Jean Petit, Defense of the Role of the Duke of Burgundy, John the Fearless, in the Death of Duke Louis d'Orléans. Vienna, Österreichische Nationalbibliothek.1408. MS 2657, f. 1v

« MACRON, DÉ…RISION ! » : à propos de vieilles formes de contestation très actuelles

Le 7 avril 2018 à Nantes, un mannequin portant un masque-photo d’Emmanuel Macron est pendu, frappé puis brûlé. À la suite de cela, la référente LREM pour la Loire-Atlantique Valérie Sauviat-Duvert s’est émue de ces « façons moyenâgeuses ». Eh bien, pour une fois, il va bien falloir être d’accord avec une marcheuse… même si, pour la centième fois, on dit « mé-dié-vales » ! Effectivement, cet usage d’effigies s’inscrit dans une longue tradition de pratiques de dérision servant à attaquer, discréditer ou humilier un adversaire (politique, mais pas seulement), pratiques qui ont largement été utilisées au cours de l’histoire et notamment au Moyen Âge.

Sens dessus dessous : renverser l’ordre établi

Flûtiste grotesque, MS Douce 144, f.28v., Oxford, Bodleian Library

Le mouvement des gilets jaunes, conjugué à d’autres types de manifestation contre la politique de l’exécutif, a donné lieu à une revivification d’anciennes formes de contestation de l’autorité reposant sur la dérision et  la désobéissance civile. Quelques exemples d’actions symboliques qui ont émaillé l’actualité : la promenade d’effigies présidentielles portant le costume royal ou affublé des attributs de Jupiter dans les rues de Paris le 5 mai 2018 lors de la « Fête à Macron » ou la décapitation d’un mannequin représentant Emmanuel Macron à l’issue d’une petite pièce de théâtre, le 21 décembre 2018 à Bourgines. Nous pouvons aussi penser aux nombreux décrochages et vols des portraits officiels d’Emmanuel Macron lors durant l’année 2019, ou encore à la parade dans les rues de Vienne du portrait renversé du président, le 21 septembre 2019.

Parmi tous les moyens utilisés au cours de ces deux dernières années de manifestations, ces deux méthodes – les promenades d’effigies (et leurs éventuelles dégradations) et les attaques envers les portraits (décrochés, volés ou renversés) – ont assurément connu leur part de gloire à l’époque médiévale. Le Moyen Âge occidental connaît de nombreuses formes de rituels de dérision. Certains relèvent de décisions judiciaires : comme la course des amants adultères dans les villes du Midi (les amants reconnus coupables sont condamnés à courir nus dans la ville, en ayant parfois les parties génitales liées d’une corde – oui.). D’autres sont à l’initiative des habitants d’une communauté, par exemple lorsqu’à la suite du mariage entre un homme âgé et une jeune femme, les deux mariés sont contraints de faire une promenade sur un âne (l’épouse monte devant et dans le bon sens, tandis que le mari, derrière elle, doit se tenir à l’envers et s’accrocher à la queue de l’âne). Il y a ceux qui sont utilisés pour régler des querelles individuelles, ceux qui s’inscrivent dans des batailles politiques, ceux qui entrecroisent les deux.

Fou, ms. Bibl. de l’Arsenal, Th. lat., no 125

Il est bien difficile d’en établir une typologie fixe tant la richesse des pratiques de dérision médiévales est grande. Aussi, concentrons-nous ici sur celles qui peuvent être rapprochées de certaines des nôtres : des actes de violence symbolique qui utilisent la substitution représentative de l’adversaire.

Le Moyen Âge : fab lab de la contestation disruptive ?

Lorsque l’on ne veut pas ou ne peut pas mettre la main sur la personne à atteindre, il est possible de lui faire subir un processus dégradant par des objets de substitution. Les médiévaux ont souvent eu recours aux animaux auxquels étaient attribués une symbolique négative. Par exemple, en 1364, alors que Pise est en plein conflit avec Florence, les habitants décident d’envoyer au gibet des ânes portant les noms de grands magistrats florentins. Il est également possible d’utiliser des objets pour figurer l’ennemi, tout particulièrement les effigies et les portraits. Souvent employés lors des divertissements populaires comme les fêtes des Fous, les charivaris, les jeux avec les mannequins permettent d’inverser l’ordre établi pour moquer les catégories supérieures de la société, notamment les seigneurs et les clercs. Cependant, la critique reste vague et s’attache à ne pointer personne. Mais il n’en est pas de même pour les effigies (c’est-à-dire la représentation d’une personne sous une forme quelconque, souvent des mannequins ou figurines), pour les portraits et pour les armoiries. Les dégradations subies par ces trois supports représentatifs visent nécessairement une personne (ou une famille) en particulier.

