L’invention du patrimoine

louveAujourd’hui, pour la journée du patrimoine, l’occasion de revenir sur l’invention de cette notion, et ses implications politiques. 

En 1471, le pape Sixte IV offre au Peuple Romain, en grande pompe, des statues antiques en bronze dont la célèbre Louve Capitoline , qui est devenue le symbole de la ville de Rome et de sa fondation. C’est la création d’un des premiers musées du monde occidental, qui existe d’ailleurs toujours aujourd’hui, le musée du Capitole.

Un évènement qui peut sembler banal : pour nous aujourd’hui, Rome est la ville musée par excellence. Impossible de circuler sans tomber sur une ruine préservée ; le forum s’étend au milieu des constructions contemporaines ; d’innombrables palais présentent des collections au public, moyennant paiement.  Pourtant la création d’un musée, c’est-à-dire d’une institution destinée à la protection, à la conservation, à la restauration et à la présentation d’objets qu’on considère comme ayant une valeur culturelle et esthétique, n’allait pas de soi, et sans doute encore moins à Rome qu’ailleurs.

Rome et son passé antique : une relation qui ne va pas de soi

Au Moyen Âge, la notion même de patrimoine n’existe pas. Bien sûr, certains voyageurs et pèlerins s’extasient sur la beauté des statues qu’on retrouve parfois dans les terres en friche ; ils vont visiter les mirabilia, les merveilles à voir à Rome comme ailleurs. Mais il ne leur viendrait pas à l’idée de vouloir protéger et restaurer un bâtiment ancien qui manquerait de s’effondrer. Combien de maisons romaines ont été construites à partir des pierres du Panthéon ou du Forum ? Combien de linteaux, de briques, de fondations sont en fait des réutilisations de bâtiments antiques démembrés ? On se verrait difficilement expliquer aujourd’hui que l’on ajoute un étage à sa maison en puisant dans les gradins du Colisée, et puis d’ailleurs, que ce petit-bas-relief si joli fera du meilleur effet pour soutenir sa cheminée. Mais c’est comme cela que Rome s’est construite pendant la majeure partie du Moyen Âge.

Alors pourquoi, tout d’un coup, un pape décide-t-il d’honorer des statues antiques ? Dans le dernier siècle du Moyen Âge, ces vestiges ont progressivement acquis un statut inestimable. Les humanistes depuis Pétrarque se sont attachés à chanter la gloire de la Rome antique, de sa littérature et de ses arts ; les artistes ont arpenté les ruines romaines pour chercher à y retrouver la pureté de la forme d’un arc, la finesse d’un motif floral, l’équilibre des proportions d’un temple. L’Antiquité, pour ces artistes et intellectuels, est devenue synonyme d’âge d’or passé, de perfection perdue mais dont il est possible de se rapprocher par l’étude et l’observation, D’où la création d’un musée visant à l’exposition de ces œuvres d’un passé mythique.

Et le pape dans tout ça ?

Cependant, si le pape a décidé d’offrir ces statues et de les préserver, ce n’est pas par pur amour de l’art. En 1471, les souverains pontifes avaient décidé de réinvestir Rome. Ce faisant, ils voulaient également raffermir leur autorité sur la Chrétienté. Quoi de mieux que de faire appel au passé de la ville, à la République et à l’Empire romain qui ont fait de Rome la capitale d’un territoire allant des côtes ibériques à l’Asie mineure en passant par l’Afrique du Nord. Autrement dit, glorifions le passé antique romain pour glorifier la papauté renaissant de ses cendres.

Le prestige du passé antique devait rejaillir sur la Rome du XVe siècle. Les statues de Sixte IV n’en sont qu’un exemple parmi d’autres. Les papes entreprennent de grands travaux dans ville : ils réhabilitent les aqueducs, font percer des rues, restaurent le Capitole, le Forum, le Château Saint-Ange ou encore la muraille d’Aurélien. Ils construisent également de neuf : la fontaine de Trevi – pas celle qui se dresse aujourd’hui, mais une autre qui a été détruite – ou encore le Belvédère datent de cette époque.  Rome devait redevenir le centre du monde, la source de toute légitimité, le reflet de toute beauté.

L’invention du musée, et l’invention du patrimoine, répondent donc à un projet politique : redonner à la papauté le rôle et le prestige qui lui revient. Protéger des réalisations du passé servait les intérêts politiques ; il s’agissait de reconstruire un récit mythique – à défaut d’être national – qui fait de la papauté romaine l’héritière de la Rome antique glorieuse. Quel plus bel exemple que la Louve Capitoline ? Devenue l’image même de la fondation de Rome, elle est en réalité une pure construction : la louve elle-même date sans doute du Ve siècle avant, mais en revanche, les deux bambins symbolisant Remus et Romulus ont été rajoutés bien après, précisément à la fin du XVe siècle, plus ou moins au moment de la donation de Sixte IV. D’une simple statue représentant une louve, on a fait la louve allaitant les frères fondateurs, la louve grâce à qui Rome est née. Il s’agit autant d’une œuvre antique que d’une création médiévale, qui vise à donner un symbole fort pour un passé dont on cherche à se rapprocher.

Alors notre patrimoine, bien sûr, doit être protégé : les journées du Patrimoine sont de belles occasions de rendre au public des lieux et des collections qui sont trop souvent oubliées ou inaccessibles. Mais sous couvert de défendre ce patrimoine, certains  se plaignent de l’absence de récit national et promeuvent une vision historique qui fait de la France d’aujourd’hui l’héritière directe d’un passé supposément glorieux. Il n’est pas inopportun de rappeler que ceux-là ont moins l’intérêt de l’art et de l’histoire en tête qu’une certaine vision de la politique et de leur propre rôle en politique.

Pour aller plus loin :

  • Élisabeth Crouzet-Pavan, Renaissances italiennes 1380–1500, Paris, Albin Michel, 2013.
  • Fabrice Delivré, « L’universalisme romain », Histoire du Monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2011, p. 724-739
  • Jean-Claude Maire-Vigueur, L’Autre Rome. Une histoire des Romains à l’époque des communes (XIIe-XIVe siècle), Paris, Tallandier, 2010.
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2 réflexions sur “L’invention du patrimoine

  1. Ça devient vraiment très, très lourd la référence quasi systématique à « l’actualité » pour s’en prendre à l’estrèmedrouate ou aux réacs (qu’on range dans un grand sac et qu’on condamne en bloc, c’est plus commode). Il faudrait vraiment penser à arrêter, parce qu’outre la lassitude du lecteur, ça induit un rapport biaisé au sujet dès le début de l’énoncé, ce qui a un fâcheuse tendance à faire capoter toute la démonstration.

    On ne se préoccupe pas du patrimoine parce que c’est « beau » ou que c’est « de l’art », on s’en préoccupe avant tout parce que c’est notre patrimoine. Un petit retour étymologique n’aurait pas été de trop.

    Et enfin, le souci du patrimoine n’est pas et n’a jamais été seulement l’apanage des « promoteurs du roman national ». Il serait de bon ton de diversifier les approches et de ne pas considérer comme postulat inébranlable le fait que le mal émergerait nécessairement de la drouate. Un patrimoine ça se protège, ça se cible en fonction des intérêts, ça se détruit aussi.
    Voilà, voilà, quelques pistes de réflexions pour améliorer sensiblement ce blogue, qui mérite bien mieux que le réquisitoire vaguement gauchisant et souvent anachronique qui s’y étale.

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