Entretien avec Lucie Malbos : Harald à la dent bleue. Viking, roi, chrétien

Lucie Malbos est maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers. Elle est spécialiste des mondes scandinaves et a publié en 2017 une version remaniée de sa thèse intitulée Les ports des mers nordiques à l’époque viking (viie-xe siècle). Elle intervient régulièrement sur les résurgences de l’imaginaire viking dans la culture contemporaine, notamment à propos du jeu vidéo Assassin’s Creed Valhalla.

Commençons par le commencement : qui est Harald ?

Harald dit « à la Dent bleue » est un personnage à la fois mondialement célèbre par son surnom (Bluetooth en anglais) et assez méconnu, particulièrement hors du Danemark. En effet, il s’agit d’un ancien roi des Danois, qui a régné dans la seconde moitié du Xe siècle, durant la période dite viking donc (il a d’ailleurs probablement pris part à quelques raids dans sa jeunesse), mais aussi à l’époque de l’empire ottonien, alors principale puissance européenne. Bien qu’on connaisse assez mal ce souverain en France, c’est une figure nationale majeure au Danemark, associé à la fois à la christianisation et à l’unification des Danois. C’était aussi un grand bâtisseur, qui a laissé sa trace durablement dans le paysage, avec plusieurs forteresses et un complexe royal incroyable.

Quelles sont les sources dont on dispose pour faire l’histoire de ce personnage ?

Les sources évoquant Harald sont peu nombreuses et très lacunaires : c’est la principale difficulté que j’ai rencontrée pour retracer son histoire – pour faire l’histoire de la Scandinavie des temps vikings plus généralement –, ce qui explique probablement en partie pourquoi il n’existait pas de biographie de ce roi jusqu’à présent. Cela a impliqué de mobiliser tous les supports disponibles : textes contemporains des faits ou plus tardifs, en latin ou en norrois (la langue des anciens Scandinaves), mais aussi les données matérielles. Il nous reste peu de textes rédigés par des contemporains de Harald : c’est le cas du chroniqueur saxon Widukind de Corvey, mais qui, en-dehors du baptême de Harald, s’intéresse assez peu au reste de son règne, ou de l’Éloge de la reine Emma, peu détaillé sur ce souverain aussi. Pour tenter d’en savoir un peu plus, il faut donc se tourner versdes textes plus tardifs, rédigés parfois plusieurs siècles après le temps de Harald (notamment les fameuses sagas islandaises, ainsi que les récits d’auteurs chrétiens occidentaux comme Adam de Brême). L’archéologie est également d’un secours très précieux, sans oublier les pierres runiques. En effet, Harald nous a laissé quelques constructions, monnaies et inscriptions, sans lesquelles il serait très difficile de démêler l’histoire de la légende. Il faut aussi préciser que le domaine de la recherche archéologique est particulièrement dynamique en Scandinavie, ce qui a contribué à mieux cerner le règne de Harald et à renouveler les études sur cette période, avec par exemple, dans les années 2000, les nouvelles fouilles menées sur la forteresse d’Aggersborg (sur les rives du Limfjord) ou la découverte de celle de Borgring (sur l’île de Seeland).

Harald. Fresque du XVIe siècle à cathédrale de Roskilde. Source : Wikipédia.

Dans le chapitre 6 de l’ouvrage, vous montrez que Harald « fait entrer le Danemark dans l’histoire européenne » : pourquoi ?

C’est un des aspects fascinants de son règne, qui constitue, à bien des égards, un tournant dans l’histoire danoise – même si j’essaye aussi de montrer dans cet ouvrage que Harald suit des orientations déjà amorcées par ses prédécesseurs et poursuivies ensuite par ses successeurs. Le Danemark n’a jamais été coupé du reste du monde européen, mais la conversion de Harald dans les années 960 est un moment important, qui ancre durablement le royaume des Danois dans le monde chrétien occidental, aussi bien au plan religieux et politique, qu’économique et culturel, tous ces domaines étant du reste liés. En optant pour le christianisme, Harald se rapproche aussi du modèle politique occidental : il unifie en un sens les Danois (ou parachève un processus d’unification probablement amorcé avant son règne, notamment par son père, Gorm) et enracine durablement dans les esprits l’idée d’un pouvoir royal fort, qui s’appuie pour ce faire sur la légitimité apportée par la religion chrétienne. Les influences occidentales sont également très nettes dans le domaine culturel : un des meilleurs exemples est probablement la grande pierre runique que Harald fait ériger à Jelling et qui se rapproche, aussi bien par sa forme que son iconographie, d’un manuscrit occidental. C’est donc tout cet héritage légué par Harald que j’essaye de montrer dans mon livre. Et si la plupart de ses grandes réalisations ne lui survivent pas, nombre d’évolutions qu’il a impulsées se poursuivent bien après sa mort (christianisation, renforcement de l’autorité royale…).

