La Vierge aussi avait ses règles !

À l’automne 2019, de nombreuses plaintes ont déposés auprès du CSA contre une publicité qui avait pour tort, semble-t-il, de montrer le sang menstruel à la télévision française. Le fait n’est pas isolé : l’Australie a connu, quelques mois plus tôt, un épisode très similaire et, depuis plusieurs années, les initiatives se multiplient, au Cameroun, en Inde et dans l’Hexagone, afin de porter sur la place publique un phénomène aussi tabou que naturel, et avec lequel vit la moitié de l’humanité. Les médiévaux n’ont eu de cesse de dénigrer et de dévaloriser les femmes à travers leurs menstruations, mais il reste une femme à part qui a soulevé bien des questions. Parmi les grands sujets théologiques qui furent ardemment débattus à l’époque médiévale, une question insistante se pose : la Vierge a-t-elle eu ses règles ?

Marie, femme et mère

Le sujet est épineux. D’un point de vue théologique, les règles sont une des conséquences pour Ève du Péché originel. Or, Marie, en tant que Mère de Dieu, est pensée comme exempte de tout péché. Mais la question se complexifie lorsqu’on considère la double et mystérieuse nature du Christ : Jésus est à la fois complètement Dieu et complètement homme. Là encore, le sujet est de taille puisque sur lui repose le Salut chrétien. Le Christ est destiné à mourir sur la Croix, puisque ce sacrifice lui permet de racheter les péchés de l’humanité. Il est donc fondamental que Jésus meure vraiment. Pour cela, il faut qu’il soit un homme, un vrai, et qu’il soit capable de mourir (Dieu étant immortel). Pour mourir vraiment, Jésus doit être soumis aux conditions de la vie humaine: il doit pouvoir souffrir, aimer,s’énerver, grandir, vieillir et, bien évidemment, il doit naître. C’est pourquoi le Sauveurs’incarne, c’est-à-dire que Dieu le Fils descend sur terre par le biais d’un ventre de femme. Aussi naît-il exactement de la même manière qu’un être humain lambda.

Ambrogio Lorenzetti,
Madonna del Latte
, v.1325-1348. Détrempe sur panneau. Oratorio di San Bernardino e Museo Diocesano d’Arte Sacra, Sienn

Pour expliquer ce processus, le dogme rencontre l’histoire médicale. Selon la médecine médiévale, la conception naturelle d’un enfant se fait par l’association de deux principes, l’un masculin, l’autre féminin. Le sang menstruel est le principe féminin, et il est d’autant plus nécessaire qu’après l’accouchement le sang doit, selon le théologien du VIIe siècle Isidore de Séville, se transformer en lait.

Ainsi, les menstrues sont indispensables à toute procréation puisqu’elles sont à l’origine de la conception d’un enfant et de sa croissance,in utero et aussi,après la naissance, à travers le lait maternel. D’ailleurs, il existe des images montrant Marie allaitant l’Enfant ! Bref,une évidence s’impose (difficilement) : la Vierge Marie a bien eu ses règles !

Quelles menstrues pour la Vierge ?

Alors que les plus grands théologiens médiévaux, de Thomas d’Aquin à Grégoire le Grand, affirment après de longues et complexes démonstrations la réalité du sang menstruel marial, ils prennent soin de préciser que les règles de Marie se singularisent dans la mesure où le sang demeure aussi pur que la Vierge elle-même. Une pureté déclarée qui permet à la jeune femme de ne pas être touchée par la Faute originelle commise par Adam et Ève. L’idée semble satisfaisante, puisqu’elle est aussi étendue à l’ensemble des femmes : la Bénédictine Hildegarde de Bingen explique au XIIe siècle que le sang des vierges est plus léger que celui des femmes qui ont perdu leur virginité, et la couleur du sang varie selon la chasteté de la personne.

Toujours est-il que, de la gestation à l’accouchement, l’Incarnation de Dieu sous les traits de Jésus a été permise par les règles de Marie. Tertullien, le père latin du IIe siècle, s’emporte en voulant démontrer l’humanité du Christ, il précise que Jésus est « cet homme, ce caillot formé dans l’utérus parmi les immondices » ; par immondices, il faut comprendre le sang menstruel… Dans un autre registre, Brigitte de Suède, au XIVe siècle, contemple au cours d’une de ses visions mystiques l’accouchement de Marie : elle y voit se déverser les eaux, du sang et le placenta en même temps que l’Enfant naît.

