Moyen Âge et critique littéraire – Entretien avec Alain Corbellari

Alain Corbellari, professeur de littérature française médiévale aux universités de Lausanne et de Neuchâtel, travaille sur l’histoire des études médiévales et sur la réception de la culture du Moyen Âge dans la modernité. Son dernier livre, Moyen Âge et critique littéraire, lui permet de continuer ces réflexions : il y met en avant l’influence des médiévistes sur un domaine particulier, la critique littéraire.

Les travaux qui ont lié Moyen Âge et critique littéraire ont, par le passé, essentiellement porté sur l’application des méthodes de la critique littéraire à la littérature médiévale. Or, vous choisissez ici d’inverser la question : votre objectif est « de montrer en quoi l’objet Moyen Âge a pu infléchir la critique littéraire » (p. 6). Y aurait-il un certain « génie médiéviste » (sans aucun chauvinisme!) qui expliquerait cette influence si particulière de la période médiévale ? Et comment en avez-vous eu l’intuition ?

Je ne parlerais pas d’une intuition, c’est plutôt un changement de focalisation lié de manière très naturelle au fait que je suis médiéviste et que j’ai par ailleurs été le premier, en France, à soutenir une thèse sur l’histoire des études médiévales, en l’occurrence sur la vie et l’œuvre de Joseph Bédier1. Cette orientation m’a valu d’attirer l’attention du professeur Eric Hicks, à Lausanne, seul Américain alors professeur ordinaire de littérature française du Moyen Âge dans un pays francophone, esprit non conformiste et volontiers paradoxal dont l’amitié et l’exemple m’ont été extrêmement précieux : il avait besoin d’un maître-assistant capable d’animer avec lui un cours-séminaire d’un tout nouveau genre qu’il venait de mettre au point avec son ancien maître-assistant, Denis Billotte. Il s’agissait d’initier les étudiants de littérature médiévale aux grands courants de la critique littéraire, en prenant des exemples dans leur domaine de spécialisation. Lancé en 1995, rejoint par moi en 1996 et repris sous ma direction à partir de la retraite d’Eric Hicks (qui est malheureusement décédé très peu après) en 2003, ce cours des « Approches critiques du texte médiéval » est ainsi resté une spécialité lausannoise et je voulais depuis longtemps en publier une sorte de vade-mecum.

Si j’ai tant tardé à le faire, c’est que je craignais (et je continue de le craindre un peu maintenant qu’il est sorti) qu’un tel livre ne m’inhibe dans la conduite de ce cours dont je ne peux évidemment pas réinventer constamment le contenu, d’autant plus que les grandes approches classiques restent essentielles et les approches plus nouvelles sont méthodologiquement beaucoup moins innovantes (point sur lequel je m’explique plus longuement à la question 5). Une autre raison est qu’il me fallait le recul nécessaire pour embrasser et condenser de manière claire (si tant est que j’y sois parvenu) une matière si vaste qui, en effet, prend le contre-pied des histoires habituelles de la critique. Mon livre ne prétend pas remplacer les introductions existantes à une histoire générale de la critique, mais le parti pris sur lequel il est fondé, pour orienté qu’il soit, ne me paraît pas complètement arbitraire. En effet, si les études médiévales sont longtemps apparues comme les parentes pauvres de la critique, ce n’est pas parce qu’elles manquaient d’originalité, mais plutôt, d’une certaine manière parce qu’elles en avaient trop : reléguée dans les marges (pour ne pas dire dans l’enfer) de la littérature classique, la littérature du Moyen Âge a tiré du mépris dans lequel elle était tenue (et où continuent à la tenir quelques dinosaures de l’université française) une force de proposition et d’innovation qui s’est fait sentir, souvent souterrainement, mais parfois aussi de manière éclatante, dans le débat critique moderne.

D’un point de vue méthodologique, vous choisissez de vous attacher à des figures : vous parlez de Jean Rychner plutôt que de formalisme, de Julia Kristeva plutôt que de structuralisme. La lecture est alors très fluide, on a l’impression de découvrir sereinement la pensée d’un.e critique, et de prendre le positif de son œuvre même si ce n’est pas sa thèse principale. Dans quelle mesure cette relation de proximité bienveillante vis-à-vis des chercheur.se.s du passé influence votre travail et vos conclusions ?