De façon générale, tout au long de cet ouvrage, j’essaye de montrer que les échos entre l’histoire occidentale et l’histoire danoise sont bien plus nombreux qu’on ne le pense souvent, en raison d’échanges intenses et très variés, ne se résumant pas aux seuls raids vikings. Pour cela, j’ai étudié le royaume de Harald à la lumière du contexte européen et de ses voisins : à l’époque, c’est le royaume de Germanie la puissance du moment, sous la houlette de la dynastie ottonienne (en 962, Otton Ier ressuscite le titre impérial en Occident). Or, ce même Otton est le voisin direct des Danois, ce qui entraîne des tensions et influence la politique danoise. Pour comprendre tous les tenants et aboutissants du règne de Harald, il faut donc se pencher sur la période qui précède, mais aussi sur les autres ensembles politiques du moment : royaume puis empire germanique, mais aussi monde anglo-saxon ou territoires slaves du sud de la Baltique.

Harald est donc roi du Danemark. Mais qu’est-ce que cela veut dire à l’époque ? À quoi ressemble ce « royaume du Danemark » ? Quelle autorité Harald exerce-t-il sur son territoire et sur ses hommes ?

Difficile d’avoir la moindre certitude sur le sujet, vraiment pas simple, d’autant que l’idée que l’on a aujourd’hui du Danemark ne correspond pas à la réalité du temps de Harald, où il est alors loin de constituer une entité bien définie (il en va d’ailleurs de même pour la Norvège et la Suède). On parle d’ailleurs plutôt de « royaume des Danois » (de même qu’on parle de « royaume des Francs ») en référence au peuple plus qu’à un territoire clairement délimité. Avant Harald, il y avait probablement plusieurs rois ou chefs danois et la majeure partie du IXe siècle est marquée par des luttes pour le pouvoir entre plusieurs prétendants, dont les dirigeants occidentaux chrétiens essayent de tirer profit. Jusqu’au Xe siècle, le pouvoir est encore très éclaté entre plusieurs chefs et petits rois : Gorm, le père de Harald, puis surtout ce dernier semblent opérer une forme de concentration du pouvoir entre leurs mains, autour de Jelling, un site au cœur de la péninsule du Jutland, l’avancée qui constitue alors probablement l’assise de de leur autorité. Mais l’influence de Harald se fait sentir bien au-delà du seul Jutland : sur une partie des îles orientales (Fionie, Seeland…), mais aussi sur le sud de la Norvège (autour de la région du fjord d’Oslo) et même en Scanie, dans le sud de la Suède. Bref, un royaume aux contours encore assez mouvants et éloignés des frontières actuelles du Danemark. Dans la tradition scandinave, le roi n’est pas tout puissant : il doit tenir compte de l’avis des grands du royaume : c’est probablement ce qui commence à changer avec Harald (peut-être déjà avec son père Gorm), entraînant très vraisemblablement des rancœurs et frustrations, mais on va y revenir…

Vous revenez plusieurs fois sur le site de Jelling, sur lequel Harald fait réaliser de grands travaux. En quoi ce site est-il important ? Que nous dit-il, notamment, des identités religieuses de l’époque ?

