Quelles contraceptions au Moyen Âge ?

Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé jeudi dernier que la contraception serait désormais gratuite en France pour les femmes jusqu’à 25 ans. Ce progrès social, qui répond à la baisse de la contraception chez les jeunes du fait de son coût, résonne aussi avec la question encore très présente de la liberté des femmes dans le monde à disposer de leur propre corps, que ce soit pour rendre l’avortement légal ou, au contraire, l’interdire à nouveau, comme au Texas ou en Pologne. Au Moyen Âge, les lois des hommes et celles de Dieu sont claires : contraception et avortement sont strictement interdits. Pourtant, les femmes et les hommes de l’époque médiévale ont essayé par divers moyens de réguler leur fertilité.

Fréquence des rapports

Rappelons brièvement que l’Église est à l’époque médiévale une autorité morale assez forte pour réguler la vie intime des populations. Elle impose donc des règles contrôlant les rapports sexuels : ceux-ci ne sont tolérés que s’ils sont motivés par l’envie de procréer, le devoir conjugal et la recherche du plaisir. Parmi les règles que l’Église établit, il y en a une en particulier qui permet de réduire efficacement et sans danger le nombre d’enfants : l’abstinence.

Bible Furtmeyr, v.1468 – 1470 Sign. Cod.I.3.2.III , fol. 168v., Oettingen-Wallersteinsche Bibliothek

L’abstinence au sein du couple marié était en effet imposée par un calendrier religieux des plus stricts. Techniquement, il était interdit pour un homme et une femme mariés d’avoir des relations sexuelles au cours des principaux temps de la liturgie, à savoir les dimanche, mercredi et vendredi, ainsi que durant le Carême et l’Avent, c’est-à-dire les périodes de jeûne de 40 jours précédant Pâques et Noël. L’interdiction s’étend à plusieurs fêtes de saint. À cela s’ajoute d’autres contraintes qui suivent un calendrier plus personnel : hommes et femmes doivent s’abstenir d’avoir des relations sexuelles durant les périodes de menstrues et de grossesse, durant les quarante jours après l’accouchement, et parfois durant l’allaitement. Les relations sexuelles pouvaient, selon les traités, corrompre le lait. Les couples médiévaux se confrontaient donc à une liste d’interdits plutôt longue – mais, pour réguler de manière efficace les naissances, encore fallait-il se conformer à toutes ces interdictions.

L’historien français Jean-Louis Flandrin a calculé le nombre moyen des rapports des couples médiévaux, dans l’éventualité où ces derniers ont respecté tous ces interdits, et ce nombre se situe entre 1,8 et 3,7 par mois. Difficile de procréer dans ces conditions ! Un prêcheur franciscain du XVe siècle, le futur saint Antonin de Florence, reconnaissait sur ce point que 999 ménages sur 1000 ne respectaient pas les règles imposées par l’Église en matière de sexualité.

Une question de pratiques

Outre l’abstinence, l’Église établit d’autres interdits qui révèlent en creux les pratiques des médiévaux. Selon Thomas d’Aquin, le coït est illicite lorsqu’il « porte sur des actes qui ne peuvent pas être suivis de la génération ». D’une part, la sodomie entre personnes de même sexe ou non est interdite. Cette pratique revient à faire de l’homme un animal, ce qui est une insulte aux yeux de Dieu qui, au cours de la Création, a bien distingué les deux espèces. Dans une hiérarchie des interdits formulée au XVe siècle par Bernardin de Sienne, la sodomie est d’ailleurs plus grave que l’inceste. Un certain Pierre de la Palud conseille à une femme du XIVe siècle de refuser la proposition de son mari qui souhaite la sodomiser quitte à, au choix : se laisser tuer, permettre à son mari l’adultère ou lui suggérer la sodomie avec une mule…!

D’autre part, il est prohibé de répandre le sperme en dehors du sexe de la femme. Le « crime d’Onan » est d’ailleurs un interdit biblique. La Genèse raconte en effet l’histoire d’Onan qui, sur les ordres de son père, devait s’unir à la femme de son frère mort afin de leur donner une descendance. Mais plutôt que de la féconder, le jeune homme décida de « se souill[er] à terre ». La conclusion de l’histoire est aussi brève que radicale : « Ce qu’il faisait déplut à l’Éternel, qui le fit […] mourir ».

Enfin, la position de la femme au-dessus de l’homme est aussi interdite. Ce dernier est en effet pensé comme un dominant dans le monde médiéval, en opposition à une femme dominée. Or l’ordre de la nature établi par Dieu ne peut être changé. Pour les couples, cette posture a pourtant la réputation d’éviter ou de limiter la procréation. Pratiques et règles divergent à nouveau. Notons également que si pour l’Église seule la position du missionnaire est acceptable, des ouvrages présentant des positions sexuelles variées circulent, à l’exemple du recueil catalan du XIVe siècle le Speculum al foder (Miroir du foutre).

Des recettes magiques

Détail de menthe Pouliot (à droite) dans un manuscrit de remèdes médicinaux. Antidotarium Nicolai, v. 1280-1310. British Library, MS Egerton 747, fol. 76r.

