The Northman : un Moyen Âge (de) bête

Je suis toujours content d’aller voir un film qui se passe au Moyen Âge. Et même si le pitch de The Northman, réalisé par Robert Eggers, ne m’attirait pas plus que ça – une histoire de vengeance par un prince viking dépossédé de son héritage par son oncle – , j’y suis allé avec curiosité. Après tout, le dernier gros film médiévaliste, Le Dernier Duel, était très intéressant et nous avait collectivement beaucoup plu.

Spoiler alert : ce n’est pas le cas de The Northman. Le film, violent et doté d’un scénario d’une platitude effarante, propose une vision caricaturale du Moyen Âge.

La météo 

D’abord, on retrouve le « filtre médiéval » caractéristique de la plupart des films et séries qui se passent à cette époque : il fait gris/froid/sombre/moche TOUT LE TEMPS. Le film s’ouvre sur un navire scandinave voguant sur une mer grise, sous un ciel gris, tandis qu’au loin apparaît une terre grise. En 2h15 de film, on ne verra jamais un rayon de soleil. C’est évidemment absurde : j’espère ne choquer personne si je vous dis que oui, au Moyen Âge, il y avait du soleil…

C’est particulièrement agaçant pour ce film, qui se passe dans la période qui s’étend de 894 à 919 et qui se déroule largement en Islande. En effet, cette époque est marquée par un fort réchauffement climatique, ce qu’on appelle le petit optimum médiéval (POM pour les intimes). En gros, il fait chaud un peu partout en Europe : on cultive de la vigne en Angleterre. C’est précisément ce climat doux qui permet aux Scandinaves de multiplier les expéditions vers les mers septentrionales, et donc de découvrir et de coloniser l’Islande, puis le Groenland et enfin le Vinland (Terre-Neuve). Autrement dit, quand le film présente un Moyen Âge sombre, froid et terne, il ne se contente pas de reprendre paresseusement un gros cliché, mais fait un vrai contre-sens historique.

Violents vikings

Deuxième point : la vision des Scandinaves est à s’arracher les cheveux (ou la barbe, si vous préférez, bref vous vous arrachez ce que vous voulez). Les Scandinaves sont présentés dans le film comme des gros barbares brutaux et sanguinaires, qui aiment boire (évidemment) et massacrer leurs ennemis.  Et ils hurlent, tout le temps.

Conan le Barbare, quoi, mais en moins subtil. Par exemple, le héros, le prince Amleth, arrache la gorge d’un de ses adversaires avec les dents avant de hurler comme un loup. Voilà voilà. Auparavant, quand il était enfant, il a participé avec son père à un rituel religieux au cours duquel, pour prouver au prêtre qu’ils étaient bien des humains, le roi et son fils doivent… roter et péter. Sérieusement, à ce stade, autant regarder le roi burgonde de Kaamelott : c’est tout aussi débile, mais au moins on rigole (« Salsifis !! »). Est-il nécessaire de rappeler que non, les Scandinaves ne sont pas de gros bourrins qui ne pensent qu’à égorger leurs ennemis ? Si vous avez envie d’en savoir plus, lisez par exemple la belle biographie du roi Harald à la Dent Bleue par Lucie Malbos.

Du sang

Dans sa deuxième moitié, le film verse dans un registre gore à la fois désagréable et mal fait : on égorge, on éventre, on transperce. Cette manière de filmer la violence médiévale s’est imposée sur les écrans depuis La Chair et le Sang et plus encore depuis Braveheart, et a bien sûr été confirmée par Game of Thrones. Désormais, pour faire « vrai », il faut que ça gicle.

Tour dans le jeu d’échecs du jeu de Lewis.

C’est d’autant plus énervant que parfois le film passe juste à côté d’un élément historique bien attesté. Par exemple, si Amleth mange son ennemi, c’est parce qu’il est un « berserkir », littéralement un « guerrier-fauve », investi de la force des animaux sauvages. Cette pratique, à la fois magique et militaire, est bien attestée et a été étudiée par Vincent Samson. Dans le célèbre jeu d’échecs dit « jeu de Lewis », un personnage est représenté en train de mordre son bouclier : c’est une représentation traditionnelle du berserkir, possédé par l’ivresse de la bataille au point de devoir se retenir en mordant son bouclier. Mais le film en livre une vision totalement caricaturale : les berserkirs sont en réalité des guerriers d’élite, proches du souverain, tandis qu’ici on a une horde de sauvages qui hurlent et vont au combat presque tout nus (ben ouais, les armures c’est pour les gonzesses) et finissent par déchiqueter leurs adversaires à main nue (ben ouais, les armes ça sert à rien).

