Entretien – Plaisirs sensuels : à la découverte de l’érotisme médiéval

Aujourd’hui, Corinne Pierreville, professeure de langue et de littérature médiévales à l’université Jean Moulin-Lyon 3, nous parle de l’érotisme au Moyen Âge. L’occasion de revenir sur certaines idées reçues…

  • Corinne Pierreville, vous êtes spécialiste de littérature médiévale et vous avez notamment travaillé sur le roman arthurien. Vous venez de publier chez Champion une Anthologie de la littérature érotique du Moyen Âge. Comment passe-t-on du roman arthurien à la littérature érotique ?

Votre question pourrait donner l’impression que le roman arthurien est incompatible avec l’érotisme. Or, comme je le montre dans mon livre, l’érotisme n’est pas réservé à un genre littéraire spécifique au Moyen Âge. Il n’y a pas que les fabliaux, réputés pour leur grivoiserie et leur liberté de ton, qui soient érotiques. Tous les textes médiévaux peuvent l’être, même ceux qui paraissent a priori plus sérieux et qui sont d’ailleurs bien représentés dans l’anthologie, comme les romans de Chrétien de Troyes, le Roman de la Rose de Jean de Meun, la poésie du troubadour Guillaume de Poitiers, ou même les lettres d’Héloïse et Abélard.

Roman de la Rose,J. Paul Getty Museum Ludwig XV 7 f°56r (Paris, vers 1405)

J’ai conçu ce livre pour montrer que l’érotique médiévale se construit indépendamment d’un genre littéraire particulier. J’avais aussi l’impression que cet érotisme était méconnu, que son existence au Moyen Âge était mise en doute ou qu’il était mal compris. J’ai eu envie de faire connaître ces textes et ces enluminures afin que les lecteurs contemporains puissent juger par eux-mêmes de la manière dont s’exprime l’érotisme à cette époque.

  • Forgé à partir de l’adjectif « érotique » qui apparaît au milieu du XVIe siècle, le terme d’« érotisme » renvoie à une notion à la fois très familière et très floue. Comment le définiriez-vous ? L’érotisme médiéval est-il si différent du nôtre ?

Il est certain que lorsqu’on parle de littérature érotique du Moyen Âge, il faut commencer par définir les termes qu’on utilise et le sens qu’on leur prête, puisque l’adjectif « érotique » peut aussi bien être employé pour désigner ce qui a trait à l’amour en général, sans référence à ses aspects charnels, ou au contraire ce qui touche au désir et au plaisir sexuel. Dans de nombreux ouvrages, les spécialistes nomment « érotisme » une certaine conception de l’amour. Pour ma part, je souhaitais m’intéresser à la manière dont la littérature du Moyen Âge a exprimé le désir et la jouissance physique, l’amour sensuel, le plaisir sexuel, qu’ils soient associés ou non aux élans amoureux. Cet érotisme est-il différent du nôtre ? Il m’est impossible de répondre à cette question. L’érotisme est par essence subjectif : il n’est pas deux personnes à notre époque qui soient troublées de la même façon par les mêmes images ou les mêmes textes. Il me semble impossible de parler de « notre » érotisme contemporain, pas plus que de parler d’un érotisme médiéval à visage et expression uniques. Cela explique aussi pourquoi l’anthologie présente une palette de textes nombreux et différents les uns des autres, dont chacun reflète une facette de l’érotisme du Moyen Âge. Je pense par exemple au Miroir dufoutre, un traité médical, à la Confession de Margot, pièce de théâtre si audacieuse qu’on a supposé qu’elle n’avait jamais été jouée sur les planches, qui côtoient dans l’ouvrage des extraits d’œuvres d’Eustache Deschamps, Renaut de Beaujeu, Robert de Blois et bien d’autres.

Livre d’heures Bibliothèque de Genève ms. latin 33 f°12v (Ouest de la France, peut-être Nantes ; 3e quart du XVe siècle), www.e-codices.ch
  • Parlons des sources que vous étudiez dans votre ouvrage. Sur la quarantaine de textes initialement retenus, vous avez choisi d’en présenter vingt-six, empruntés à des genres très divers (traité médical, fabliaux, poésie, extraits de romans…). Comment s’est opéré ce choix et quels ont été vos critères de sélection ?

J’ai d’abord sélectionné les extraits qui, à mes yeux, étaient les plus singuliers, les plus révélateurs, ceux qui s’éloignaient le plus des idées que le lecteur contemporain s’est forgé à propos du Moyen Âge. Mais dans un livre traitant du plaisir, il aurait été dommage que ce critère du plaisir ressenti à la lecture ne soit pas prédominant. J’ai donc retenu aussi les passages qui me paraissaient les plus troublants, qui provoquaient en moi le plus d’émotion sensuelle, soit par leur paillardise, leur grivoiserie, leur obscénité, soit par leur expression tendre, poétique, grave ou pudique de la volupté. J’ai voulu qu’on puisse retrouver dans ce livre des extraits connus, du moins des spécialistes de la littérature médiévale, comme la première nuit d’amour d’Erec et Enide, de Lancelot et de la reine Guenièvre, mais aussi des textes plus rares et plus insolites, dont les éditions et les traductions font l’objet d’une diffusion confidentielle, comme Richeut ou le Chevalier à l’épée. J’ai accompagné ces textes de commentaires afin de mettre à jour les mécanismes de l’érotisme littéraire et de reproductions d’enluminures dont j’analyse la composition, car l’érotisme médiéval se traduit aussi en images. C’est ainsi la toute première fois qu’un ouvrage de la collection Champion Classiques est illustré de reproductions en couleur.

