Quand Emmanuel Macron arrive en ville

Profitant de la sortie progressive du confinement sanitaire, Emmanuel Macron s’est lancé dans un grand tour de France pour « prendre le pouls du pays », d’autant que la campagne des élections présidentielles approche à grands pas. Au Moyen Âge, dans des sociétés où l’oralité occupe encore une place centrale, les entrées du souverain dans les villes sous sa domination constituent un mode de communication politique privilégié afin d’asseoir son prestige et son autorité.

Le village Potemkine

C’est à partir du XIVe siècle que l’entrée royale devient dans le royaume de France un instrument de propagande décisif, de plus en plus raffiné en matière de décorum et de mises en scène. Dès lors, cette cérémonie demande des mois de préparation pendant lesquels l’espace urbain est complètement nettoyé et transformé. En 1320, dans l’attente du passage des rois de Sicile et de Majorque, le conseil des magistrats de Marseille fait crier que chacun doit se hâter de nettoyer la façade de sa maison. Plus encore, en 1363, lorsque le roi de Chypre se rend dans la cité phocéenne, les autorités locales prennent le soin de déblayer le rivage du port où s’entassent les marchandises venues de toute la Méditerranée. Il arrive également que l’on fasse agrandir ou paver les rues en vue de permettre le passage du cortège royal. Ces nombreux travaux en amont peuvent par ailleurs exiger le prélèvement de taxes exceptionnelles. Néanmoins, les délais fixés pour recevoir le souverain se révèlent parfois très courts. En 1490, le roi de France Charles VIII écrit à peine une semaine à l’avance aux consuls de Lyon pour les prévenir de son arrivée prochaine.

Ces mesures d’embellissement contribuent à transformer momentanément la ville qui revêt, le temps du passage du souverain, l’apparence d’un paysage urbain parfait qui est le reflet d’une harmonie politique idéalisée. L’artiste lyonnais Jean Perréal, peintre au service des rois Charles VIII, Louis XII et François Ier rappelle ainsi au consulat de sa ville les 70 jours qu’il a passés en 1494 à préparer avec application l’arrivée en grande pompe du souverain, mobilisant une véritable équipe artistique pour magnifier son entrée. Tout cela rappelle bien sûr à notre époque le caractère artificiel des déambulations présidentielles – notamment celles d’Emmanuel Macron au milieu de ce que le président se plaît à décrire comme la « ruralité heureuse », alors même que ces territoires sont souvent victimes d’un déficit croissant de services publics.

Dérouler le tapis rouge

Une partie des préparatifs évoqués par Jean Perréal vise à proposer au souverain divers spectacles et divertissements une fois qu’il est entré en ville. Des échafauds sont ainsi dressés à plusieurs points de passage pour y montrer des animations ou jouer des saynètes devant lesquelles le roi s’arrête au fur et à mesure de son parcours. Toujours à Lyon, en 1490, une roue des douze signes du zodiaque est édifiée pour l’arrivée de Charles VIII : cette roue qui prend la forme d’un soleil s’arrête de tourner au moment du passage du roi et désigne le signe du lion, symbole de force et d’autorité, afin de vanter le pouvoir royal. De petites pièces de théâtre mettent également en scène soit les saints-patrons de la ville, soit des grands moments de l’histoire dans laquelle les souverains tentent de s’inscrire – par exemple le baptême de Clovis devenu un temps fort de la généalogie fantasmée que se construisent les rois capétiens. Les habitants de la ville peuvent également organiser ce qu’on appelle des « joyeusetés » aux carrefours de la ville : par exemple des fontaines qui distribuent du vin à profusion. Ces dispositifs ne sont pas que des jeux innocents mais contribuent à faire de l’arrivée du souverain un moment d’abondance et de liesse, renforçant ainsi la légitimité royale.

Entrée de Charles V à Paris. Manuscrit de Jean Fouquet, BNF Français 6465, fol. 417

Il faut dire que l’entrée du roi en ville constitue une mise scène de l’harmonie entre le roi et ses sujets. Une procession plus ou moins nombreuse, avec à sa tête les magistrats et les notables de la ville, sort toujours accueillir avec des cadeaux le souverain à l’extérieur de la muraille. Parfois la procession peut aller loin en dehors de la ville pour retrouver le cortège royal, à des points célèbres et stratégiques de la région : par exemple, en 1385, le roi Louis II d’Anjou est reçu par les Marseillais à l’hôpital Saint-Lazare des lépreux, perçu comme un haut lieu de charité chrétienne. Jean le Fèvre, chancelier de ce même Louis II a laissé de nombreux récits d’entrée de ville du souverain où il est intéressant de noter qu’à chaque fois, les magistrats municipaux venus accueillir le roi sont précédés par un groupe d’enfants qui portent de petites bannières aux armes du roi et poussent des acclamations à sa louange. En revanche, le clergé, plus réticent à se mêler à un défilé de laïcs, attend la plupart du temps la fin du cortège devant la cathédrale, en compagnie des femmes qui n’ont pas le droit de participer à la déambulation et doivent avant tout accueillir les dames de la cour. Parmi tout ce public venu recevoir le roi, on trouvera difficilement dans les sources mentions d’agitateurs désireux de flanquer une gifle au souverain : il faut dire que le rituel d’entrée est particulièrement codifié, qu’il a pour but de célébrer la bonne entente entre un roi perçu comme source d’abondance et ses sujets, et que les sources restent discrètes sur les éventuels dérapages.

