Lire et écrire, c’est du bouleau !

bouleauComment on lisait et écrivait au Moyen Âge… contre les idées reçues !

Aujourd’hui, c’est la journée mondiale de l’alphabétisation – a priori, si vous lisez ce post, c’est que vous n’êtes que peu concerné… Savoir lire, savoir écrire, sont aujourd’hui des compétences indispensables dans la vie quotidienne. Et au Moyen Âge ? Pendant longtemps, la période médiévale a été vue comme les temps obscurs (les dark ages, en anglais), marqués par la superstition, l’obscurantisme, et l’analphabétisme généralisé. Depuis, on a beaucoup écrit sur l’écrit médiéval, et de nombreux travaux récents ont nuancé cette vision : il existe des écoles depuis longtemps, et une portion non négligeable de la population, notamment en ville, sait lire et écrire, au moins un peu (c’est ce qu’on appelle la literacy).

Écritures du quotidien

Une immense part de nos communications contemporaines passe par l’écrit : un mail, un texto, un tweet, sont des écritures. Dans une société peu alphabétisée, il faut donc s’y prendre autrement : impossible d’écrire une lettre à votre famille quand vous êtes en voyage, ou de laisser un mot sur une porte pour dire que vous êtes passé.

À moins que. En effet, nous avons très peu de documents du quotidien : le papier se conserve assez mal, et tous ces messages de tous les jours, équivalents de nos sms et de nos mails, se sont perdus. Sauf quand on se tourne vers la Russie, qui n’est pas célèbre que pour ses sportifs dopés et sa politique étrangère si sympathique. En effet, depuis un demi-siècle, des archéologues ont exhumé, surtout autour de Novgorod, plusieurs centaines de documents originaux qui bouleversent la façon dont nous envisageons la place de l’écrit au Moyen Âge : les gramota.

Gramo-quoi ?

Les gramota sont des écorces de bouleaux qui servaient de supports à des messages, conservées dans les sols humides de Novgorod et des villes environnantes. C’est assez simple, en fait : on écorce un bouleau, on fait bouillir l’écorce, et on grave son message avec une pointe en fer ou en os, de préférence sur la face interne, plus tendre. Quand on veut être sûr que ça dure – par exemple lorsqu’on grave un texte sacré – on recouvre le tout d’une fine couche de cire, qui protège le bois de l’humidité. Pas besoin d’encre : on n’a trouvé que trois documents qui en utilisent. Ces gramota ne sont pas une invention médiévale : on a retrouvé des tablettes de bois qui datent de l’antiquité, notamment dans les fouilles de Pompéi. Pendant le Moyen Âge, il s’agit d’une spécificité du nord de l’Europe, qui frappe tous les voyageurs qui s’y intéressent : vers 978, le voyageur arabe, ibn al-Na’dim, souligne ainsi qu’il a vu, au pays des Rus, « un morceau de bois sur lequel il y avait des signes ». Dans ces tablettes de bois, on trouve de tout : des comptes de ville, des contraventions, des lettres, des suppliques de paysans à leurs seigneurs, des testaments,… Leur étude a apporté énormément de connaissances sur l’économie, l’onomastique, la condition des paysans.

Écrire la vie

Plus encore que la technique, c’est en effet le contenu même des messages qui est intéressant. Car ceux-ci révèlent des médiévaux très proches de nous, qui utilisent l’écrit pour des messages tout à fait ordinaires ; l’immense majorité des documents sont écrits en vieux russe, langue du quotidien, et pas en grec ou en vieux slavonique, langues du savoir et du pouvoir. La majorité font voir, comme des éclats, des morceaux de vie. Des demandes : « Je suis tombé et me suis sali. S’il-te-plaît, envoie moi du linge propre ». Des informations : « Ici, tout le monde va bien. Nous sommes en bonne santé ». Des rendez-vous : « Attends-moi samedi devant le filet de pêche ; si tu ne peux pas, préviens moi ! ». Et même une demande en mariage : « De la part de Nikétas : Julienne, épouse moi. Je te désire et tu me désires ». Certains documents sont visiblement des étiquettes : « Cette meule de foin appartient à… ». Au cœur de la vie vécue par des vrais gens, on trouve des documents émouvants : au début du XIIIe siècle, un jeune garçon, Anthyme, fait des dessins sur des tablettes (c’est l’illustration de l’article), qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à ceux que les garçons  font  encore aujourd’hui : des chevaliers, un loup, des bonhommes en bâton, avec des gros yeux. En dessous de l’un d’eux, il écrit, d’une écriture maladroite mais appliquée, « je suis une bête très féroce ! ». Tous ces témoignages soulignent à quel point l’écrit est utilisé, au quotidien, pour porter des messages, pour informer, pour dire des choses.

Qui écrit ?

Les gramota de Novgorod dessinent ainsi l’image d’une société médiévale dans laquelle l’écrit est beaucoup plus répandu qu’on ne pourrait le croire. Un monde où les enfants vont à l’école, apprennent leur alphabet – on a retrouvé plusieurs gramota qui portent des exercices d’enfants. Cela ne veut pas dire pour autant que tout le monde sait écrire, ni que l’écrit est banal : très tôt, les chercheurs qui ont travaillé sur ces documents soulignent en effet qu’ils comportent très peu de fautes d’orthographe ou de ratures. Ce qui permet deux hypothèses : soit les auteurs s’appliquent, même pour écrire sur du bois ; soit ils ont recours à des écrivains publics, comme il en existe encore dans plusieurs pays aujourd’hui. Si cette seconde hypothèse est bonne, cela veut dire que l’écrit occupe une place fondamentale dans les rapports sociaux alors même que peu de gens savent lire et écrire. Enfin, un grand nombre de gramota commencent par une croix : l’acte même d’écrire est une action sérieuse, ritualisée, qui touche à la fois au sacré et au magique. On n’écrit pas à la légère, même quand c’est pour dire quelque chose d’aussi trivial que « elle l’a traité de vache et sa fille de prostituée ».

Les gramota disparaissent au XVe siècle, lorsque le prix du papier baisse drastiquement ; mais leur disparition même est intéressante : aujourd’hui, on a l’impression de vivre une disparition d’une forme d’écrit, le support papier cédant la place au numérique. On s’en inquiète, on le déplore. Du coup, les gramota deviennent très rassurantes : elles montrent que l’écrit ne disparaît jamais, il ne fait que prendre d’autres formes. Ces écorces portent un message d’espoir : peu importe les formes de l’écrit, les supports, les alphabets, on espère qu’il y aura toujours des gens pour lire et pour écrire. Et on espère, aussi, que Julienne  a dit oui…

Pour en savoir plus :

  • Beaucoup d’articles sur les gramota : voir notamment Wladimir Vodoff, « Les documents sur écorce de bouleau de Novgorod, Découvertes et travaux récents », 1981, vol. 3, n° 1, p. 229-281.
  • Natacha Coquery, François Menant et Florence Weber (dir.), Écrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques, Paris, Editions rue d’Ulm, 2006.
  • Marco Mostert et Anna Adamska, Medieval urban literacy, Turnhout, Brepols, 2014.
Publicités

4 réflexions sur “Lire et écrire, c’est du bouleau !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s