Épidémie, 7/ Soigner la Peste : vive les culs de poulet

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Episode 7/ Soigner la Peste : vive les culs de poulet

La Peste ravage l’Europe occidentale à partir de 1347-1348. Mais, contrairement à une image encore trop répandue, les médiévaux ne sont pas des imbéciles superstitieux. Très vite, les médecins tentent, comme aujourd’hui pour le coronavirus, de trouver des remèdes. L’un d’eux s’avère à la fois particulièrement durable et… particulièrement étrange : il faut utiliser un poulet vivant. Et, plus précisément, son croupion. Son cul, quoi (ou plutôt son cloaque, pour employer le terme exact).

L’origine d’une recette

Selon le médecin allemand Ambrosius Jung, dans un traité contre la Peste imprimé en 1494, il faut « prendre un jeune poulet, enlever les plumes autour du trou de son croupion, placer le trou sur le bubon jusqu’à ce que le poulet meure, puis prendre un nouveau poulet, et ainsi de suite jusqu’à ce que le patient soit guéri ».

Bon. Voilà. À ce stade je vais vous laisser quelques minutes pour relire ce passage, puis pour bien comprendre ce dont on parle, puis pour vous remettre de votre fou rire.

Vous êtes revenus ? Vous avez l’image d’un malade de la peste avec des poulets plumés collés sur tous ses bubons ? Et zut, nouveau fou rire.

Certes, c’est totalement absurde. Certes, ça n’a aucune chance de guérir la peste (ni de guérir quoi que ce soit d’ailleurs). Mais alors comment comprendre que ce remède soit omniprésent dans les textes médicaux pendant 400 ans ?

L’historien de la médecine Erik Heinrichs s’est penché sur cette question dans un article passionnant. Les poulets sont utilisés en médecine depuis l’Antiquité romaine : le bouillon de poulet, notamment, est une sorte de remède miracle, qui calme et redonne de l’énergie. En outre, depuis l’Antiquité là aussi, on associe les poulets à des anti-poisons. En effet, les poulets mangent des insectes et des vers, qui sont vus comme des animaux venimeux dans la tradition zoologique de l’époque.

Ibn Sina, plus connu sous son nom d’Avicenne en Occident, conseille ainsi d’utiliser le cœur encore frais d’un poulet comme aspivenin : en le plaçant sur une morsure de serpent, on en extraira le venin en quelques heures. Le Canon d’Avicenne joue un rôle crucial dans la médecine occidentale. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ça reste l’ouvrage de référence, lu et enseigné.

Face à la Peste

En 1347, les médecins occidentaux font face à une épidémie terrible, qu’on ne sait pas guérir. Très vite, la Peste est assimilée à un poison : les bubons sont vus comme la façon qu’a le corps d’essayer d’expulser les « humeurs corrompues ». Dans le plus ancien traité contre la peste connu, rédigé en 1348 par le médecin catalan Jacme d’Agramont, on trouve la « recette du poulet vivant » : il faut d’abord cautériser le bubon, puis y coller le cul d’un poulet pour aspirer le venin.

Le remède se diffuse ensuite : on le trouve dans un célèbre traité médical en latin rédigé par un professeur de Montpellier en 1373, qui est copié dans toute l’Europe. À la fin du XVe siècle, la solution du « poulet vivant » est connue et enseignée dans toutes les universités de médecine de l’époque.

En réalité, tous les remèdes qu’on tente à l’époque tournent autour du même objectif. Cautériser les bubons, les inciser, les couvrir de sel, faire prendre des bains chauds aux malades, les faire vomir, les saigner : le but est toujours d’expulser le poison hors du corps. Face à une pandémie terrifiante, les médecins sont probablement désespérés et tentent tous les remèdes auxquels ils peuvent penser. Ce qui nous semble absurde et cocasse est donc au contraire un effort d’inventivité, appuyé sur les doctrines médicales les plus solides de l’époque.

Expérimentation et construction des savoirs médicaux

Evidemment, vous allez me dire : « mais ça ne marche pas ! ». Les médecins de l’époque, encore une fois, ne sont pas bêtes. Ils le savent, le voient et d’ailleurs le disent dans leurs textes. Mais ils ne remettent pas en question l’efficacité du remède en lui-même : si ça ne marche pas, c’est parce qu’on comprend mal la nature exacte du poison de la peste.