Le retour du roi

L’entrée du souverain représente donc pour ce dernier un grand moment de promotion politique, voire de propagande, d’autant que la cérémonie puise à une double influence antique et chrétienne. D’un côté, en effet, l’entrée en ville peut emprunter au triomphe pratiqué dans la Rome de l’Antiquité, pour célébrer le retour d’un général victorieux sur son char. Après sa victoire à Bouvines en 1214, le roi de France Philippe Auguste organise une arrivée triomphale dans Paris, traînant derrière lui prisonniers et butin, au son des chants des clercs, des cris de joie du peuple. Cependant les triomphes militaires restent très rares, voire peu appréciés par les Capétiens.

Entrée de Louis XII à Gênes,BNF Français 5091, folio 22 verso. Source : Wkicommons

L’entrée solennelle a en effet avant tout pour but de présenter le souverain comme un roi de paix et un roi chrétien, d’autant que le cortège s’arrête toujours à l’église pour une messe. Sur son cheval blanc, il avance impassible, vêtu d’une longue robe fleurdelysée quand il s’agit des rois de France, couronne sur la tête, avec les symboles de sa puissance – l’épée nue du royaume et parfois l’oriflamme, la bannière de Saint-Denis. De plus, dans le courant du XIVe siècle, les rois capétiens paradent de plus en plus sous un dais, un drap tendu au-dessus de leur tête, utilisé auparavant pour auréoler les hommes d’Église porteurs des objets liturgiques lors de la Fête-Dieu. Enfin, l’entrée royale est aussi un moment de grâce, où le souverain manifeste sa miséricorde en répondant aux suppliques adressées par les habitants et surtout en faisant libérer certains détenus. En 1319, avant l’arrivée du roi de Naples Robert, les magistrats de Marseille désignent ainsi une commission chargée de supplier le souverain de faire relâcher des marins de la ville détenus en prison.

Les cérémonies d’entrée royales se développent dans le royaume de France tout particulièrement au cours des XIVeet XVe siècles, au moment où les Capétiens se montrent soucieux d’accroître leur autorité et de mettre en place un gouvernement plus centralisé. Ces entrées de villes s’intègrent parfois dans de véritables tours de France, surtout en début de règne, quand le nouveau roi cherche à se faire connaître où à rassurer les principales villes du royaume sur sa politique fiscale.

Les actuelles tournées présidentielles s’insèrent bien sûr dans un contexte historique différent, mais peuvent toutefois obéir à des logiques similaires de mise en scène et de rencontres plus ou moins artificielles avec la population afin de reconstruire une crédibilité politique, surtout lorsque celle-ci semble largement entamée.

Pour aller plus loin

  • Bernard Guénée, Françoise Lehoux, Les entrées royales françaises de 1328 à 1515, Paris, CNRS, 1968.
  • Colette Beaune, « Cérémoniaux et politique », dans Yves-Marie Bercé (éd.), Les monarchies, Paris, PUF, 1997, p. 205-223.
  • Noël Coulet, « Les entrées solennelles en Provence au XIVe siècle) : Aperçus nouveaux sur les entrées royales françaises au bas Moyen Âge », Ethnologie française [nouvelle série], n° 1, 1977, p. 63-82.
  • Tania Lévy, « La fête imprévue : entrées royales et solennelles à Lyon », Questes, n° 31, 2015, p. 33-44.

2 réflexions sur “Quand Emmanuel Macron arrive en ville

  1. Bonjour ! J’aime beaucoup vos chroniques et vous en remercie.
    Juste deux remarques de forme à propos de celle-ci :
    – le corps de la police des intertitres est supérieur à celui du titre ; c’est illogique ;
    – l’intertitre sur le village Potemkine promet un développement (non-médiéval il est vrai) oublié… ou vraisemblablement coupé. Il aurait dû sauter lui aussi.
    Bravo et merci !

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    1. Bonjour ! Merci pour votre retour et content que ces chroniques vous plaisent !
      – En ce qui concerne la mise en forme, il s’agit de celle automatiquement proposée par WordPress. Il serait un peu fastidieux de la changer à chaque fois.
      – Pour l’intertitre sur le village Potemkine je n’en parle nulle part, aucun passage d’a donc sauté ou été oublié ! Il est vrai qu’on peut en conséquence trouver la présence de cette référence non-médiévale un peu étrange dans l’article, et je me suis posé la question de la pertinence de ce titre. Cependant, il m’a semblé que c’était avant tout un élément de culture générale qui résumerait bien l’idée du passage en question sur la mise en scène de l’arrivée royale (et si vous prêtez attention, vous remarquerez que j’aime bien m’amuser avec les titres de sous-partie ^^ )

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