« T’as joui ? » : de l’importance de l’orgasme féminin au Moyen Âge

Cet été, @tasjoui , un compte Instagram créé par la journaliste Dora Moutot, a beaucoup fait parler de lui en revendiquant une revalorisation du plaisir féminin, trop souvent laissé pour compte dans les relations hétérosexuelles. La question n’est pourtant pas nouvelle, et était déjà abordée par les médecins médiévaux…

Un seul mot d’ordre : faire des bébés !

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le sexe n’est pas tabou au Moyen Âge. Si les interdits religieux répriment les sexualités considérées comme déviantes, les médecins donnent naturellement des conseils conjugaux. Certains, comme Constantin l’Africain, vont même jusqu’à écrire un traité entier sur le sujet, le Liber de coitu – pas besoin, je pense, de traduire le titre… Mais c’est surtout sous l’influence du philosophe et médecin perse Avicenne – nom occidental d’Ibn Sina – que se développe l’idée que faire l’amour, c’est tout un art ! Son œuvre la plus célèbre, le Canon de la médecine, connaît dès le XIIIe siècle un renouveau dans les milieux universitaires, et sera exploitée par les médecins jusqu’à la fin du XVe siècle.

Avicenne consacre plusieurs chapitres au coït et décrit un rapport sexuel très codifié, qui se résume bien souvent à la position du missionnaire. Le missionnaire offre l’avantage de mettre d’accord les théologiens, selon lesquels la femme doit être soumise à son mari, et les savants, qui y voient la position optimale pour donner lieu à une grossesse. Car c’est là le but du mariage : la procréation !

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Non, là, vous le faites mal… !

Mais même lorsqu’on demande aux époux d’adopter une position, somme toute, « classique », il faut qu’ils se montrent très précis… L’homme doit placer un bras dans le dos de son épouse et maintenir ses fesses avec son autre main, tandis que la femme, hanches relevées, plie sa jambe gauche et tend la droite le plus haut possible. Et après on dit que le Kamasutra est acrobatique…

Et l’orgasme féminin alors ?

C’est bien joli tout ça, me direz-vous, mais après avoir accompli son devoir conjugal, l’homme du Moyen Âge demandait-il à sa compagne : « T’as joui ? ». S’il avait lu attentivement Avicenne, il n’en aurait pas eu besoin ! Voyons tout d’abord ce que le médecin perse pense de la sexualité :

Il n’est pas honteux pour le médecin de parler de l’augmentation du pénis ou du resserrement de la partie réceptrice, ainsi que du plaisir féminin, car ce sont des causes qui contribuent à la procréation.

Avicenne avance ici l’une des théories expliquant la procréation : pour tomber enceinte, la femme doit ressentir du plaisir lors des rapports sexuels. Et non seulement il n’est pas honteux d’en parler, mais c’est même indispensable, puisqu’atteindre l’orgasme permet d’avoir des enfants ! De nombreux médecins vont donc se réclamer d’Avicenne pour contourner les interdits religieux et moraux : après tout, s’ils parlent de choses « malhonnêtes », et, pourrait-on dire, « pas très catholiques », c’est pour la bonne cause…

Dans l’idéal, pour qu’il y ait conception, les époux doivent « s’acquitter ensemble de leur dette envers Dame Vénus », autrement dit, jouir en même temps. Problème : « d’ordinaire la femme tarde plus que l’homme »… ce dernier doit donc se retenir, et surtout, faire en sorte que sa femme éprouve, elle aussi, du plaisir. Heureusement, des siècles avant Doctissimo, il peut trouver plein d’astuces dans les traités médicaux !

Comment prendre (et faire prendre) son pied

Premier conseil d’Avicenne, qui sera repris en chœur par les médecins du XVe siècle : prendre son temps ! Le Canon de la médecine insiste sur l’importance du « ludus » (le jeu) entre l’homme et la femme, ce qu’on appellerait aujourd’hui les préliminaires. Et bien souvent, quelques petites précisions s’imposent pour le lecteur masculin :

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Que l’homme prête aussi attention à ce chapitre, parce qu’il ne va pas de soi qu’avant la copulation, il lui faut, pendant environ une heure, jouer avec la femme, et inversement ; lui donner des baisers, lui toucher les seins, les mamelons et les parties génitales. Il faut occuper ce temps jusqu’à ce que l’homme voie la femme passer de pâle à rouge, que sa respiration devienne un court instant plus fréquente, et qu’il sente sous ses doigts un léger soubresaut autour des parties du bas-ventre et des mamelles.

Tous les moyens sont bons pour déclencher le fameux orgasme ! Bien que connu et ponctuellement décrit, le clitoris (qui sera « découvert » par Matteo Realdo Colombo en 1559) est rarement mentionné, et son rôle dans l’excitation sexuelle souvent négligé. Les médecins qui s’inspirent d’Avicenne préfèrent évoquer le périnée, « lieu d’un immense plaisir » pour la femme.

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Outre l’exploration des zones érogènes, les médecins encouragent tout ce qui peut stimuler l’imagination. Mots provocants – nos « dirty talks » – chansons, récits érotiques, tout y passe, jusqu’à regarder d’autres couples (voire des animaux !) en train de s’accoupler. On peut aussi utiliser des aphrodisiaques, à ingérer ou à appliquer sur les parties génitales. Quelques-uns de ces ingrédients sont toujours d’actualité : le gingembre a encore la réputation de doper la libido. D’autres, comme les testicules de coq ou le fiel de chèvre, peuvent davantage surprendre. Bon appétit !

Enfin, l’homme ne doit pas oublier d’observer la femme pour s’assurer qu’elle a bien joui. Parmi les indices relevés : l’éclat du regard, les balbutiements, les gestes désordonnés et autres mouvements involontaires ! Et c’est seulement après s’être occupé de sa partenaire qu’il pourra, à son tour, profiter des délices de l’amour.

Alors certes, on peut regretter la subordination du plaisir sexuel à la procréation, et la rigueur dont font preuve les médecins en matière de positions sexuelles (pas tous, voir ici !). Mais on peut aussi se réjouir de cet intérêt porté au corps féminin, dont l’orgasme importe autant que celui de l’homme – certains devraient, manifestement, en prendre de la graine.

Pour en savoir plus :

  • Jean-Michel Agasse, « Désir, plaisir et pratiques sexuelles sous le regard d’un médecin de la Renaissance », Seizième siècle, vol. 7, n° 1, 2011, p. 85–97.
  • Danielle Jacquart et Claude Thomasset, Sexualité et savoir médical au Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, 1985.
  • Robert Muchembled, L’orgasme et l’Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours, Paris, Éditions du Seuil, 2005.
  • Bernard Ribémont, Sexe et amour au Moyen Âge, Paris, Éditions Klincksieck, 2007.
  • « Sexualités et interdits », Questes, n° 37, 2017.

Cet article a été rédigé par Estela Bonnafoux, doctorante au CESR de Tours : ses recherches portent sur la médecine à la Renaissance, et elle s’intéresse en particulier à la sexualité, à la stérilité et aux accouchements. Vous pouvez retrouver un autre de ses articles ici !

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