Et après on s’étonne que les vikings soient repris par l’extrême droite…

Le Thor tue

Plus généralement, c’est l’ensemble de la religion des Scandinaves qui est déformée et caricaturée à outrance. Par exemple, les berserkirs reçoivent leur fureur animale au cours d’un rituel religieux pratiqué évidemment en pleine nuit et sous la pluie, parce que quoi de mieux que de se battre avec une pneumonie. Le film commence avec une voix rauque et grave, dotée d’un accent probablement pensé comme étant un accent vieil-anglais (en fait on dirait un accent australien), qui invoque « Odin ». On y aura droit dans tout le film : Odin, Thor, Freyja, Fenrir… Tous ces personnages nous sont familiers : la mythologie scandinave est en effet à la mode depuis quelques années. Mais ils n’auraient peut-être pas été à ce point répandus chez les Scandinaves qui vivaient réellement à cette époque. En effet, ces croyances sont connues surtout par des auteurs chrétiens qui écrivent plusieurs siècles après (comme Snorri Sturluson) : en réalité, on est mal renseignés sur les croyances réelles des Scandinaves du VIII-Xe siècles. Si les cultes de Thor et d’Odin sont attestés par l’archéologie, le film s’arrête à une vision très simpliste, sans chercher à montrer la complexité et la diversité des rites scandinaves (par exemple à travers les pratiques poétiques comme la poésie scaldique).

De manière générale, on peut regretter que les identités religieuses ne soient pas restituées avec plus de finesse. Au Xe siècle, le christianisme restait très minoritaire en Russie, alors que le film nous montre les esclaves slaves comme parfaitement chrétiens. À l’inverse, certaines sociétés scandinaves étaient déjà touchées par des logiques de christianisation, qui n’apparaissent pas du tout ici. Il en ressort une vision simpliste des identités ethniques et religieuses. C’est un ressort classique dans les films, qui permet de noircir encore un peu plus l’image des vikings (puisque, évidemment, pour un spectateur américain, quand le prince viking hurle : « Je vais tuer ces chiens de chrétiens », ça en fait tout de suite quelqu’un de très très méchant).

Bon, j’arrête là. Vous avez compris que le film ne m’a pas particulièrement emballé : derrière l’histoire assez nulle, je trouve que c’est fatigant de voir repris sans aucune nuance des clichés qui étaient déjà dépassés lors de la sortie d’Astérix et les Normands.

Pour aller plus loin

Vincent Samson, Les Berserkir : les guerriers-fauves dans la Scandinavie ancienne, Paris, Septentrion, 2012.

Lucie Malbos, Harald à la Dent bleue. Viking, roi, chrétien, Paris, Passés Composés, 2022.


6 réflexions sur “The Northman : un Moyen Âge (de) bête

  1. Merci pour ces point sur les « i ».
    La bande-annonce m’avait donné l’impression d’une grossière vikingsploitation. Bon, eh ben je vais m’économiser un billet.

    Très intéressant de souligner la question climatique. Ça modifie quand-même bien les représentations.

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  2. Merci Florian de cet article savoureux pour un film qui l’est… moins, pas… ! C’est dommage car un traitement plus juste aurait enrichi le film au lieu de le rabaisser. Une certaine qualité et vérité historique – par exemple dans les séries Viking, en dépit de raccourcis, de maladresses et d’erreurs – donne du sens, ou alors on change de registre et on l’affiche, comme Alexandre Astier (« cuillière »)…

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  3. Excellent commentaire comme d’habitude. Et fort drôle quoique courroucé : j’ai beaucoup aimé, « Conan le barbare quoi, mais en moins subtil »… même si j’avoue avoir pris un plaisir certain lors de la découverte de Conan. Ma déception : votre citation de La chair et le sang semble traduire un désintérêt pour le film qui a fait connaître Verhoeven. Dommage : on y verse beaucoup de sang c’est vrai mais l’humour noir y coule aussi à fortes doses, comme dans Starshiptroopers du même réalisateur. Mais bon, grand plaisir de lecture.

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  4. Mouais… Comme d’habitude ici, beaucoup de raccourcis, et un critique qui semble ne pas être un expert de la période, pour ainsi dire. A titre d’exemple, la confusion que vous faites entre météo et climat est risible, et il ne semble pas invraisemblable de supposer que la Norvège et l’Islande ne soient pas des pays particulièrement ensoleillés, y compris au IXe siècle.

    Pour une véritable critique experte, je conseille plutôt cette vidéo de Jackson Crawford, où l’on trouvera notamment une explicitation des principales sources littéraires et références du film, ainsi que d’intéressantes considérations sur l’aspect moral du film vis-à-vis de la littérature norroise ancienne : https://youtu.be/679oLpzZkGw

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