Un président ne devrait pas lire ça… ni un chevalier ?

« Je n’aime pas lire des mauvais romans » : vous aurez sans doute reconnu le tact de notre bon président qui à ses heures perdues aime à se prendre pour le jury Goncourt. Il faut dire que la fonction présidentielle suppose une forme de puissance culturelle : De Gaulle a écrit sa propre mythologie dans ses Mémoires de guerre, Pompidou, ancien normalien est l’auteur d’une anthologie de la poésie française, Mitterrand prend la pose au milieu de ses livres pour sa photo officielle… Inversement, quand un Sarkozy affiche son mépris pour la Princesse de Clèves, il passe pour un fossoyeur de la culture. De fait, domination politique et culturelle vont de pair. Il en va de même au Moyen Âge où au-delà des clercs érudits, les seigneurs laïcs, loin d’être des brutes épaisses seulement motivées par le combat et le pillage, affichent aussi leur supériorité dans la société médiévale par la possession d’une culture lettrée qu’ils considèrent comme plus distinguée par rapport au reste de la société.

Guerre et paix

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les chevaliers du milieu du Moyen Âge ne sont pas uniquement, voire pas du tout des brutes épaisses. Bien sûr, la violence fait partie intégrante de leur vie, néanmoins cette élite aristocratique et guerrière justifie aussi sa domination sur des sujets majoritairement paysans par une maîtrise de la lecture et de l’écriture. Au XIIe siècle, les Gestes des comtes d’Anjou, écrits par des moines de la région de Tours, louent la culture du comte d’Anjou Foulques II le Bon, un « comte lettré et chevalier courageux » :

« il connaissait parfaitement le latin et les règles de sa grammaire et il maniait avec perspicacité la logique d’Aristote et de Cicéron, mais on le plaçait aussi parmi les meilleurs des chevaliers courageux ».

Courage guerrier et érudition vont ainsi de pair. D’ailleurs, Lancelot, modèle du chevalier parfait, est lui-même représenté comme maîtrisant à la fois les arts du combat, de la lecture, mais aussi de l’écriture : « il n’y avait, en son temps, de chevalier plus instruit que lui », comme le mentionne le roman en prose Lancelot, composé au début du XIIIe siècle.

Âne jouant de la harpe, portail de l’église Saint-Julien. Source : Mossot, Wikicommons.

Une partie – difficile à estimer – des chevaliers sait donc lire et écrire le latin. À cet égard, la « renaissance » culturelle du XIIe siècle, avec ses nouvelles exigences intellectuelles, ses écoles paroissiales ouvertes aux enfants de la moyenne et petite noblesse, ainsi que ses manuscrits plus lisibles et aérés, a permis aux aristocrates d’avoir au moins des notions de lecture et d’écriture. Lire ou se faire lire des œuvres littéraires apparaît dès lors comme un passe-temps aristocratique, symbole de prestige social. Le Roman de Thèbes, écrit vers 1150 en Normandie, déclare ainsi dans son prologue que seuls les clercs et les aristocrates sont dignes de suivre ce récit : « Que tout le monde se taise à ce sujet, sauf clercs et chevaliers, car les autres ne peuvent rien apprécier, si ce n’est comme un âne à la harpe ».

Les souverains médiévaux vont d’ailleurs jusqu’à se constituer des bibliothèques personnelles ; à ceci près qu’à la différence de notre époque actuelle, la lecture silencieuse est moins répandue parmi les laïcs où l’oralité joue un plus grand rôle. Le chroniqueur du XIIIe siècle Guillaume de Tyr raconte ainsi que le roi de Jérusalem Amaury Ier appréciait écouter des histoires, cherchait à y retrouver les actions illustres des princes du passé et « se délaissait avec la fiction des clercs et des plus sages laïcs ». Emmanuel Macron ne dit pas vraiment autre chose quand il affirme que seuls les bons romans le détendent.

L’épée et la plume

Le retour du croisé, sculpture du prieuré de Belval, fin du XIIe siècle. Musée Lorrain, source Wikicommons.

Les chevaliers ne sont pas seulement des lecteurs – ils peuvent aussi être des auteurs. Un genre qu’ils affectionnent tout particulièrement, c’est la chanson en langue dite « vulgaire », plus accessible que les œuvres en latin, et qui se diffuse à partir du XIIe siècle. Sur la centaine de troubadours que l’historiographie a identifiés pour le milieu du Moyen Âge, la moitié appartient à la noblesse. Parmi ces derniers, on peut trouver des personnages comme Conon de Béthune, un des participants de la quatrième croisade (1204), réputé pour ses grandes qualités oratoires et qui connut une carrière éclatante dans l’empire latin de Constantinople où il occupa les plus grandes charges politiques, mais qui fut aussi un chansonnier de talent. Parmi les thèmes de ses textes, il y a bien sûr la douleur du chevalier qui doit quitter sa dame pour la Terre Sainte, mais aussi une critique politique des hauts barons de la croisade qui méprisent leurs vassaux.