  • Dans l’imaginaire collectif, on associe bien l’érotisme à l’Antiquité, ou à l’époque moderne, notamment avec le courant libertin. À l’inverse, on a tendance à penser que le sexe est tabou au Moyen Âge, et vous parlez même d’un « vide conceptuel » concernant cette période. Comment expliquez-vous cette vision stéréotypée de la sexualité médiévale ?

Elle tient surtout à notre méconnaissance de cette période. Pour les uns, le Moyen Âge est une époque barbare, ployant sous le joug de l’Église, pour les autres, une sorte d’âge d’or où l’on pouvait tout faire et tout dire le plus naïvement du monde. Ces deux visions stéréotypées excluent l’érotisme et l’on en arrive à ce vide conceptuel qui persiste dans l’imaginaire collectif et contre lequel je m’inscris en faux ! Le Moyen Âge connaissait parfaitement l’érotisme et toutes les formes de l’érotisme, du léger trouble sensuel aux voluptés charnelles les plus brûlantes, de la fin amor à la luxure, à l’intérieur et en dehors du cadre hétérosexuel traditionnel. C’est le lecteur contemporain qui ne connaît pas ce Moyen Âge-là. J’espère que ce livre pourra y remédier.

  • À la lecture de votre ouvrage, on découvre en effet une grande liberté de ton, qui transparaît parfois dans des titres particulièrement explicites (La demoiselle qui ne pouvait entendre parler de foutre, pour n’en citer qu’un seul). La littérature érotique permet de transgresser les codes moraux et religieux qui régissent la sexualité, en traitant de l’homosexualité, des relations hors mariage, de l’inceste… Finalement, que nous apprennent ces textes sur les pratiques sexuelles médiévales ?

Ils nous révèlent qu’en définitive, les pratiques sexuelles médiévales ne sont pas si différentes des nôtres, qu’elles sont au moins aussi variées, aussi diverses et… aussi agréables ! Les amants de la littérature puisent à une gamme étendue de jeux sensuels. Leur jouissance peut naître de la vue d’un corps nu, de l’échange d’un baiser, d’une caresse, d’une étreinte. Certaines rencontres charnelles sont décrites pudiquement grâce à des images, des périphrases, des allusions, d’autres sont exprimées de manière plus explicite et transforment le coït en une fête de la chair qui se soucie fort peu de la modération et des bienséances. L’anthologie nous peint des hommes et des femmes vivant leur sexualité sans se soucier des entraves morales, religieuses ou sociales de leur temps. Elle nous donne accès à leurs fantasmes dans toute leur richesse et leur complexité. Et je reste persuadée qu’en matière de caresses, de comportements, de projections, de représentations ou de sublimation par le langage et par l’art, le raffinement de l’imaginaire médiéval n’a rien à envier aux siècles ultérieurs.

  • Ces dernières années, on assiste à une libération de la parole féminine en matière de sexualité. Certains mouvements, comme #metoo ou « t’as joui ? », ont soulevé des questions essentielles sur le consentement ou la prise en compte de la jouissance féminine. Sans tomber dans l’anachronisme, les textes que vous étudiez entrent-il en résonance avec ces débats actuels ? L’érotisme médiéval est-il essentiellement masculin ou accorde-t-il une place au plaisir des femmes ?

Il est vrai que la plupart des auteurs ayant apposé leur nom au bas des textes réunis dans cette anthologie sont masculins, comme Chrétien de Troyes, Guillaume de Poitiers ou Renaut de Beaujeu. Mais d’autres extraits sont signés par des femmes, Héloïse, Bieris de Roman, la comtesse de Die… Ils sont très précieux à mes yeux car ils présentent le désir et la volupté selon une perspective féminine et donnent la parole à des femmes dans un domaine dont elles ont longtemps été exclues. Par ailleurs, même quand l’auteur n’est pas une femme, la perspective adoptée par le texte peut se montrer défavorable à l’homme. Certains extraits interrogent la domination masculine, questionnent la puissance de l’amant ou suggèrent les limites de ses connaissances et de ses compétences dans le domaine sexuel. Les femmes ne sont alors plus des objets cristallisant le désir masculin : elles expriment leur propre sensualité et tendent à la satisfaire, revendiquant leur plaisir et s’appropriant les mots pour le dire. C’est aussi cette liberté de pensée que j’aime dans le Moyen Âge.

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