À côté de ces interdits qui permettent de réguler l’enfantement, des techniques magiques existent aussi. Souvent farfelues, ces méthodes indiquent le degré de préoccupation des hommes et des femmes pour la contraception. Les objets les plus courants pouvaient leur servir, c’est pourquoi plusieurs remèdes consistent à découper des animaux pour en subtiliser une partie qui, portée, aura des vertus contraceptives. En effet, les pulsions bestiales étant fréquemment associées à la sexualité humaine, les techniques contraceptives comportaient régulièrement des organes coupés d’animaux selon des méthodes pouvant être interprétées comme symboliques ou psychosomatiques. Par exemple, le futur pape Jean XXI dans son Thesaurus Pauperum conseille à une femme d’envelopper dans la peau d’une oie les testicules d’une belette mâle vivante pour éviter l’enfantement. Si un ecclésiastique donne un tel conseil, c’est que, contrairement aux idées reçues, les médiévaux valorisaient la santé des femmes et déconseillaient l’enfantement à celles qui étaient trop fragiles.

À côté des animaux, les pierres figurent parmi les objets contraceptifs les plus courants. Dans le De Lapidibus rédigé au XIIe siècle, l’évêque de Rennes Marbode conseille d’utiliser une pierre qu’il nomme « orite » pour deux affections très différentes, les morsures de serpent et la contraception. Dans bien des cas, il suffit de tenir la pierre, éventuellement de la goûter, pour que celle-ci fasse son effet. Une sorte de lithothérapie avant l’heure en quelque sorte !

Les femmes soucieuses de ne pas enfanter, comme les prostituées, préparent aussi des concoctions d’herbes, très souvent à base de menthe pouliot (encore recommandée aujourd’hui !), ou bien de rue officinale, d’armoise, de noisetier ou d’opoponax pour les Méditerranéennes. Elles se soumettent aussi à des exercices physiques intenses. Dans ces cas, la limite entre contraception et avortement s’avère ténue. La diversité de ces moyens étonne par le manque d’efficacité et parfois la dangerosité pour les femmes qui les pratiquent. Alors qu’en est-il des contraceptifs proposés aux hommes ?

Sage-femme administrant de la menthe Pouliot à une patiente dans un manuscrit sicilien. Vienne, MS Lat. 93, fol. 93. Première moitié du XIIIe siècle.

Et les hommes ?

Aétios d’Amida, un médecin grec de l’Antiquité tardive et auteur d’une somme de savoirs médicaux traduite au XVIe siècle, propose un remède contraceptif qui recommande aux hommes de se laver le sexe avec de la saumure. Et bien évidemment, comme aujourd’hui, le préservatif constituait un moyen de contraception. Exit le plastique, il était à l’époque en viscère animal (vessie de chèvre par exemple ou boyaux de porcs ou de mouton). De l’autre côté du monde, les mêmes préoccupations semblent circuler : on sait que les Chinois utilisaient au XVIe siècle des étuis constitués de bandelettes en papier de soie huilée et les Japonais des protections en écaille de tortue.

À l’époque médiévale comme aujourd’hui, les solutions contraceptives proposées aux hommes sont moins nombreuses. Elles ont toutefois l’avantage, comme aujourd’hui, d’exister. Si on se réjouit de la gratuité de la contraception pour les femmes annoncée par le ministre de la Santé, on peut se demander pourquoi cette action largement relayée par les médias ne semble pas s’étendre à la contraception destinée aux jeunes hommes.

Aller plus loin :

  • Jean-Louis Flandrin, « Contraception, mariage et relations amoureuses dans l’Occident chrétien », dans Annales 24-6, 1969, p. 1370-1390.
  • Lydia Michelle Harris, Evacuating the Womb, Abortion and Contraception in the High Middle Ages, circa 1050-1300, Durham theses, Durham University, 2017: http://etheses.dur.ac.uk/12395/
  • Didier Lett, Hommes et femmes au Moyen Âge. Histoire du genre, XIIe-XVe siècle, Paris, Armand Colin, 2013.
  • Albert Netter, Histoire illustrée de la contraception de l’Antiquité à nos jours, Paris, Roger Dacosta, 1985.

Une réflexion sur “Quelles contraceptions au Moyen Âge ?

  1. Article très intéressant !

    Encore une fois, l’on peut constater l’intelligence pratique des prescriptions de l’Église à l’époque, malgré des connaissances limitées et le poids important des textes sacrés.

    L’une des raisons essentielles de cette qualité singulière, c’est l’introduction d’Aristote dans la doctrine religieuse.

    C’est à mon sens la grande originalité du catholicisme – par rapport à l’orthodoxie aussi bien que par rapport aux protestantismes – et l’origine de la supériorité occidentale dans la plupart des domaines.

    Aristote reprend et reformule les idées initiées par ses prédécesseurs grecs (les « présocratiques » surtout), mais pas seulement. Il développe également des idées neuves dont la plus importante, à mon avis, est le renversement prodigieux qu’il opère entre l’origine et le réalisé.

    Il est celui qui développé la conception suivant laquelle ce qui défini véritablement une chose, sa nature, ce n’est pas ce dont elle est composée, d’où elle vient, son origine, mais ce vers quoi elle tend, ce qu’elle est en train de devenir, son « télos ».

    Cela explique que le catholicisme admette le plaisir sexuel dans le cadre de la sexualité conjugale, car c’est se conformer à la nature des choses que de céder à ses penchants sexuels – à condition que cela se fasse dans la perspective du « télos » propre à la sexualité, la reproduction.

    Sinon, petit rectificatif : l’avortement est légal au Texas aussi bien qu’en Pologne, dans le cas où la vie de la mère est en danger du fait de sa grossesse, dans le cas où la grossesse procède d’un viol et dans le cas où le foetus souffre d’une pathologie gravement handicapante (c’est très catholique ! ^^ ).

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