Henri VI, empereur jupitérien

Emmanuel Macron, président « jupitérien » ? Soyons justes : lui-même n’a employé la formule qu’une seule fois. Mais elle a vite envahi le discours politique et médiatique, souvent pour se moquer : on y a vu le reflet d’un style de gouvernement trop vertical et trop autoritaire. Or Emmanuel Macron n’est pas le premier dirigeant à se comparer au roi des dieux de l’antiquité romaine.

Cet article est tiré de notre deuxième tome, publié chez Arkhê : il contient près de 50 articles inédits !

Le roi et les dieux

On pourrait aisément aller piocher dans l’absolutisme moderne, prompt à comparer les rois à des divinités. Louis XIV reprend par exemple la figure d’Apollon et construit son mythe autour du Dieu Soleil, jusqu’à s’y identifier. Mais ces images sont également utilisées dès le Moyen Âge.

Pierre l’Ermite guidant les croisés, Egerton Manuscrit 1500, folio 45 verso

Vers la fin du XIIe siècle, Pierre d’Eboli, un chroniqueur du sud de l’Italie, écrit un éloge de l’empereur Henri VI. Le travail lui a été commandé par le chancelier impérial et vise à raconter la victoire d’Henri sur le dernier roi normand de Sicile. Il s’agit donc clairement d’une œuvre de propagande : le méchant roi de Sicile est représenté avec une tête de singe, tandis qu’Henri au contraire est doté de toutes les vertus possibles. Dans ce texte, Pierre appelle couramment Henri « Jupiter Tonnant » et son épouse « Junon ».

Il peut sembler un peu paradoxal de comparer ainsi l’empereur chrétien à un dieu païen… En réalité ces métaphores permettent surtout à Pierre d’étaler sa culture latine : c’est largement un jeu entre lettrés, une sorte de blague littéraire si vous voulez. Dans les chroniques de la première croisade, les seigneurs croisés sont fréquemment comparés à Hector, à Achille, à Ulysse, à Ajax,… Preuve que la culture antique fascine les médiévaux et qu’on n’a pas besoin d’attendre la « renaissance » pour la redécouvrir !

Un message politique

Néanmoins, impossible de ne voir ces comparaisons que comme un jeu littéraire. Plusieurs auteurs à l’époque n’hésitent pas à comparer les rois à des divinités. Ainsi du très flatteur Godefroy de Viterbe, qui parle au même Henri VI pour lui dire « tu es Dieu, de la race des dieux ! ». Un demi-siècle plus tard, un autre auteur italien note que les rois sont des « demi-dieux ».

Or c’est également à cette époque que se cristallise une « religion royale », étudiée par Marc Bloch, autour du sacre, de la couronne, du toucher des écrouelles, etc. Tous ces rites et ces croyances contribuent à affirmer que le roi n’est pas vraiment un homme comme les autres : il est plus qu’un laïc, plus qu’un seigneur, plus qu’un noble. On invente peu à peu une identité royale spécifique, ce qui contribue également à inventer de nouvelles formes politiques. Peu à peu, le crime de lèse-majesté est identifié au crime de blasphème : insulter le roi revient à insulter Dieu. Il y a encore un peu de ça dans notre tête, ou en tout cas dans la tête des dirigeants, quand Emmanuel Macron recadre sèchement un jeune coupable de l’avoir appelé d’un désinvolte « Manu »…

Donc, quand un auteur médiéval (ou contemporain) compare le dirigeant à Jupiter, c’est avant tout une forme de pédanterie savante, à mi-chemin entre la référence culturelle partagée et le bon mot ; mais, comme toutes les blagues, il y a derrière quelque chose de plus sérieux : un désir de sacraliser l’autorité royale, de la rendre intouchable, de la mettre au-dessus du commun des mortels.

Le mensonge en politique

Cependant, Au Moyen Âge comme aujourd’hui, on trouve des auteurs critiques, qui ne sont pas dupes de ces beaux discours politiques. On n’a pas de Charlie Hebdo au XIIe siècle, mais on a Jean de Salisbury, un auteur anglais du milieu du XIIe siècle. Il est notamment l’un des premiers à réfléchir à la légitimité du tyrannicide : a-t-on le droit de tuer un prince qui devient un tyran ?

Jean de Salisbury enseignant la philosophie, BNF ms. 1145, folio 3 recto

En parlant de cette mode de diviniser les rois, Jean de Salisbury a cette phrase magnifique : « les Romains ont inventé les mots par lesquels nous mentons aux seigneurs ». En l’occurrence, il dénonce non seulement le fait de parler du prince comme d’un dieu, mais aussi les techniques utilisées pour ce faire, et notamment le « nous de majesté » qui fait croire que le roi est plus qu’une simple personne.

Quand il écrit ainsi que « nous mentons aux seigneurs », Jean prend à parti ses confrères lettrés. A ses yeux, les comparaisons sont des mensonges : Henri IV n’est pas Jupiter, pas plus que Louis XIV n’est Apollon. Avec une grande clairvoyance (ou un profond cynisme, comme vous voulez), Jean révèle donc très clairement que les lettrés créent des mensonges, en faisant croire à l’origine divine ou semi-divine des rois. Son livre est d’ailleurs sous-titré « les nuages des courtisans ».

Quand le président se revendique ou se pense comme jupitérien, il est l’héritier de ces beaux mensonges médiévaux. Mais il est également l’héritier de ces beaux menteurs, de tous ces courtisans plus ou moins serviles qui ont forgé, au fil des siècles, de belles métaphores du pouvoir pour en masquer le plus possible la réalité. Le regard critique de Jean de Salisbury n’a rien perdu de son actualité : il est toujours bon de se rappeler que les dirigeants ne viennent pas de l’Olympe.

Pour en savoir plus

  • Marc Bloch, Les Rois Thaumaturges, Paris, Armand Colin, 1961.
  • Alain Boureau et Claudio Ingerflom (dir.), La Royauté sacrée dans le monde chrétien, Paris, Editions de l’EHESS, 1992.
  • Christophe Grellard, Jean de Salisbury et la renaissance médiévale du scepticisme, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

Une réflexion sur “Henri VI, empereur jupitérien

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s