Pas de #Metooinceste au Moyen Âge

Avec les récentes révélations de Camille Kouchner et le #Metooinceste qui s’est ensuivi, un tabou qui hante toutes les couches de la société tend désormais à être levé, pour exposer au grand jour la question de crimes trop longtemps restés impunis et impensés.

Au Moyen Âge, l’inceste aussi est moralement réprimé, mais il s’inscrit dans des schémas de pensée différents, avant tout façonnés par l’influence culturelle de l’Église qui préfère souvent taire cette pratique plutôt que de la condamner et d’en trouver les véritables coupables.

Un crime resté invisible ou impuni

L’inceste est perçu par l’Église médiévale comme un péché et comme un crime qui doit être puni. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, le grand théologien Thomas d’Aquin y consacre une rubrique de sa Somme théologique, où il le condamne en s’appuyant sur deux autorités : saint Augustin, évêque du IVe siècle et Père de l’Église, qui dit de « l’union charnelle entre frères et sœurs » qu’elle est « condamnable par une prohibition religieuse » ; et le philosophe de l’Antiquité grecque, Aristote, qui affirme qu’il y a dans l’inceste « quelque chose d’indécent et de répugnant par raison naturelle ». Ces conceptions conduisent souvent l’Église à surveiller de près les liens de consanguinité quand il s’agit de valider et de bénir un mariage entre deux membres de grandes familles aristocratiques ou souveraines du Moyen Âge. En effet, au sein de l’aristocratie médiévale, il arrive que les deux époux aient des parents proches en commun : pour éviter cela, l’Église autorise donc le mariage à partir d’un certain degré de consanguinité (vous ne pouvez pas épouser une sœur, un cousin ; par contre un très lointain parent, cela peut être possible).

Cependant, en réalité, malgré ces interdictions, l’inceste demeure relativement invisible au sein des sociétés médiévales. Dans les représentations iconographiques, l’image du mauvais père est quasiment absente et on préfère le présenter comme une figure d’autorité légitime aux côtés d’une mère protectrice. Surtout, si l’on s’intéresse aux archives judiciaires, les cas d’inceste s’avèrent relativement rares. À Bologne, entre 1396 et 1474, on dénombre 34 viols contre des femmes, 72 viols contre des enfants et seulement une dizaine de cas d’incestes hétérosexuels. On retrouve l’idée très actuelle que les faits d’inceste sont des affaires qui se règlent en famille. Le magistrat d’une ville ne prend en charge ces affaires que dans la mesure où elles peuvent menacer la paix et la morale publiques. Pour le reste, au sein de la cellule familiale, doit régner la pleine puissance du père de famille, le pater familias.

L’inceste reste donc avant tout un simple motif symbolique et littéraire, utilisé afin de porter le discrédit sur un individu ou sur un groupe. Dans cette configuration, il n’est pas envisagé comme un fait social spécifique, mais comme un simple élément d’une longue liste de péchés en vrac. C’est par exemple le cas au milieu du XVe siècle, lorsque le pape Pie II veut salir la réputation d’un de ses rivaux politiques, le prince Sigismondo Pandolfo Malatesta, qu’il décrit de la sorte : « il était tellement porté à la débauche qu’il fit violence à ses filles et à ses gendres. Tout jeune homme, il prit un mari et tantôt il tenait le rôle de la femme, tantôt il traitait des hommes en femmes. Pour lui, le mariage n’avait rien de sacré. Il souilla des vierges consacrées à Dieu et viola des juives ». L’inceste fait ainsi partie d’une longue litanie d’accusations caricaturales à visée politique, où l’on retrouve pêle-mêle l’homosexualité, l’adultère, le viol.

Consentement et tentation

Quand il arrive que des affaires d’inceste soient finalement portées devant la justice, la question du consentement vient cependant souvent desservir la victime. Parmi les cas d’inceste recensés à Bologne, on trouve ainsi celui d’Antonio, le père de Caterina, qui viole sa propre fille alors que, selon le procès, elle est « vierge et âgée de onze ans » en 1420. De plus, même après le mariage de Caterina dès 1423 avec Blasio di Jacopo, alors qu’elle n’a encore que quatorze ans, le père continue d’abuser sexuellement de sa fille. Une fois traduit devant la justice, Antonio est présenté comme un homme « de mauvaise vie, condition et renommée », et explicitement accusé d’inceste. Néanmoins, on ne retrouve pas de qualificatifs négatifs pour qualifier le crime – alors qu’on en retrouverait par ailleurs pour des faits de pédophilie : par exemple horribilis, detestabilis ou abominabilis. Plus encore, on considère que, du fait du lien de sang entre l’agresseur et l’agressée, il y a une forte attirance sexuelle entre les deux individus, si bien que, non seulement Antonio a été victime du péché, mais de surcroît, Caterina est considérée comme ayant été en partie consentante. Le juge de l’affaire n’a ainsi pas hésité à écrire que Caterina était attirée par son père, du fait d’un lien d’attirance naturelle, et à condamner à mort par décapitation le père comme sa fille…

On comprend ainsi que la manière dont les sociétés médiévales peuvent considérer l’inceste traduit des représentations misogynes, moins soucieuses de souligner les formes de la domination patriarcale que de dépeindre la femme en tentatrice en partie, sinon totalement, responsable du péché d’inceste. Les récits médiévaux abordant l’inceste peuvent s’appuyer notamment sur l’interprétation d’un épisode de l’Ancien Testament, dans le livre de la Genèse (12-18).

Andrea Vaccaro, Loth et ses filles, XVIIe siècle. Source : Wikicommons

Loth, le neveu d’Abraham, après s’être enfui avec sa famille de la cité de Sodome, détruite par Dieu, se retire dans les montages où ses deux filles – dont le nom n’est pas donné – décident de l’enivrer et de coucher avec lui pendant son sommeil, afin de s’assurer une descendance. Les enluminures d’un livre de prière de 1480-1485, intitulé Heures à l’usage de Rome, font clairement porter la responsabilité de l’inceste aux deux filles, représentées successivement en plein acte sexuel avec Loth. L’aînée notamment est montrée comme enlaçant son père – c’est donc elle qui prend l’initiative – et, pire encore, comme montant sur lui, adoptant ainsi une position sexuelle interdite, celle de la femme sur l’homme. Comme dans l’affaire de Bologne, il s’agit de représenter la fille comme tentatrice et dominatrice – et donc responsable du péché.

Si l’Église médiévale condamne officiellement l’inceste, promeut l’idée de consentement entre époux et surveille les degrés de consanguinités contre les habitudes matrimoniales des aristocrates, dans les faits, les pratiques incestueuses sont bien présentes au Moyen Âge. Toutefois, elles sont rendues invisibles ou alors traitées comme des déviances sexuelles, dans lesquelles agresseurs et agressés, quel que soit leur sexe par ailleurs, sont tous deux considérés comme coupables. La suspicion aura néanmoins tendance à peser davantage sur les femmes, du fait des considérations morales négatives qui peuvent leur être associées.

L’inceste constitue ainsi un tabou ancien, menaçant l’ordre moral imposé par les forces dominantes de la société et donc gardé sous silence. On comprend dès lors que la parole continue aujourd’hui plus que jamais de se libérer – pour dénoncer, mais aussi pour réclamer des lois afin de rendre véritablement la justice.

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