Paris pas propre ?

Des tas d’ordures qui jonchent les coins de rue, une Seine dont la couleur paraît douteuse, un air parfois difficilement respirable, des déjections dans lesquelles les moins chanceux marchent… tant d’éléments que le Paris actuel et le Paris médiéval ont en commun. Anne Hidalgo en déclarant que la propreté est un « problème très ancien dans la capitale » ne croyait pas si bien dire … ! Bien avant #SaccageParis, un hashtag dénonçant les incivilités qui souillent la capitale, Paris était déjà pointée du doigt pour son hygiène douteuse.

Au Moyen Âge la propreté des villes est prise très au sérieux. Entre encombrement et maladie, la saleté et la pollution citadine comprenaient énormément d’enjeux.

Un Moyen Âge pollué ?

La pollution médiévale existe au même titre que notre pollution actuelle, cependant ses caractéristiques sont bien différentes des nôtres. Pas de rejet de gaz à effet de serre ni de rejet de centaines de millions de tonnes de plastique dans les océans, la pollution médiévale se caractérise d’abord par le fait qu’elle est locale. La pollution parisienne pose problème uniquement entre ses propres murs.

En outre, à l’époque, pas de tests d’acidité de l’eau ou de relevés du CO2 : la pollution médiévale se définit par son aspect visible. On peut ainsi qualifier la pollution médiévale comme étant tous les éléments rejetés qui nuisent, directement ou indirectement, à l’activité humaine au sein d’un cadre local, et qu’on considère comme malsains. Celle-ci, pour être prise en compte par les Parisiens du Moyen Âge, devait être visible ou olfactive. La saleté et la pollution font donc surtout partie du ressenti des contemporains, et de leur perception de ce qui gêne ou non. Alors quels étaient ces éléments pointés du doigt ?

Dans la m**** jusqu’au cou… pardon… jusqu’aux rues !

Latrines en surplomb d’une ruelle sanitaire dans laquelle l’utilisateur est tombé, Le Décaméron, BnF, Arsenal, ms 5070, f° 54 v°

Vous pensiez-vous malchanceux de marcher dans une crotte de chien de temps en temps en arpentant la plus belle avenue de Paris ? Relativisez, car cela paraît être le quotidien de nos Parisiens médiévaux. Les déjections, tant humaines qu’animales, sont au cœur du plus gros problème sanitaire des citadins. Pour les citadins, les sanitaires sont loin d’être chose courante : les plus riches peuvent avoir leur propre cabinet d’aisance, mais tout indique que le reste de la population peut seulement se rendre dans les rares sanitaires publics. De leur côté, les égouts semblent être au même niveau de développement. Pratiquement abandonnés jusqu’au XIIIe siècle, les pouvoirs publiques tentent de les développer suite à la peste noire. Cependant, il en existe très peu et n’ont pas l’efficacité qu’on leur connait aujourd’hui. Ainsi, au vu de ces manquements, les besoins se font ou se jettent à même la voie publique, dans des rues ou ruelles aux noms évocateurs comme la voie Basse-Fesse (la rue dans laquelle on met ses fesses vers le sol pour faire ses besoins), la voie Aysance (la rue des petits besoins) ou encore Bourgerue Pipi (suffisamment explicite), à Saintes.

Pour avoir une idée de ce problème majeur, faisons un petit calcul. Si l’on prend en compte que les humains produisent en moyenne 150 grammes de selles et 1.25 litres d’urine par jour, et que nous prenons le recensement des feux de 1328 qui permet de compter environ 200 000 Parisiens, nous arrivons au fait qu’à Paris, en une journée, les habitants déversent environ 250 000 litres d’urine et 30 000 kilogrammes de selle dans les rues. En une année, on arrive à un total d’environ 91 250 000 litres d’urine (ce qui correspondrait à environ 37 piscines olympiques) et à 10 950 000 kilogrammes soit 10 950 tonnes de selles (on pourrait donc remplir 392 conteneurs de 33 mètres cubes). On vous épargne ici le calcul de la pollution des déjections animales, mais vous pouvez imaginer ce que les milliers de bœufs, de porcs, de veaux, de chevaux, de moutons, de poules, peuvent bien faire comme dégâts à ce niveau-là. Cette pollution organique pose de réelles difficultés car elle est disséminée directement dans la ville dans des quantités considérables, sans être gérée.

Les activités industrielles sont, de la perception des contemporains, aussi salissantes et polluantes. Les bouchers, les drapiers, les tanneurs ou encore les barbiers sont tous reconnus comme polluants. A eux seuls, ils déversent des cheveux, des litres de sang, des carcasses, des poils ou des teintures, tant dans la Seine que dans les rues. Le sang et les déjections, sur des voies pour la majorité non pavée, engendrent de réels problèmes sanitaires : les maladies peuvent se répandre rapidement soit au contact direct, soit de manière indirecte car le sang et les déjections s’infiltrent dans les sols ou dans les rivières. La vue et l’odorat sont, on peut l’imaginer, très largement perturbés aussi. Cependant, même si les contemporains considéraient les drapiers comme polluants comme ils rejettent de la teinture et d’autres produits dans les cours d’eau, ils ne sont fondamentalement pas polluants. Leurs déchets sont d’origine naturelle : la teinture provient de plantes, les procédés chimiques utilisés sont naturels, et le débit d’eau des rivières permet de diluer efficacement ses déchets déjà peu polluants. C’est donc une pollution et un risque sanitaire, plus fantasmé que réel que perçoivent les contemporains.