C’est en effet un point important, sur lequel je m’explique dans mon introduction, en distinguant les « discours de pouvoir », analysés en particulier par Foucault, mais aussi Barthes, qui sont destinés à être appliqués de manière subliminale et qui, par là, effacent les traces de leur énonciation, et les discours d’autorité » qui, au contraire, affichent très clairement une origine en mettant en avant des figures fondatrices, auxquelles on se réfère. Il n’y a pas de marxisme sans Marx, ni de psychanalyse sans Freud, même si les discours de ces deux grands penseurs ne viennent pas non plus de nulle part. Les disciples n’ont ainsi que deux solutions : soit se faire les porte-paroles du « discours du maître » soit s’ériger eux-mêmes en nouveaux maîtres en cassant les paradigmes précédents, soit en infléchissant leur discipline, soit en la réfutant carrément. Je ne connais que Lacan qui ait prétendu faire les deux en même temps : à la fois préconiser le « retour à Freud » et proposer une psychanalyse structurale dans laquelle l’auteur de La Science des rêves ne se serait sans doute pas bien reconnu. On ne s’étonnera au demeurant pas de voir cette schizophrène chez un psychanalyste qui revendiquait en outre hautement le droit à la paranoïa ! Bien sûr, les maîtres sont habiles à brouiller les pistes et à cacher certains de leurs antécédents : Joseph Bédier, par exemple, s’est attelé à refaire l’histoire des problèmes qu’il a traités en s’y donnant le beau rôle et en taisant certaines de ses sources, et sa méthode d’édition de texte (si méthode il y a) a donné lieu à de nombreux malentendus, de telle sorte que bien des éditeurs qui se disent « bédiéristes » seraient sans doute aujourd’hui désavoués par Bédier.

Guillaume de Lorris en train d’écrire le Roman de la Rose, Oxford, Bodleian Library, Douce 195, f. 1r. Source : Wikicommons

Mais pour revenir à votre question, je suis très sensible à votre remarque sur ma « bienveillance ». Je me permets en privé des jugements plus tranchés, mais il m’a semblé très important d’observer dans mon livre la plus grande neutralité possible. Aucun savant digne de ce nom ne m’en voudra d’avoir voulu comprendre avant de juger. Même si certaines réserves affleurent ici ou là : j’avoue par exemple mon scepticisme face à une vision trop unilatérale de la notion de « mentalité », notion que les Français comprennent d’ailleurs de manière plus doctrinaire et intolérante que, par exemple, les Italiens.

Surtout, j’ai une pente à considérer que les savants ne sont au fond pas très différents des artistes : même leur façon de revendiquer l’objectivité est éminemment personnelle. Il n’y a pas de posture existentielle plus claire que la revendication antipersonnelle : c’est vrai de Flaubert et de Mallarmé, comme de Gaston Paris ou de Lévi-Strauss. Et pour me référer à ce dernier, j’ai toujours refusé de jouer l’histoire contre la structure : si comme le disait Lévi-Strauss, « il n’est d’histoire que structurelle », il est au moins tout aussi vrai qu’il n’est de structure qu’historique. Donc parler des hommes, ce n’est pas négliger les courants. Surtout, il me semble essentiel de montrer que les méthodes critiques sont toujours incarnées. Mon livre évite, faute de place et pour ne pas faire inutilement polémique, tout anecdotisme, mais je crois, comme Roland Barthes, à la vertu des « biographèmes » : que le passe-temps favori de Jean Rychner ait été l’ébénisterie, que Michel Zink écrive des romans dont un avatar un peu immature de lui-même est le héros, que Dragonetti ait souffert toute sa vie de ne pas être un grand pianiste, sont des éléments qui font sens et qui m’aident à comprendre leur œuvre, même si, évidemment, ils n’en épuisent pas le sens. Mais réduire la science à l’exposé des idées et des concepts me semble une démarche absurde. Il peut sembler bêtement tautologique de rappeler que toutes les activités humaines sont portées par des hommes, mais tant de savants semblent l’oublier qu’il ne paraît pas inutile de le rappeler de temps en temps.

Votre premier chapitre, intitulé « La philologie, science pilote », retrace l’histoire de la philologie et son impact sur la théorie littéraire. Pour nous, public français qui limite souvent cette discipline à la simple édition de texte, pourriez-vous en développer quelques éléments ?

