve son aboutissement avec les croisades) était peut-être en partie lié à ce terreau germanique/scandinave qui aurait en retour influencé sur l’évolution du christianisme occidental.

      Et en plus de ça, en effet, ont continué à exister des pratiques très clairement païennes, soit condamnées par l’institution ecclésiastique (saint Guinefort… !), soit récupérées et christianisées.

      Prenez soin de vous également !

      Florian

      J'aime

  2. Grand Merci Florian pour ce travail transmis ce jour par une amie… J’ai écrit un livre sur le Culte du Vagin que j’ai imprimé et que j’offre à mes ami(e)s sans être passé par la case édition… Un travail de plusieurs années… Votre article pourrait y être cité expressément…

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s