Si nous devions résumer brièvement l’état de Paris à la fin du Moyen Âge, nous pourrions citer une ordonnance de Charles VI, en avril 1399 à Paris « […] notre Ville demeure très sale à cause des ordures, excréments, boues, gravats, infections, aux altérations [des sols] et autres putréfactions très préjudiciables aux Hommes ». Les Parisiens étaient déjà bien au courant de l’état et des conséquences que leurs déchets pouvaient provoquer.

Les contemporains auraient-ils pu lancer un #SaccageNostrediteBonneVilleDeParis ?

Les rois, tant pour la beauté que pour l’hygiène des villes, notamment de Paris qui est la plus peuplée, ne lésinent pas sur les ordonnances émises pour les limiter. Près de 133 ordonnances concernant la limitation de la pollution et de la saleté de tout type sont émises entre 1210 et 1498, dont 82 qui étaient censées s’appliquer aux rues. On retrouve de multiples ordonnances telles que celle de Charles V mars 1373 à Paris : « Que personne ne jette d ‘eaux puantes [eaux usagée de tout type] ni d’ordures, dans la rue, qui puisse porter préjudice à d’autres ». En moyenne, les ordonnances « anti-pollution » sont émises tous les 4 ans, mais on retrouve des pics lors des épidémies de peste. C’est en 1350 que l’on dénombre le plus de ces ordonnances, lorsque la peste décime Paris : on en compte alors 14 émises pour limiter les pollutions de tous types, dans ce contexte sanitaire particulièrement grave. Et pourtant en presque trois siècles, les ordonnances ne cessent d’être émises et de se répéter.

Paris, Heures d’Etienne Chevalier. Source : Wikicommons.

Mais elles peinent à se faire respecter car elles font face à des Parisiens, qui même s’ils avaient conscience des difficultés, ne semblaient pas pour autant changer leurs habitudes d’hygiène. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cela. La première est que les contemporains font face à la guerre de Cent Ans : ainsi la propreté des villes ne fait pas partie de leurs préoccupations majeures, tant pour les pouvoirs publics qui ne poussent pas la population à appliquer les ordonnances « anti-pollutions », que pour la population, plus inquiète de savoir ce qu’ils vont pouvoir manger en temps de famine. Par ailleurs, les citadins ont pour habitude de laisser la nature évacuer leurs déchets, soit par des grandes pluies qui se chargent d’écouler les ordures en dehors des villes, soit par la décomposition naturelle des rejets qui sont à 99% organiques et donc biodégradables. De plus, les ordonnances et autres règlements qui tentent de limiter les saletés sont en grande majorité répressifs et ne proposent quasiment jamais de solution viable dans la gestion des déchets. Finalement, ce qui découle surtout c’est que lorsque la saleté ne provoque pas un réel souci sanitaire, celle-ci est laissée intacte, on n’agit pas. Les contemporains semblent la prendre en compte seulement si elle représente un risque majeur ou freine de manière considérable les activités humaines, comme par exemple en février 1415, à Paris où Charles VI décide de faire nettoyer la Seine et d’interdire qu’on l’on y jette de gros déchets, seulement car on ne peut plus circuler sur celle-ci et donc qu’on ne peut plus ré-approvisionner la ville en denrées alimentaires.

Le temps a fait son œuvre et la situation aujourd’hui s’est inversée. #SaccageParis le montre bien. Ce sont cette fois les Parisiens qui se plaignent de la saleté en ville et demandent à la mairie de Paris d’agir, la considérant comme première responsable de la dégradation de la capitale. Alors quelles initiatives seront-elles proposées ? Répressives ou réelles solutions, dans tous les cas peut-être que cette fois-ci, pour inverser ce problème millénaire les deux partis devront marcher main dans la main dans la rue (en espérant qu’aucun ne glisse sur une ordure), pour rendre à Paris sa superbe.

Elisabeth Paumelle, masterante en histoire médiévale à l’Université Paris-Sorbonne

Pour en savoir plus

  • J-P. Leguay, La pollution au Moyen Âge, Édition Jean-Paul Gisserot, Paris, 1999
  • A. Guillerme, Les temps de l’eau : la cité, l’eau et les techniques, Champ Vallon, Mayenne, 1983.

6 réflexions sur “Paris pas propre ?

  1. Merci pour votre passionnant sujet. Permettez-moi seulement de vous signaler que vous parlez à plusieurs reprises de défections, en pensant plutôt à déjections. L’idéal étant qu’il y ait grande défection de déjections! Bonne journée

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