Jelling est central pour faire l’histoire du règne de Harald. On y trouve plusieurs de ses grandes réalisations et ce que les Danois appellent « le certificat de naissance » du Danemark, sous forme d’une gigantesque pierre, qui porte une inscription en runes, par laquelle Harald proclame ses trois grandes réalisations : l’unification et la christianisation des Danois, ainsi que la conquête de territoires norvégiens. Cette pierre a été installée au cœur du site, qui résume en un sens bien des aspects du règne de Harald, en matérialisant, dans le paysage jutlandais, la transition religieuse et la synthèse qui s’opère alors entre la tradition scandinave et la nouvelle culture chrétienne. Le complexe de Jelling se compose en effet d’éléments renvoyant aux deux univers mentaux : deux tertres (dont l’un abrite un corps) de part et d’autre une église (peut-être elle-même construite sur une ancienne grande halle), le tout enserré par des alignements de pierres dessinant une forme de bateau au sol. La pierre runique commanditée par Harald résume bien aussi ce mélange culturel, puisque la tradition qui consiste à commémorer des défunts et des actions en gravant des runes est très ancienne, mais Harald y introduit plusieurs innovations rappelant des pratiques occidentales, par exemple le fait d’écrire de façon horizontale (et non verticale), le choix d’un bloc de pierre de forme pyramidale, qui permet de contempler deux des trois faces, un peu comme on regarderait les deux pages d’un livre ouvert, mais aussi les motifs décoratifs, rappelant certaines enluminures, sans oublier la plus ancienne représentation du Christ aujourd’hui connue en Scandinavie. Cette dernière est elle-aussi fascinante : le sujet est totalement chrétien, mais la mise en scène de ce Christ témoigne de la volonté de l’adapter au contexte scandinave, en le représentant triomphant et non souffrant. Cette pierre, aussi bien que l’intégralité du site, nous donnent donc une idée des compromis opérés à l’époque de Harald pour intégrer progressivement le christianisme en terre danoise, avec des formes complexes et multiples de mélanges, nous rappelant aussi que la christianisation des Danois est un processus qui s’est déroulé sur un temps assez long, avec une phase de transition plus qu’un changement brutal d’univers mental : le christianisme n’a pas effacé ou remplacé les anciennes croyances païennes du jour au lendemain.

Pierre runique d’Harald à Jelling. Vejle (Danemark). Source : Wikipédia.

Plus généralement, Harald apparaît comme un roi ambitieux, notamment via sa politique de grands travaux, mais aussi parce qu’il frappe monnaie. Dans votre avant-dernier chapitre, vous expliquez que c’est probablement cette politique énergique qui explique sa fin de règne difficile…

Oui, Harald était en effet un grand bâtisseur, qui a laissé la trace de ses ambitions dans le paysage : à Jelling, mais aussi en différents points de son royaume, où il a fait construire d’impressionnantes forteresses de forme circulaire (la plus grande, Aggersborg, dépasse les 240 mètres de diamètre). Il est également à l’origine de prolongements du Danevirke, l’ouvrage fortifié qui protège la frontière sud du royaume des Danois, notamment pour défendre un important site marchand, Hedeby, qui est peut-être aussi le lieu où il fait frapper ses monnaies. Il s’agit d’une autre des innovations majeures de son règne, avec des pièces qui arborent une iconographie résolument chrétienne et qui sont utilisées à leur valeur unitaire, ce qui est alors assez exceptionnel en Scandinavie (où on utilise encore largement les monnaies et autres objets en argent en fonction de leur poids, en les coupant en morceaux en fonction des besoins). Mais ces pièces, comme la plupart des grandes réalisations de Harald, ne lui survivent pas, ce qui s’explique en effet par une fin de règne difficile, marquée par de nombreux ressentiments, de la part des grands du royaume, qui ne vivent probablement pas très bien la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul homme, qui sont peut-être de plus en plus réfractaires à sa coûteuse politique de grands travaux, mais aussi parmi ses proches mêmes, à commencer par son propre fils, Sven (connu sous le surnom « à la Barbe fourchue »). Ce dernier parvient à rallier à sa cause la plupart des mécontents et la révolte prend une telle ampleur que Harald est contraint de fuir. Il meurt en exil, dans des circonstances assez obscures, du côté des territoires slaves semble-t-il, peut-être au cours d’une ultime tentative pour retrouver son trône.

Si vous pouviez remonter le temps et poser une question – une seule ! – à Harald, qu’est-ce que ce serait ?

Il y a en aurait des dizaines bien sûr ! Ne gardons donc que celle-ci : « Qu’as-tu donc fait de tes dents ? Et d’ailleurs, as-tu seulement fait quelque chose à tes dents ? » C’est quand même la question que tout le monde se pose, non ?

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