Roulez jeunesse à la Tour Jean Sans Peur

Jusqu’au 29 mai 2022, la Tour Jean Sans Peur, à Paris, propose une exposition sur la jeunesse au Moyen Âge. Mais de quelle jeunesse parle-t-on… ? Pour plusieurs auteurs médiévaux, en effet, la « jeunesse » désigne l’âge allant d’environ 25 ans jusqu’à 40 ans : il s’agit alors du cinquième âge de la vie, sur sept, et cette étape est précédée par la naissance (nourrisson), l’enfance (jusqu’à 7 ans), la pueritia (jusqu’à 14 ans) et l’adolescence (jusqu’à 21, 25, 28 ans selon les auteurs). Or, à  nos yeux, les frontières entre les âges ne passent plus par les mêmes bornes : preuve d’emblée que la conception même de la jeunesse, et donc, forcément, la place qu’on donne aux jeunes dans la société, sont des constructions sociales, qui ont fortement évolué avec le temps.

L’exposition, organisée par Danièle Alexandre-Bidon, a d’abord le grand mérite d’insister avec force sur le fait que les enfants étaient bel et bien aimés au Moyen Âge. Il faut dire qu’on a pendant longtemps pensé l’inverse : Philippe Ariès, notamment, dans ses travaux précurseurs sur l’enfance, pensait que les taux de mortalité infantile très élevés au Moyen Âge auraient entraîné une indifférence généralisée envers les enfants, en particulier les très jeunes. Or, comme le rappelle bien la première bannière de l’exposition, ces thèses sont totalement erronées : on dispose de nombreuses sources, à la fois textuelles et iconographiques, qui montrent combien les hommes et les femmes du Moyen Âge aimaient leurs enfants. Les parents s’inquiètent pour leur bien-être, mental comme physique, et pleurent amèrement les décès, parfois pendant des années ; les enfants sont entourés, câlinés, protégés, on joue avec eux, etc.

Non seulement les enfants sont aimés, mais leur présence importante dans la société – rappelons que, l’espérance de vie étant assez brève à l’époque, les sociétés médiévales sont des sociétés de jeunes – entraîne des réflexions variées, dans tous les domaines. Sur le plan théologique, par exemple, on invente le sein d’Abraham, un lieu où sont envoyées les âmes des enfants morts avant le baptême : impossible en effet d’expliquer aux parents endeuillés que leur nourrisson brûle en enfer car il n’a pas eu le temps d’être baptisé… Les théologiens adaptent donc le dogme pour répondre à une vraie demande sociale. La réflexion est également médicale : même  s’il n’y a pas alors de pédiatrie à proprement parler, les médecins proposent néanmoins des remèdes adaptés aux enfants  – pas de saignées avant 12 ans ! –, ou encore des « régimes de santé » assez stricts. Fidèles à la « théorie des humeurs », on pense que les enfants ont un tempérament chaud : il leur faut donc des aliments plutôt froids, comme de la viande blanche et jeune, des pommes cuites,  des cerises, des poires. La recette idéale pour avoir des enfants « de bonne humeur » !

La réflexion sur la place et le statut des enfants se déploie surtout dans le domaine pédagogique, auquel l’exposition consacre plusieurs bannières. L’enfance est en effet l’âge par excellence de l’apprentissage. On apprend à marcher, à parler, à nager. On apprend à jouer, et on  apprend en jouant, et l’exposition propose de belles images de  jouets médiévaux dont certains existent encore aujourd’hui : bulles de savon, balançoire, poupées,… Puis on apprend à lire et à écrire, des savoirs bien plus répandus qu’on ne l’a longtemps pensé. Quelques années plus tard, il faudra apprendre un métier, que ce soit le métier des armes pour les futurs chevaliers, ou un artisanat, auprès d’un parent ou d’un maître. La formation professionnelle et intellectuelle passe par de nombreux supports : des jouets pour les enfants en bas-âge, comme ces bâtons-chevaux qui permettent d’apprendre la monte, puis des chansons, des énigmes ou des jeux de mots, qui doivent servir à éveiller l’intelligence des jeunes nobles ou des petits moines. Un exemple ? « Comment feriez-vous ce que même Dieu ne peut pas faire ? » (réponse à la fin de l’article ^^)

