Colomb découvre… le clitoris

sheelawiki

Ne jetez pas vos manuels d’histoire au feu : on ne parle pas de Christophe Colomb, marin génois du XVe siècle vaguement connu pour son voyage vers l’ouest, mais de Matteo Realdo Colombo, médecin italien du XVIe siècle. Ce dernier est notamment professeur d’anatomie à l’université de Padoue entre 1544 et 1559. Quelques mois après sa mort, ses deux fils, Lazare et Phoebus (oui, on s’appelle vraiment comme ça au XVIe siècle) publient son unique ouvrage, le De Re anatomica.

Il y décrit notamment la circulation du sang dans les poumons, même s’il faut encore attendre presqu’un siècle pour que Harvey comprenne le rôle que joue le cœur dans la circulation du sang. Vers la fin de son livre, Colombo revendique la découverte du clitoris, dont il identifie précisément la fonction érogène. Glorieuse découverte, qui fait d’ailleurs des jaloux : un collègue, Fallopio – si vous ne savez pas ce que lui a découvert, ressortez vos manuels de SVT –, accuse Colombo de plagiat en disant que c’est lui qui l’a découvert en premier…

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Disséquer pour découvrir

Cette découverte ne vient pas d’une pratique assidue des préliminaires amoureux, mais de nombreuses dissections – désolé, c’est beaucoup moins sexy. Colombo revendique avoir disséqué plus de mille cadavres humains pendant ses années à Padoue, ce qui fait une moyenne d’une dissection tous les six jours.

La dissection humaine, contrairement à ce qu’on dit souvent, était pratiquée au Moyen Âge, et l’Église catholique ne l’a jamais officiellement interdite. Au contraire, elle était même prescrite : au début du XIIIe siècle, l’empereur Frédéric II avait ainsi imposé à tous les étudiants en médecine d’assister à une dissection humaine. Mais la dissection reste assez mal vue et peu pratiquée.

Au contraire, au XVIe siècle, elle s’impose comme la voie d’accès par excellence aux mystères du corps humain : en 1443 a lieu la première dissection publique. Tous les grands artistes du temps, Léonard de Vinci et Michel-Ange en tête, pratiquent la dissection pour étudier les muscles afin de réaliser des statues et des peintures plus réalistes.

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Découvrir pour dominer

Mais le plus intéressant n’est pas là : ce qui compte, c’est que Colombo revendique une découverte, et qu’il affirme que cela lui donne le droit de nommer l’objet découvert : « s’il est permis de nommer ce que l’on découvre, je le baptise l’amour de Vénus ». Le nom n’est pas resté, heureusement, parce que il faut quand même avouer que c’est un peu kitsch, et difficile à placer au lit…

« S’il est permis de nommer ce que l’on découvre… » Encore aujourd’hui, si vous découvrez une étoile, un dinosaure ou une bactérie, vous pouvez choisir une partie de son nom. Or cette prétention s’enracine dans une mythologie de la découverte qui, de fait, renvoie Colombo à son homonyme génois. Que fait Colomb en découvrant une nouvelle terre ? Il la nomme : San Salvador, Isabela, Fernandina, Hispaniola. Nommer, c’est prendre possession. Colombo est de même un conquistador du corps humain, plantant un drapeau métaphorique en forgeant un nom.

Mais nommer, c’est également affirmer que la chose découverte n’existait pas avant qu’on la nomme, comme on donne un prénom à un nouveau-né. Or la découverte n’existe pas : exactement comme Christophe Colomb ne « découvre » pas l’Amérique – déjà atteinte par les Scandinaves au Xe siècle, peut-être par les Chinois, sans parler des milliers d’Amérindiens qui y vivaient depuis des millénaires – Colombo ne découvre pas le clitoris. Des médecins arabes, notamment Abulcasis (de son vrai nom Abû al-Qâsim al-Zahrâwi) le décrivent déjà très précisément plus de cinq siècles avant Colombo… et on peut penser que les femmes avaient déjà une idée sur la question depuis un moment.

Colomb comme Colombo choisissent d’ignorer cette histoire, d’ignorer qu’on ne peut pas « découvrir » une terre où vivent déjà des gens ou un organe que toutes les femmes du monde possèdent. Les deux font de ce qu’ils découvrent une terra incognita afin, précisément, de se poser en découvreurs. Et, dans les deux cas, la découverte est liée à une prise de possession. Découvrir, c’est donc conquérir. Conquérir un nouveau monde, dont on va pouvoir, sans trop de scrupules, éliminer et asservir les habitants. Conquérir le corps humain, qu’on va pouvoir de plus en plus assimiler à une machine. Dans les deux cas, on retrouve donc un geste arrogant, le geste d’un homme qui veut se rendre « maître et possesseur de la nature », selon la formule de Descartes.

Et, évidemment, la conquête des uns veut dire dépossession des autres. D’où, aujourd’hui, de nécessaires reconquêtes : tout comme les First Nations se battent pour obtenir des reconnaissances de leurs droits, les femmes revendiquent la pleine possession de leurs corps. L’heure n’est plus aux planteurs de drapeaux.

Pour en savoir plus :

  • Marck D. Stringer et Inès Becker, « Colombo and the clitoris », European Journal of Obstetrics & Gynecology and Reproductive Biology, vol. 151, n° 2, p. 130-133.
  • Stephen Greenblat, Marvelous possessions : the wonder of the New World, Chicago, University of Chicago Press, 1991.
  • Une chercheuse a récemment fait un modèle réduit de clitoris à visée pédagogique. Et (depuis juillet 2017) gère un site d’information consacré au clitoris : https://odilefillod.wixsite.com/clitoris.
  • Le magazine Causette a consacré un bel hors-série au clitoris. En attendant un court-métrage !
  • Et enfin, pour couvrir tous les médias, une conférence à écouter.
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8 réflexions sur “Colomb découvre… le clitoris

    1. Il semblerait que ce soit l’Église de Sainte-Marie et Saint-David de Kilpeck en Angleterre à 2 pas du pays de Galles (d’après recherche par image sur Google)

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  1. Mais au fait, sait-on vraiment pourquoi cette représentation si peu conventionnelle au fronton d’une église ?
    – simple facétie grivoise de sculpteur, de celles que les guides ne manquent pas de nous faire remarquer, et qui constituent souvent le clou d’une visite ?
    – manifestation d’un temps révolu de l’Église et/ou de la société, où l’on aurait célébré la fécondité, voire… le plaisir… féminin, avec une grande liberté de ton et sans fausse pudeur ? (hum… hum… je n’y crois guère, mais sait-on jamais ??;-)
    Note à l’attention des rédacteurs du blog : s’ils ne ferment pas catégoriquement la porte à cette dernière hypothèse, je me propose de devenir le nouveau Dan Brown – c’est dire si l’enjeu est de taille (surtout maintenant qu’Umberto Eco n’est plus là pour contredire)

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  2. Les modillons étaient situé EN DEHORS des églises (la maison de Dieu) et donc tournés vers l’univers terrestre et le Diable. Les tailleurs de pierre y représentaient souvent les vices de l’humanité comme la luxure par exemple. On trouve aussi souvent des acrobates qui symbolisaient le désordre

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