Là, vous me posez une question piège, car je n’aimerais pas trop profiter de ma commode position d’extranéité pour critiquer la France. Mais je vais le faire quand même un peu : les Français n’ont jamais bien compris ce qu’était la philologie. Depuis que Descartes en a fait le procès en assimilant les philologues à des rats de bibliothèques inutiles et même nuisibles parce que prétendument attachés à un traditionalisme mortifère et contraire à l’esprit philosophique, les Français n’ont jamais vraiment révisé leur opinion sur cette science. Bien sûr, je caricature un peu : Renan a redoré le blason de la philologie de manière mémorable dans L’Avenir de la Science. Mais qui se réclame encore de Renan aujourd’hui ? Pourtant, l’histoire littéraire, de l’aveu même de Lanson, est d’essence philologique. Par ailleurs, Dumézil et Foucault, et même Derrida, sont pour moi d’authentiques philologues, je veux dire des gens qui ont travaillé sur les textes avec un esprit de finesse jamais en défaut et se sont efforcés de ne rien faire dire aux textes de plus qu’ils ne pouvaient nous en apprendre. Mais la réception de ces savants a constamment minimisé cette part de leur travail pour nous renvoyer aux idées générales qu’ils en avaient tirées. L’opinion condescendante de Roland Barthes sur la philologie, que je commente dans mon livre, est restée la vulgate de la plupart des chercheurs français et les philologues eux-mêmes, antiquisants comme médiévistes, se sont trop souvent complus dans une définition restrictive de cette science : plutôt de proclamer hautement, comme les Allemands et les Italiens (et comme Renan) que la philologie était la base de toute réflexion sur les cultures écrites et leur interprétation, ils se sont contraints à n’y voir, ou à n’y faire voir, que l’aspect besogneux de l’ecdotique c’est-à-dire de l’édition des textes, au sens restreint du terme, négligeant généralement complètement de nous rappeler que ce n’était là que la première étape d’un travail interprétatif infiniment plus vaste.

Quand un grand philologue français invente quelque chose, soit on s’efforce de le sortir de la philologie, soit on ne retient de son exemple que des procédures étriquées qui deviennent vite stériles. Ainsi le bédiérisme éditorial a-t-il suscité un débat passionné auquel seuls les Français se sont dérobés ; le bédiérisme n’a été pour eux qu’un prétexte : beaucoup de philologues l’ont utilisé pour fournir des éditions de textes paresseuses et d’une qualité informative insatisfaisante, et les post-structuralistes, comme Zumthor et Cerquiglini l’ont utilisé comme arme contre la philologie en prétendant, en particulier, que la notion de « faute de copie » était obsolète (c’est à peine s’ils ne l’ont pas traité de déviationnisme réactionnaire, mais les diktats totalitaires font mauvais ménage avec la science comme avec l’art), alors que toute personne sérieuse qui se penche sur une tradition manuscrite est obligé de reconnaître que la notion de faute, qu’il le veuille ou non, est une catégorie nécessaire de la compréhension de la transmission des textes.

De nombreuses fictions contemporaines, par leur simple forme, rappellent les œuvres médiévales : les séries télévisées ne semblent pas avoir de fin de la même manière que le cycle arthurien est sans cesse amplifié au Moyen Âge, les super-héros contemporains passent du support de la bande dessinée à celui du cinéma et rappellent la circulation des mêmes histoires de la chanson de geste au roman médiéval en vers ou en prose. Auriez-vous des exemples d’outils, issus des études médiévales, qui permettraient d’enrichir l’analyse de nos œuvres actuelles ?

Un de mes amis m’a reproché de ne pas avoir parlé dans mon livre de l’histoire des études médiévales et du médiévalisme. Je lui ai dit que j’étais trop partie prenante dans ces recherches pour les décrire avec l’objectivité nécessaire, et j’ai ajouté (ce en quoi il m’a trouvé trop modeste, mais je maintiens ma position) qu’au fond cette approche ne se distinguait par aucune méthodologie fondamentalement nouvelle : j’ai toujours eu l’impression, en travaillant sur l’histoire des études médiévales, de faire de l’assez banale histoire littéraire, certes un peu améliorée par la méthodologie de Michel Foucault, voire par la déconstruction derridienne. Je me souviens du premier colloque auquel j’ai participé, en 1994 à Lausanne (celui, en fait, qui a décidé de ma carrière, puisque c’est à cette occasion qu’Eric Hicks, dont je parlais plus haut, a découvert mes travaux) ; il portait sur « la crise des théories » et ceux qui soumettaient des propositions de communication devaient remplir un questionnaire où on leur demandait entre autres quelques étaient les grands critiques auxquels ils se référaient : j’ai souligné dans la liste Lanson et Derrida, en espérant faire une bonne blague qui rendrait perplexes les organisatrices du colloque. Mais en fait, ce n’était pas une blague : si j’ai une méthode personnelle, elle se situe en effet bien au carrefour de l’histoire littéraire et de la déconstruction ; mais je ne crois pas que cela suffise à dire que j’ai inventé quoi que ce soit.

