Le médecin médiéval face à l’avortement

Voici ce qui procure l’avortement : l’hellébore noir, la pulpe de coloquinte, le concombre sauvage, le fiel de taureau, la poix liquide, la myrrhe, l’ase fétide, la férule gommeuse. Que quiconque se garde cependant, sous peine de châtiment éternel, d’enseigner un breuvage mortel ou un remède abortif !

Professeur à l’université de médecine de Montpellier dans les années 1280, Bernard de Gordon semble très clair vis-à-vis de l’avortement. Et sa position n’est pas sans faire écho à celle de certains médecins, qui encore aujourd’hui, refusent toute forme d’interruption de grossesse en s’appuyant sur la clause de conscience. Mais à bien y regarder, ces quelques lignes sont paradoxales. Fournir une liste de substances abortives, puis condamner fermement ceux qui voudraient s’en servir, a en effet de quoi surprendre !

En réalité, ce court paragraphe illustre assez bien l’attitude ambiguë des médecins médiévaux vis-à-vis de l’avortement. Il fut parfois tabou : au XIe siècle, lorsque Constantin l’Africain traduit le Viatique d’Ibn al-Jazzar, il omet purement et simplement le chapitre « sur les substances qui expulsent les embryons ». Mais cette pratique réprouvée par l’Église et intimement liée à la question de l’animation du fœtus est toutefois abordée par la plupart des textes médicaux.

Avortement ou fausse-couche ?

Pour commencer, il faut revenir sur la définition médicale de l’avortement au Moyen Âge. Pour les médecins, l’avortement est un accouchement avant terme, comme l’explique Michel Savonarole au début du XVe siècle :

L’avortement n’est rien d’autre que la sortie de l’embryon ou du fœtus avant le temps que la nature avait décidé pour lui.

Rien d’étonnant donc, à ce qu’un seul mot exprime deux réalités : en latin, abortus (ou aborsus) désigne à la fois la fausse-couche, spontanée, et l’avortement provoqué. Ce double-sens a également longtemps existé en français : jusqu’au XIXe siècle, on emploie surtout le terme générique d’« avortement » plutôt que le mot « fausse-couche », pourtant attesté dès le XVIIe siècle.

birth

Ce flou sémantique présente l’avantage de laisser dans l’ombre la question d’une expulsion volontaire ou non du fœtus. Dans tous les cas, l’avortement est considéré comme un accident de la grossesse, et à ce titre, il figure dans les traités de médecine. On recommande aux femmes enceintes d’éviter les mouvements violents, les travaux trop durs, les émotions fortes comme la colère ou l’extrême chagrin… et on les met en garde contre les substances capables de tuer l’enfant. Mais les médecins ont bien conscience que tous ces conseils peuvent aussi être détournés pour interrompre une grossesse non-désirée…

La faute de la femme

Afin de ne pas être accusés d’encourager ce que l’Église considère comme un homicide, les médecins médiévaux tiennent donc un discours très moralisateur sur l’avortement provoqué – et délesté de toute responsabilité masculine. Car sans surprise, c’est sur la femme qu’on rejette la faute. Même lorsqu’elle n’est pas accusée d’avoir volontairement tué l’enfant qu’elle portait, elle est souvent blâmée pour son insouciance et son manque de précautions.

Il n’est d’ailleurs pas rare qu’on soupçonne la victime d’une fausse-couche d’en être à l’origine – ce qui était sans doute vrai dans certains cas, comme le suggère ce passage des Secrets des femmes, attribué à Albert le Grand (XIIIe siècle) :

Aux jeunes filles enceintes et désireuses de cacher leur faute, [certaines mauvaises femmes] conseillent de courir, de sauter, de marcher, de se mouvoir brusquement, afin de corrompre le fœtus. Parfois même, elles font un avortement grâce à des décoctions d’herbes qu’elles connaissent bien.

La femme qui avorte est souvent présentée comme une dépravée, qui doit assumer seule les conséquences du « péché de chair ». Voici ce que nous dit Jean de Gaddesden, médecin anglais du XIVe siècle :

Les femmes de mauvaise vie qui ne veulent pas être enceintes font ainsi : elles prennent de la sabine, en boivent, et avortent dans l’angoisse.

Derrière ce jugement moral, une réalité tragique, et encore tristement actuelle : l’avortement clandestin, dont l’issue est souvent fatale à la femme.

Une forme d’avortement thérapeutique

L’interdit de l’avortement a toutefois pu être contourné. Ainsi, au XIIIe siècle, Guillaume de Salicet, moine dominicain et auteur d’ouvrages de médecine et de chirurgie, reconnaît que si cet acte n’est pas recommandé par la loi,

Il est cependant [nécessaire] pour le bon fonctionnement de la science médicale, à cause du danger qu’une grossesse pourrait produire chez une femme en mauvaise santé, faible, ou qui est trop jeune.

Si parler d’un droit à l’avortement serait, bien entendu, anachronique, certains cas précis autorisent donc le recours à un avortement qu’on pourrait qualifier de « thérapeutique ». Les textes arabes étudiés à l’université vont également dans ce sens. Avicenne précise que si la grossesse menace la vie de la femme, c’est elle qu’on doit sauver, et non l’enfant :

Parfois, l’avortement est nécessaire dans certaines circonstances : par exemple lorsque la femme enceinte est une très jeune fille et qu’on craint qu’elle ne succombe à l’accouchement, […] ou encore quand le fœtus est mort dans le ventre de la mère.

Quant à Michel Savonarole, il conseille d’agir au plus vite, avant que la grossesse ne soit trop avancée, et notamment pour éviter une pratique particulièrement traumatisante, l’embryotomie, qui consiste à sortir le fœtus en le démembrant. Il faut aussi intervenir lorsque l’accouchement peut porter atteinte à la santé de la mère, et qu’il y a un risque de séquelles graves, comme une descente d’organe ou une incontinence permanente.

Force est de constater que l’attitude des médecins médiévaux face à une potentielle interruption de grossesse fut plus complexe qu’il n’y paraît. Bien que condamné, l’avortement s’impose parfois : le praticien doit donc connaître les substances ou les manœuvres pour le provoquer, et empêcher ainsi la mort ou l’infirmité de sa patiente. N’en déplaise au médecin Louis-Jacques Bégin, qui en 1852 craignait que « si cette doctrine venait malheureusement à se propager, elle [n’ouvre] la voie à de déplorables abus ».

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