Et donc, pendant trois siècles, on tente des variantes. Jeune poulet, vieux poulet. Poulet entièrement plumé ou pas du tout. Qu’on appliquera pendant trois minutes, une heure, deux jours, trois « Notre Père ». Poulet dont on ficelle le bec, pour (je vous jure que je n’invente rien) le forcer à « respirer par le cul et ainsi à drainer plus efficacement le poison ». Et si on essayait avec des colombes ? Avec des poules ? Avec des pigeons ? Des hirondelles, peut-être ? Ou alors des grenouilles ? On trouve toutes ces variations dans les textes, au fil des décennies.

Erik Heinrichs rappelle avec force que ce n’est pas parce que ça ne marche pas qu’il faut mépriser ces médecins : au contraire, on est frappés par leur créativité, leur volonté de trouver un remède, d’essayer encore et encore. Ils le font avec leurs outils et leurs théories : à l’époque, on pense qu’on peut aspirer le poison hors d’un corps avec la bonne substance, exactement comme l’aimant attire le fer sans le toucher.

Certes, c’est faux. Mais, et c’est ça qui compte, c’est rationnel. Les médecins médiévaux ne disent pas qu’il faut s’en remettre à Dieu : ils essayent des trucs. Pendant trois siècles, la question de l’efficacité du « cul de poulet vivant » dans le traitement de la Peste est un sujet majeur. L’imprimerie permet la diffusion d’un grand nombre de traités médicaux. Ces textes circulent, sont lus, commentés, discutés, critiqués. Se constitue peu à peu une « République médicale », pendant de la « République des lettres ». Des médecins disent qu’ils ont vu des patients guérir grâce à ce remède, d’autres qu’ils ont essayé sans succès : petit à petit, l’expérience personnelle s’affirme comme la base du savoir médical. Les théories changent au fil du temps : à partir de 1550, on commence à penser que c’est la chaleur du poulet (température moyenne 43°) qui permet la guérison. La médecine évolue alors autour de cette nouvelle idée, en laissant peu à peu tomber les poulets : en 1930, aux Etats-Unis, on enseigne qu’il faut combattre la peste en « appliquant des serviettes chaudes autour du bubon ». On a oublié les poulets, mais les remèdes préconisés alors sont les héritiers d’une longue histoire remontant directement à 1348…

On discute aujourd’hui de l’efficacité de la chloroquine pour guérir le coronavirus, suite aux recherches du Pr Raoult. Ça semble certes plus efficace que les culs de poulets vivants (et plus vegan-friendly). Mais les méthodes qui sous-tendent ces recherches sont les mêmes que celles que les médecins médiévaux et modernes ont peu à peu construites : expériences basées sur des théories, appel à la communauté des médecins, textes qu’on lit et qu’on critique, etc. La médecine médiévale peut nous sembler loufoque, mais l’idée forte derrière ces textes est quand même formidable : peu importe la maladie, il existe un remède que les hommes peuvent trouver. Il suffit d’essayer.

Bon, sur ce, merci de ne pas plumer de poulets pour guérir du coronavirus. Ou alors, si vous le faites, ne nous le dites pas…

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Pour en savoir plus

Erik Heinrichs « The Live Chicken Treatment for Buboes: Trying a Plague Cure in Medieval and Early Modern Europe »,  Bulletin of the History of Medicine 91, no. 2 (2017): 210-232

 Elaine Leong and Alisha Rankin, « Testing Drugs and Trying Cures: Experiment and Medicine in Medieval and Early Modern Europe, » Bull. Hist. Med. 91, no. 2 (2017): 157–82.

24 réflexions sur “Épidémie, 7/ Soigner la Peste : vive les culs de poulet

  1. En fait (et il faut peut-être s’en inquiéter un peu), le buzz autour de la chloroquine ne fonctionne pas de manière très différente de celui autour du cul de poulet… On teste quelque chose parce qu’on pense que cela a des chances de marcher, puis face à des résultats peu probants, on s’obstine quand même en ignorant par biais de confirmation tout ce qui tend à montrer l’inefficacité du remède. Merci pour vos articles bien écrits, bien sentis et bienvenus !

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