Épidémie, 4/ Quand l’art guérit

Le coronavirus a ressuscité l’image de la Peste noire, la plus célèbre et la plus terrible des épidémies médiévales. Pour mieux comprendre ce phénomène, derrière les parallèles un peu rapide, Actuel Moyen Âge vous propose une série de courts articles sur cette peste – quitte à être confinés, autant se cultiver un peu !

Retrouvez tous nos articles sur la Peste médiévale dans ce sommaire !

Épisode 4/ Quand l’art guérit

« It’s going to disappear. One day, it’s like a miracle » promettait, fin février, Donald Trump au sujet du coronavirus. Au Moyen Âge aussi, on croit aux miracles ! Et pour les provoquer et combattre l’épidémie, certains commandent des œuvres d’art.

À quel saint se vouer ?

Quoi qu’en disent les médecins, lorsque la peste sévit en Italie centrale entre 1462 et 1467, les croyances qui font de la maladie une punition divine sont encore bien ancrées dans les mentalités. Pour se protéger, les médiévaux intensifient leur dévotion par la célébration de messes et la commande d’œuvres d’art protectrices.

Les saints les plus populaires sont alors Sébastien et Roch, deux protecteurs contre la peste. Le premier s’est fait cribler de flèches, symboles de la maladie, par ses bourreaux. Le second, encore bien présent dans les mémoires puisqu’il a vécu au XIVe siècle, s’isola dans un bois lorsqu’il fut contaminé par la peste, et il en fut miraculeusement guéri.

En 1481, un certain Pietro di Battista d’Arrigo commande une peinture au Florentin Benozzo Gozzoli afin d’être représenté, aux côtés de sa femme, avec ses quatre saints protecteurs : Sébastien et Roch sont bien entendu présents, et à leurs côtés se trouvent Nicolas de Tolentino et Bernardin de Sienne. Alors qu’une inscription sur le muret derrière Sébastien signale que ces saints ont protégé le commanditaire contre la peste, l’épidémie semble encore planer au-dessus de la ville de Pise puisque cinq anges s’apprêtent à lancer des flèches.

Benozzo Gozzoli, Les donateurs protégésde la peste par quatre saints, 1481. Peinture, 78,7 x 61,9 cm. New York, Metropolitan Museum of Art.

Marie, championne de la miséricorde

Benedetto Bonfigli, Gonfalon de San Francesco al Prato, 1464. Peinture, 290 x 180cm. Oratorio di S. Bernardino, Pérouse.

La Vierge aussi jouit d’une dévotion particulière : Marie, tenant son rôle d’intermédiaire entre l’humanité et le divin, est la plupart du temps représentée protégeant les humains sous son manteau. En 1464, Benedetto Bonfigli réalise pour l’Oratorio di S. Bernardino à Pérouse un gonfalon, c’est-à-dire une bannière. La commande a pour but de remercier la Vierge pour sa protection durant l’épidémie de peste. Sous son manteau, Marie protège la ville et les habitants de Pérouse d’une pluie de flèches, lancées par le Christ dans la partie sommitale. La Vierge elle-même a des flèches plantées dans le corps au niveau des épaules. Au registre terrestre, un autre combat a lieu : un ange terrasse la Mort, qui a pris les traits d’un squelette tenant dans sa main gauche des flèches et foulant à ses pieds un tas de cadavres. On note que certains habitants ont pris la décision de quitter la ville, tandis que dans l’enceinte, des fidèles agenouillés et vêtus de robes blanches font pénitence.

Benedetto Bonfigli, Gonfalon de Corciano, 1472. Peinture. S. Maria, Corciano

Le peintre réalise plusieurs années plus tard un autre gonfalon pour la commune de Corciano, voisine de Pérouse. En 1472, il célèbre à nouveau l’intervention de la Vierge durant la peste de 1464. Là encore, Marie utilise son corps comme bouclier contre les flèches du courroux divin, mais cette fois pour protéger les habitants de la commune de Corciano, dont la silhouette émerge avec son château bien identifiable.

San Gimignano, été 1464

Dans d’autres cas, rares, l’art a aussi une fonction thaumaturgique. Par exemple, après une première vague de peste en janvier 1463, la commune toscane de San Gimignano voit la maladie réapparaître en juin 1464. Pour protéger les habitants de la ville, le docteur en théologie Fra Domenico Strambi et les moines augustins de la ville décident de faire exécuter au plus vite une fresque dédiée à saint Sébastien. Un peintre est alors présent dans la cité : Benozzo Gozzoli est en train de peindre un cycle dédié à la vie de saint Augustin pour l’église Sant’Agostino. La ville demande alors au peintre d’interrompre son travail pour réaliser en toute urgence une fresque représentant Saint Sébastien intercesseur.

Benozzo Gozzoli, Saint Sébastien intercesseur, 1464.
Fresque, 527 x 248 cm. Chiesa di San Agostino, San Gimignano.

Au sommet, Dieu le Père courroucé envoie, avec l’aide de l’assemblée céleste autour de lui, la maladie sur l’humanité. Au bord inférieur, les habitants de San Gimignano se pressent sous le manteau de Sébastien, qui adopte de manière exceptionnelle la pose de la Vierge de Miséricorde. Des anges participent aussi à l’action protectrice en cassant des flèches et en tenant l’étoffe pour protéger la foule. De même, le Christ et la Vierge viennent en aide à la population, selon ce qu’explique au XIIe siècle Arnaud de Chartres dans son Speculum humanae salvationis : Marie intercède auprès de son fils, en dénudant sa poitrine et en montrant au Christ le sein qui l’a nourri ; tandis que Jésus intercède auprès du Père, en exhibant le stigmate de son flanc droit, symbole de son sacrifice pour l’humanité, et tempère ainsi l’impitoyable justice divine.

En ces temps incertains, il faut agir vite : la fresque est datée du 28 juillet 1464, cinq semaines seulement après la décision de sa réalisation. Mieux, une restauration de 1990 nous a appris que seize jours maximum, peut-être moins, ont suffi à Benozzo Gozzoli et à ses assistants pour peindre la fresque. Malgré sa rapidité d’exécution, l’image a eu l’effet escompté, du moins si l’on en croit les archives : on raconte que le jour même de la consécration de l’œuvre, la peste aurait disparu de la ville et trente-huit habitants de la commune de San Gimignano auraient été sauvés !

La suite au prochain épisode !

NB : les membres d’Actuel Moyen Âge tiennent à affirmer leur soutien et leur admiration pour les personnels soignants, au premier plan d’une très sérieuse lutte contre le coronavirus après des années d’une politique d’austérité.

Aller plus loin :

– François Boespflug, « La Trinité à l’heure de la mort : Sur les motifs trinitaires en contexte funéraire à la fin du Moyen Âge », Cahiers de recherches médiévales, 8, 2001, p.87-106

-Diane Cole-Ahl, Benozzo Gozzoli, Paris, Editions du regard, 2002

-Millard Meiss, La peinture à Florence et à Sienne après la peste noire, Paris, Hazan, 1994

-Vittoria Garibaldi (éd), Un pittore e la sua città: Benedetto Bonfigli e Perugia, Milan, Electa, 1996

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