Voici quelques exemples pour faire pendant à nos pratiques contemporaines :

  • En 1377, selon Jean Froissart, les Londoniens pour protester contre la politique du duc de Lancastre tournent ses armoiries à l’envers ce qui le désigne comme traître.
  • En mai 1438, sont exposées à chacune des portes de Paris des peintures représentant trois chevaliers anglais, pendus par les pieds à un gibet, enchaînés par des diables, des corbeaux leur arrachant les yeux. C’était une façon de punir par l’humiliation ces trois chevaliers qui, prisonniers, avaient fait le serment de ne plus faire la guerre au roi de France Charles VII et s’étaient finalement parjurés.
  • En 1467, à la mort du duc de Bourgogne Philippe le Bon, un chroniqueur affirme que les Liégeois ont allumé dans les rues de la ville des brasiers au sein desquels ils jetaient des figurines représentant le duc. Le but était de montrer que son âme allait brûler en enfer.
Exécution de Hugues le Despenser en 1326, Chroniques de Froissart(Bibliotheque Nationale MS Fr. 2643, folio 11r)

Il y aurait encore beaucoup d’exemples de ces armoiries retournées, brisées, souillées ; de ces peintures de personnages en piteuse position ; de ces effigies brûlées et pendues. Ces invectives, mêlant l’injure et le sarcasme, apparaissent comme des armes efficaces pour humilier et nuire à moindres frais. Or, dans les sociétés à honneur comme l’est la société médiévale, ne pas réagir face à de telles attaques plaçait l’humilié dans une situation délicate. Certains ont porté le cas devant les tribunaux mais ils sont assez rares. Dans la plupart des cas que nous connaissons, soit l’issue nous est inconnue, soit les attaqués se sont fait justice eux-mêmes.

Voir les choses en farce : attenter aux symboles par la dérision

La justice française contemporaine semble plutôt pencher vers l’absence de sanctions pour ce genre d’actes : pour l’affaire du mannequin de Nantes, les deux prévenus ont été condamnés à des stages de citoyenneté ; le cas de Bourgines s’est terminé par un non-lieu ; les décrocheurs de tableaux ont été relaxés – mais condamnés en appel. Quelques siècles auparavant, les différentes cours de justice médiévales étaient elles-mêmes partagées. S’attaquer aux représentations royales et notamment à ses armoiries conduisait à s’exposer à de graves sanctions, puisque le contrevenant était accusé de lèse-majesté. Les autres cas sont très rarement portés devant les tribunaux. Cependant lorsque la question se présentait, les cours de justice pouvaient estimer de telles pratiques légitimes. En 1368, le Parlement de Paris juge abusif le renversement d’armoiries d’un chevalier français mauvais payeur par un chevalier anglais mais reconnaît implicitement la légitimité de ce type de sanctions.

Les formes de dérision par la substitution qui nous connaissons du Moyen Âge s’inscrivaient souvent dans des querelles interpersonnelles. Par exemple, lorsqu’en 1468, dans une lettre destinée à être exposée, le comte Erwin de Gleichen, n’ayant pas tenu une promesse, voit son sceau représenté dans un dessin au cul d’un cheval. La légende indique astucieusement : « Je place mon sceau sur l’anus de ce vieux cheval car je n’ai pas tenu ma promesse donnée et scellée par un acte ». Ces pratiques – malgré leur caractère ludique et très séduisant – ont aujourd’hui complètement disparu (en France, du moins). Cependant, considérées en tant que moyens de protestation politique, elles peuvent constituer des échos entre le Moyen Âge et aujourd’hui. Elles permettent de désigner spécifiquement le comportement déviant d’une personne et/ou de critiquer une politique menée à travers la dégradation d’un personnage.  L’intérêt de ces pratiques n’est pas à négliger. Articulant la politique et le comique, elles constituent une forme d’interpellation qui, utilisant la violence symbolique par substitution, permet de marquer l’injure mais ne constitue pas une atteinte irrémédiable. Il est encore possible de négocier et d’espérer un règlement du conflit. Il faut aussi noter qu’il s’agit souvent d’actions collectives qui unissent toute une foule autour d’une participation politique ponctuelle mais fortement symbolique.

Paul Nawber contre Heintz von Guttenberg qui n’a pas tenu parole. v1486-1487, Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg

Le 8 janvier, les avocats du Palais de justice de Caen jettent leur robe devant le pupitre de la ministre de la Justice Nicole Belloubet sur le point de commencer son discours. Le même jour, lors des vœux de Sibyle Veil, le Chœur de Radio-France entonne le chœur des esclaves du Nabucco de Verdi. En plus des manifestations et des grèves, d’autres formes de contestation sont donc possibles et l’inventivité médiévale pourrait nous inspirer (mais en laissant les ânes tranquilles) !

Pour aller plus loin :

  • La dérision au Moyen Âge. De la pratique sociale au rituel politique, dir. E Crouzet-Pavan et J. Verger, PUPS, Paris, 2007, 292 p.
  • Laurent Hablot, « Sens dessoubz dessus. Le blason de la trahison », La trahison au Moyen Âge. De la monstruosité au crime politique (Ve-XVe siècle), dir. M. Billoré et M. Soria, PUR, Rennes, p. 331-347.
  • Laurent Hablot, « Emblèmes outragés, corps ravagés. L’utilisation de l’emblématique dans les châtiments à la fin du Moyen Âge », Corps outragés, corps ravagés de l’Antiquité au Moyen Âge, dir. L. Bodiou, V. Melh et M. Soria, Brepols, p. 139-151.
  • Laure Verdon, « La course des amants adultères », Rives nord-méditerranéennes, n°31, 2008, p. 57-72.

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