Les médiévalistes d’aujourd’hui, regroupés en France, sous la bannière des « Modernités médiévales » sont très significativement en majorité des comparatistes, donc les tenants d’une certaine forme d’histoire littéraire, attachée en particulier à l’optique jaussienne, qui privilégie la notion de réception, et métissée, comme chez moi, d’autres approches, mais s’inscrivant fondamentalement dans des paradigmes existants. Un renouvellement des objets ne conduit pas nécessairement, comme le croient trop de critiques d’aujourd’hui, à un chamboulement des méthodes. Je pourrais citer évidemment beaucoup de travaux passionnants et de premier ordre portant sur la réception de la littérature médiévale dans la littérature moderne, l’art, le cinéma, la BD, les médias électroniques, etc. Mais je reste sceptique quant à l’opportunité d’intégrer ces travaux dans une histoire des méthodes de la critique.

Votre dernier chapitre met en avant de nouveaux champs d’étude pour le Moyen Âge : les gender studies, queer studies et postcolonial studies. Ces domaines de recherche, on le sait, ont récemment provoqué de nombreux remous au sein de l’université française. Pensez-vous, en tant qu’universitaire suisse, que ces axes de recherche bénéficient à l’étude de l’époque médiévale ?

Christine de Pizan face à son fils, Harley 4431. Source : Wikicommons

Je ne souhaite pas faire de polémique, et encore moins m’immiscer dans un débat franco-français dont nous avons en grande partie été préservés dans ce pays de compromis qu’est la Suisse. Je parle assez brièvement de ces approches, et uniquement dans la mesure où on peut leur trouver un intérêt herméneutique dans l’analyse de l’objet littéraire médiéval. Il y a évidemment le danger qu’elles induisent certains biais anachroniques lorsqu’on les applique à des textes très anciens, mais on peut en dire autant d’approches beaucoup plus traditionnelles : à quels errements n’a pas mené, jusque loin dans le XXe siècle, la psychologisation abusive des romans du Moyen Âge, dans une optique classicisante qui remonte au moins au XVIIIe siècle ! De fait, tout questionnement nouveau, aussi éloigné de l’objet qu’il puisse sembler à première vue, est, en soi, toujours intéressant. Mettre en parallèle les croisades et le colonialisme, par exemple, fait sens, et l’on découvre en lisant les textes du Moyen Âge que tous ne développent pas une vision simpliste de l’Autre. L’ouverture d’esprit de certains romans, par exemple du Roman de Silence qui interroge de manière très ouverte la distinction des genres, peut nous mener à des réflexions fécondes, et même La Chanson de Roland ne se réduit pas à la phrase « Païens ont tort et Chrétiens ont droit », qui est mise dans la bouche d’un personnage et que le narrateur ne prend pas à son propre compte.

Cela dit, et pour rebondir sur ma réponse à la question précédente, ces approches, dans leur ensemble, me posent un autre problème, plus strictement méthodologique : aucune n’a inventé de procédures nouvelles, elles dérivent toutes à la fois de l’analyse sociologique marxiste, de la psychanalyse et du déconstructivisme derridien. Au fond, que vous revalorisiez le point de vue des femmes, des homosexuels, des animaux ou de n’importe quelle culture brimée par l’Occident, vous le faites toujours avec les mêmes outils et, d’un point de vue strictement méthodologique l’intérêt de les différencier est assez faible, même si la combinaison des trois méthodes que je viens de citer a effectivement donné un résultat assez original et a offert un socle de réflexion qui a sa propre autonomie. David Lodge croyait se moquer de ces nouvelles approches en présentant dans un de ses romans drolatiques sur le monde universitaire des années 1980-1990, une chercheuse comme « déconstructiviste marxiste féministe » ; mais cela n’a rien de risible et il n’y a aucune incompatibilité entre ces postures, ni même mariage de la carpe et du lapin : c’est réellement la base de tout ce qui aujourd’hui se veut gender, queer, postcolonial, etc. studies. Mon autre raison de n’en parler que succinctement vient par ailleurs de l’optique même de mon livre : sauf à remonter (ce que je fais d’ailleurs) à Christine de Pizan, les études médiévales ont rarement joué un rôle moteur dans l’élaboration de ces méthodes, ce qui m’éloignait un peu du but premier de ma réflexion.

1 Joseph Bédier (1864-1938) est un philologue romaniste ; il est particulièrement connu pour avoir publié une adaptation moderne de Tristan et Iseut, jusque-là ignoré du grand public français. Sa méthode philologique est souvent opposée à celle de Lachmann : plutôt que de reconstituer une version idéale et hypothétique du texte à partir de toutes ses versions, les partisans du bédiérisme choisissent de n’éditer que la version la plus satisfaisante du texte en ne corrigeant que les coquilles évidentes. Pour plus de précisions sur ces deux méthodes philologiques, on renvoie au premier chapitre du livre d’Alain Corbellari.

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