La quatrième croisade suscita en outre d’autres expériences littéraires : le modeste chevalier picard Robert de Clari ainsi que le maréchal de Champagne, Geoffroy de Villehardouin, chacun dans un style différent, écrivirent une chronique de la Conquête de Constantinople pour y raconter leur vision de l’événement – à notre époque, on aurait retrouvé ces livres dans nos librairies avec un titre à peine racoleur : par exemple « tout ce que je n’ai pas pu vous dire sur la croisade »… !

Enfin, quelques chevaliers se sont essayés à un genre plus ambitieux, à savoir le roman, long récit de fiction en langue vernaculaire. Le seigneur de Franche-Comté Robert de Boron, qui se présente comme « titulaire d’une licence » et « maître », affirme ainsi dans le prologue de Joseph d’Arimathie être l’auteur de cette œuvre en prose. Il y raconte comment le chevalier Joseph d’Arimathie, à la solde de Ponce Pilate et disciple du Christ, reçoit le saint Graal et fait de sa lignée la gardienne du sang du Christ. Si certaines œuvres, à l’instar de celle de Robert, peuvent véhiculer un enseignement religieux rudimentaire, en insistant sur l’importance de la conversion, de la pénitence ou de la confession, d’autres romans de chevalerie ont pu être critiqués par des clercs plus rigoristes pour leur contenu : exaltation de la superbe chevaleresque et éléments merveilleux imprégnés d’héritages culturels considérés comme païens avec fées, sorcières et autres enchanteurs.

Plus intelligents que « la normale » ?

Le pouvoir souverain se légitime aussi par sa capacité à montrer qu’il maîtrise une culture considérée comme supérieure. C’est une qualité attendue du bon souverain que d’être d’une intelligence supérieure. Une chronique du XIIIe siècle garde ainsi de l’empereur Baudouin Ier de Constantinople l’image d’un souverain « d’une sagesse exquise », là où son neveu Robert de Courtenay est décrié comme un « idiot » pour n’avoir pas réussi à protéger l’empire latin, malgré tous ses efforts. Louis IX, « saint Louis », a également forgé sa légitimité politique et sa légende sur ses initiatives culturelles, comme le fait de commander une encyclopédie au dominicain Vincent de Beauvais.

Justus van Gent et Pedro Berruguete, Portrait de Frédéric de Montefeltro,
vers 1470, huile sur toile. Source : Wikicommons.

À la fin du Moyen Âge, en Italie, l’émergence de la culture dite « humaniste », que l’on associe à la Renaissance, devient une ressource essentielle pour les princes italiens en quête de légitimité. L’expression « culture humaniste » résonne pour nous comme quelque chose de positif, mais il s’agit d’un savoir livresque et érudit, puisant dans les sources antiques, dont se servent les dominants pour justifier un pouvoir autocratique. Il n’est pas innocent que Frédéric de Montefeltro, duc d’Urbino, terrible homme de guerre et en même temps érudit promoteur des lettres, se soit fait peindre vers 1475 en armure, mais l’épée posée à terre et un livre dans les mains.

De même aujourd’hui, Emmanuel Macron est décrit et se présente comme un grand amoureux des lettres. Gardons à l’esprit que la culture, aussi belle soit elle, est également un outil de domination. De ces attitudes de seigneur lettré ressort l’idée que « je sais mieux que vous, donc je vous suis supérieur et je suis légitime à gouverner ». Pour autant, les dominants ont-ils à décider de ce qui est « bon » ou « mauvais » en terme de culture ? La culture élitiste dont ils affichent la maîtrise (souvent partielle…) leur est malheureusement en grande partie réservée, car ils ont hérité d’un patrimoine culturel, et ont pu faire les études où ils ont acquis cette culture – ce qui est beaucoup plus difficile quand on vient de milieux familiaux et sociaux défavorisés. Nous ne sommes donc pas tous « nés sous la même étoiles » (reste à savoir si cette dernière citation est, pour notre président, de la bonne ou mauvaise prose).

Pour en savoir plus

  • Martin Aurell, Le chevalier lettré : savoir et conduite de l’aristocratie aux XIIe et XIIIe siècles, Paris, Fayard, 2011.
  • Dominique Barthélemy, La chevalerie : de la Germanie antique à la France du XIIe siècle, Paris, Perrin, 2012.
  • Pierre Riché, L’enseignement au Moyen Âge, Paris, le Grand Livre du Mois, 2016.
  • Michel Sot (dir.), Histoire culturelle de la France. 1. Le Moyen Âge, Paris, Seuil, 2015.

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