L’homme descend de l’ours

La préfecture de la région Occitanie a dévoilé lundi un rapport pour tenter de concilier les bergers et les ours réintroduits dans les Pyrénées. L’occasion de revenir sur notre rapport à cet animal si proche de nous qu’est l’histoire. Le Muséum d’histoire naturelle a consacré l’an dernier une belle exposition à l’ours et ses rapports avec l’homme. Dans presque toutes les civilisations, l’ours est en effet considéré comme l’animal le plus proche de nous. Au Moyen Âge, quand l’ours est encore beaucoup plus présent en Europe que maintenant, on en fait même un ancêtre…

Les rois, hybrides animaux

Saxo Grammaticus, dans ses Gesta Danorum, raconte que l’arrière-grand-père du roi danois Sven II (1047-1076) est le fils d’un ours. Il n’est pas le seul à inventer une origine animale à un souverain. Pensons à la légende du « chevalier au cygne », répandu dans le lignage des ducs de Lorraine, qui affirment descendre d’une créature mi-homme mi-cygne (je vous laisse une seconde pour imaginer la tête de l’animal). De même, selon Frédégaire, un chroniqueur du VIe siècle, les rois francs descendent de Mérovée – d’où le nom de Mérovingiens – lui-même né d’une femme et d’un monstre issu de la mer, décrit comme un « quinotaure » (un monstre cornu).

Il y a donc dans l’Europe médiévale de nombreux nobles qui prétendent avoir du sang d’animal dans les veines. Mais l’ours se taille… la part du lion. Il suffit de regarder le nombre de prénoms qui dérive directement de l’ours. Certes, aujourd’hui on croise moins d’Ursule, d’Ursuline, d’Ursus (racine latine ursus). Mais Bertrand et Bernard (racine saxonne bear) restent très fréquents et sont au Moyen Âge des prénoms aristocratiques, voire princiers. De même pour les noms de famille comme les Juvénal des Ursins ou, en Italie, les célèbres Orsini. On pourrait également convoquer Arthur, le plus célèbre des rois médiévaux, dont le nom vient sans doute d’un mot celtique renvoyant à l’ours (racine *art). Une étymologie que Kaamelott prend plaisir à parodier en donnant à Arthur le surnom de « sanglier de Cornouailles »

L’ours, un ancien dieu

Cette place de l’ours s’explique aussi par le fait qu’il s’agit d’un animal très important dans les religions germaniques et nordiques. Il est souvent considéré comme le dieu de la forêt et/ou de l’hiver, et on lui voue un culte. On sait que ces formes de divinisation de l’ours sont très, très vieilles : les hommes de Cro-Magnon ont probablement (l’hypothèse est encore vivement disputée parmi les préhistoriens) rendu un culte à l’animal, comme semblent l’attester les grottes Chauvet ou de Montespan. En Scandinavie, Thor est surnommé « né d’un ours ». Jusqu’au XIe siècle, l’ours est encore considéré dans les bestiaires comme le « roi des animaux ».

L’Église catholique va chercher peu à peu à combattre ce culte de l’ours, associé à trop de pratiques païennes. L’ours devient donc un animal violent, voire diabolique, au point que le diable va parfois être représenté comme un ours…

OursDiable.jpg

On en fait le symbole de la gloutonnerie, de la paresse (il dort six mois par an…), de la luxure. On le remplace peu à peu par le lion, animal évangélique, qui devient le nouveau roi des animaux : dans le Roman de Renart, Brun l’ours est un personnage un peu lourdaud, et c’est le lion Noble qui règne. Désolé de vous le dire : Mufasa n’est qu’un vil usurpateur, le vrai souverain, c’est Baloo.