Enfant confié au monastère pour son éducation moyennant finances 
Gratien, Décret, France, 1ère moitié du XIVe s. Lyon, BM, ms 5128, f° 181 v° 

Parmi tous ces apprentissages, l’un est particulièrement bien mis en  valeur tout au long de l’exposition : l’apprentissage des normes de genre. La perception même des enfants n’est pas la  même en fonction du genre auquel ils sont,  très tôt, assignés : selon les médecins,  un fœtus masculin acquiert vie et sentiments vers 30 jours, alors qu’un fœtus féminin n’atteint ce stade qu’à 40 jours… Le rapport s’inverse par la suite : un garçon peut être parrain à 14  ans, tandis qu’une fille peut être marraine dès 12 ans. Dès la naissance, un processus de différenciation genré s’opère, qui ne fait que se renforcer par la suite : les petits garçons reçoivent des chevaliers en terre cuite et des épées en bois, tandis que les petites filles jouent à la poupée et à  la dînette (si vous pensez que tout ça c’est fini, plongez-vous dans un catalogue de jouets de Noël…). Par la suite, les jeunes filles sont particulièrement surveillées et même contrôlées, tandis qu’une plus grande liberté d’action, notamment dans le domaine sexuel, est donnée aux jeunes garçons. Avec finesse, l’exposition insiste sur le fait que cette éducation genrée n’est pas synonyme d’un mépris des filles : de nombreux auteurs insistent par exemple sur l’importance pour les jeunes filles de savoir lire – même si on  préfère leur fournir des œuvres appropriées, pour éviter toute corruption des mœurs – et Christine de Pisan souligne, à partir du cas de Jeanne d’Arc, qu’une femme peut parfaitement s’entraîner au point de devenir aussi forte et musclée qu’un homme. Mais Christine précise aussitôt que tout de même, ce cas exceptionnel est un peu « contraire à la nature »…

Des jeux des enfants à l’éducation des jeunes adolescents, en passant par le soin donné aux nourrissons, les réflexions pédagogiques sur les livres à faire lire aux élèves, les sociabilités enfantines : la jeunesse est un superbe prisme à travers lequel se donne à voir un Moyen Âge peu connu, bien mis en valeur par cette belle exposition.

Je sais, je sais, vous voulez la réponse à l’énigme… « Comment feriez-vous ce que même Dieu ne peut pas faire ? » : en parlant à quelqu’un de plus intelligent que vous !

Informations sur l’exposition

  • En parallèle de l’exposition sur la Jeunesse au Moyen Âge est présentée une exposition sur les enfants à Paris au XIXe siècle. Toutes les deux sont incluses dans le tarif sans supplément de la tour Jean sans Peur (6€ / TR enfants 7-18 ans 4€ – gratuité jusqu’à 6 ans inclus)
  • Elles sont présentées tout l’été et jusqu’au 29 mai 2022
  • Horaires en continu : 13H30- 18H du mercredi au dimanche
  • Parcours-jeux offerts pour découvrir la tour (4-6 ans et 7-12 ans) et l’exposition sur la Jeunesse au Moyen Âge (7-12 ans)
  • Programmation en attente pour le moment avec le contexte. Sont prévus un concert de musique médiéval, des conférences, et plusieurs séances d’un spectacle reconstitué de marionnettes médiévales (1er trimestre 2022)

Une réflexion sur “Roulez jeunesse à la Tour Jean Sans Peur

  1. Ha ! Le Moyen-Âge avait plus de bon sens et beaucoup plus de bienveillance que notre âge, qui est dominé par des idéologies morbides et le ressentiment.

    De nos jours, c’est à peine si l’enfant existe dans le discours publique. Seuls les « droits » sont mis en valeur, alors que les enfants représentent une somme considérable de devoirs, pour les parents comme pour la société toute entière.

    À quand le retour dans notre imaginaire de la bienveillance, des enfants et des jolies mamans ?

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