Un papa ours…

Saxo Grammaticus reprend en réalité une légende que l’on retrouve partout dans le monde : un ours qui enlève une jeune fille et lui fait un enfant. Celui-ci hérite généralement de la force de son père, ce qui lui permet d’accomplir de nombreux exploits : c’est le cas de Jean de l’Ours, héros d’une légende populaire répandue dans les Pyrénées. On rapporte de tels contes dans toutes les sociétés qui côtoient l’animal, parfois sous des formes plus obscures : Pâris, qui enlève Hélène et déclenche la guerre de Troie, a été nourri du lait d’une ourse… Que personne ne crie au sexisme : on a aussi des contes dans lesquels une ourse enlève un homme et en fait son esclave sexuel pendant une saison. Le fait que l’animal soit bipède, omnivore, et qu’il ait de nombreux gestes et attitudes très humains explique très probablement ces légendes.

Hybridours.jpgAu Moyen Âge, on représente souvent des hommes sauvages qui se reconnaissent à leur pilosité très développée. Ceux-ci sont parfois explicitement identifiés comme des hybrides de l’homme et de l’ours, comme sur cette gravure du XVe siècle.

Évidemment, en l’absence de connaissances sur la génétique, rien n’empêche les médiévaux de penser qu’un ours peut effectivement avoir un enfant avec une humaine. L’ours est bien, par son physique et son comportement, l’animal le plus proche de l’homme – bien plus que le singe, très peu aimé au Moyen Âge. Bref, au Moyen Âge, n’en déplaise à Darwin, l’homme descend de l’ours.

Les violents débats qui entourent la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées révèlent à cet égard une véritable cassure dans cette histoire de l’ours et de l’homme, marquée par une grande porosité des deux espèces. Alors que la cause animale se politise de plus en plus, il va probablement falloir réapprendre à lier l’homme aux animaux.

Pour en savoir plus

    • Sophie Bobbé, L’Ours et le loup. Essai d’anthropologie symbolique, Paris, Édition de la Maison des sciences de l’homme : Institut National de Recherche Agronomique, 2002.
    • Guillaume Issartel, La Geste de l’ours. L’épopée romane dans son contexte mythologique, XIIe-XIVe siècle, Paris, Honoré Champion, 2010.
    • Michel Pastoureau, L’Ours, histoire d’un roi déchu, Paris, Seuil, 2007 (rééd. 2015).
    • Florent Pouvreau, Du Poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Âge (XIIIe-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2015.
    • Philippe Walter, Arthur, l’ours et le roi, Paris, Imago, 2002.

12 réflexions sur “L’homme descend de l’ours

  1. ….et en Corse, jusqu’à un passé très récent Orsu était un prénom très commun souvent dans les prénoms composé ; Orsu Santu, Orsu Francescu . Et Corti surnommé « u paese di l’Orsu »

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  2. Inconsciemment, j’ai dû reconnaitre que l’ours avait une valeur symbolique forte, surtout dans le nord. Un de mes personnages est une Bjern, et son ancêtre la plus lointaine se prénomme Macheca (inspiré de l’innu mashku, signifiant ours).
    J’aime bien la mise en perspective que tu fais entre les relations homme et faune, qui changent à un tel point, on oublie parfois qu’elles peuvent encore changer dans l’autre sens.

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  3. Merci encore pour cet article qui m’a rappelé les interviews radio passionnantes de l’intarissable M. Pastoureau. Me vient une question plus ou moins connexe (doublée évidemment d’une invite à prochain article si le cœur – et l’actualité – vous en dit….) : doit-on voir dans cette grande proximité homme/animal des représentations médiévale, un fondement à ce phénomène qui parait désormais si étrange et grotesque à nos yeux, celui des procès d’animaux ? je me suis souvent demandé quelle en était la source qui le rendait concevable aux yeux des contemporains : je ne crois pas que le droit romain ait légué l’idée de l’animal sujet rendant des comptes ? pour ce qui est du christianisme on lui reproche plutôt en général d’avoir instauré une grande coupure homme/nature qu’un continuum. Ou bien un reste païen ?

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    1. Merci !
      On a consacré un article à cette (passionnante) question des procès d’animaux dans le tome 1 d’Actuel Moyen Âge : on le republiera probablement sur ce blog un de ces quatre 😉

      L’idée d’une « grande coupure » nature/culture instituée par le christianisme est pas mal retravaillée en ce moment : cf par exemple ce passionnant article https://journals.openedition.org/acrh/1969

      L’idée qui sous-tend les procès d’animaux, au contraire, c’est bien que les animaux ont une âme (= car sont des créatures divines), donc peuvent être responsables de leurs actes. Ce qui n’est pas totalement aberrant, quand on y pense…

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  4. Bonjour, je pense qu’au 19ième (et probablement avant aussi) on savait qu’un ours peut pas avoir un enfant avec une humaine, et cela sans la génétique. C’est pas l’inconnaissance de la génétique qui fait qu’on pouvait penser cela au Moyen Âge. De plus la proximité homme/ours n’est que très superficiel, et l’observation (anatomie, comportement) nous permet facilement de voir que c’est les singes qui sont le plus proches de l’homme, d’ailleurs au 18ième Linné nous met ensembles dans sa classification. En fait c’est plutôt qu’au Moyen Âge ont est nul en biologie.

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  5. Bonjour, bien sûr je me doutais que mon commentaire n’allais pas être publié. Peut être parce que je suis nul en orthographe, peut être parce que j’ai osé dire qu’au Moyen Âge on est nul en biologie mais peut être aussi parce que je mets bien en évidence une sorte d’affection excessive pour votre période (vous leur trouvez des excuses bidons), ce qui vous fait perdre de la rigueur scientifique.

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    1. Bonjour, pas de paranoïa excessive : votre premier commentaire n’a pas été publié car j’étais en vacances 😉

      Il est difficile, comme toujours, de savoir dans quelle mesure les gens croient à leurs mythes. Les Grecs pensaient-ils vraiment que les dieux pouvaient coucher avec des humaines ? Au Moyen Âge, il est absolument évident que les savants et les scientifiques (qui sont tout sauf « nuls ») savent bien qu’un ours ne peut pas enfanter avec un homme (c’est la définition même de l’espèce).

      Quant à la proximité avec le singe, elle est également bien pensée au Moyen Âge, notamment en terre d’islam, où les médecins se servent de singes pour des expériences médicales. Mais, en Occident, c’est bien l’ours qui reste vu comme l’animal le plus proche de nous, le singe étant, au contraire, un animal diabolique.

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      1. Merci, et excusez moi cette paranoïa. Un bon point pour les musulmans du Moyen Âge. Ce que je voulais dire c’est l’on peut juste par l’observation faire une classification assez élaboré du monde vivant basé sur la ressemblance (avec la similitude anatomo-morphologique et comportementale) et pas besoin de grand moyen pour cela. Pourtant j’ai l’impression qu’il associaient des espèces qui, si ce n’est des conditions écologiques, n’ont rien à voir. Par exemple la Salicaire commune qu’on appelait Lysimaque rouge ou Lysimaque à épis. Quand je dis nul je ne veux pas dire bête, c’est juste qu’il y a une vision du monde vivant assez éloigné de la vision scientifique.

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      2. Oui, vous avez raison : très souvent, les observations biologiques (en particulier pour les animaux) se font à l’aune de la lecture biblique du monde. Néanmoins il y a bien une science médiévale, qui n’est pas la notre : quand un savant du XIVe siècle note dans un bestiaire que l’ours est l’animal qui ressemble le plus à l’homme, il le fait avec ses critères à lui. Aujourd’hui, avec nos critères, notamment génétiques, on insiste sur notre proximité avec les autres grands primates. Peut-être que dans 500 ans on trouvera que c’est absurde et on dira qu’on est en réalité proches d’un autre animal, sur d’autres critères… (enfin, s’il reste des animaux… !)

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  6. Non, la phylogénie des hominoïdes (grands singes) est bien établie et ne se base pas seulement sur des données génétiques. Tous les caractères sont prise en compte dans les classifications actuelles. L’ajout des données génétiques ont augmentés le nombres de caractères prise en compte mais ce n’est pas un critère hiérarchiquement supérieur aux autres. La science, la biologie bouge beaucoup mais faut pas exagérer et certaines choses sont bien établies il en va ainsi de la phylogénie des Hominidés (Gorilles, Chimpazés, Bonobos, Hommes) .

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