Si chacun — ou presque — donne son avis, le résultat reste malgré les polémiques sans appel : oui, Marie a bien eu son cycle menstruel, condition sine qua non pour pouvoir concevoir et accoucher naturellement. Elle est, sur ce point au moins, comme toutes les autres femmes. Et ses menstrues tiennent une telle importance dans le dogme chrétien que les fidèles doivent le savoir, le retenir et le voir !

« Si je ne vois pas […], je ne croirai pas »

Filippo Lippi, Adoration d’Annalena, v.1455. Détrempe sur bois, 137 x 134 cm. Offices, Florence

Marie porte, selon son iconographie traditionnelle, une robe rouge surmontée d’un manteau bleu ; et comme le signale l’historien de l’art Daniel Arasse, la couleur de sa robe provient du sang marial et symbolise son rôle crucial dans l’économie du Salut. Dans certaines peintures, la tunique mariale manifeste son rôle au-delà de sa couleur symbolique. Ainsi, sous le pinceau du moine carmélite Filippo Lippi, la robe mariale vire au rose et devient si ample, dans l’Adoration d’Annalena, qu’elle enfouit entre ses plis le pied de Jésus qui gît sur le sol au pied de sa mère. Qui plus est, la position de l’Enfant mime celle d’un accouchement puisque l’extension de sa jambe gauche indique un mouvement de descente, comme si quelques instants plus tôt, le pied se trouvait encore dans le ventre maternel. Visuellement, le fidèle voit le Dieu incarné émaner de la robe, et donc du sang, de la Vierge.

Filippo Lippi, Adoration du
Palazzo Medici, 1459-1460. Huile sur panneau, 127 x 116 cm. Gemäldegalerie, Berlin

Le maître florentin reprend l’invention, et la densifie quelques années plus tard dans l’Adoration du Palazzo Medici. D’abord, Jésus y a son pied gauche posé sur la robe rouge de sa mère.Ensuite, le bas de son corps est enveloppé dans le transparent voilage marial, qui traduit alors un des tissus organiques, vu par Brigitte de Suède dans sa vision sur l’accouchement marial : la « peau secondine » aussi appelée vernix, c’est-à-dire la substance blanchâtre qui recouvre la peau des nouveau-nés lors de leur naissance. L’image du peintre-carmélite est très explicite car,par son pied situé entre les deux drapés de Marie, le fidèle comprend que le Christ n’est pas encore complètement sorti du corps maternel. D’ailleurs, en regardant de près, le pied de l’Enfant n’est pas fini : seuls quatre orteils sont peints, le bout du pied n’a pas de cerne et le talon, moins bien dessiné que le reste du corps, semble n’être qu’une continuité de la robe rouge de la Vierge.

Gentile da Fabriano, Vierge à l’Enfant. Détrempe sur bois, 85,7 x 50,8 cm. Metropolitan Museum of Art.

Avant Filippo Lippi, d’autres peintres ont proposé des solutions visuelles différentes. Par exemple, Gentile da Fabriano peint, dans un panneau conservé à New York, le talon du pied christique encore enfoui dans le bleu manteau maternel. L’exemple est particulièrement démonstratif: la tunique rouge de Marie prend la forme d’une plaie béante, précisément au niveau de son bas ventre. Visuellement, le corps de Jésus sort de cette ouverture, et prend sa source au cœur du sang virginal. Dans ces exemples et bien d’autres, le complexe dogme adopte une image accessible à tous.

La variété et l’inventivité de ces solutions visuelles indiquent que le sujet a occupé les médiévaux. Rien de plus normal dans une société qui est en grande partie régie par le corps de la femme : au-delà du contexte religieux, les menstruations ont un impact réel sur la vie de famille dans la mesure où elles déterminent le taux de naissance, l’âge du mariage et plusieurs questions intimes liées à la procréation. Bref, rien de bien nouveau, sauf peut-être que les médiévaux supportaient mieux que certains contemporains la vue du sang féminin !

Pour aller plus loin :

  • Daniel Arasse, L’Annonciation italienne : une histoire de perspective, Paris, Hazan, 2010.
  • Georges Didi-Hubermann, L’image ouverte: motifs de l’incarnation dans les arts visuels, Paris, Gallimard, 2007.
  • Michael J. O’Dowd, Elliot E. Philipp, The history of obstetrics and gynecology, NewYork/Londres, The Parthenon Publishing Group, 1994.
  • Marie Piccoli-Wentzo, « Un mystère transparent ? Variations imagées du lien charnel entre parturiente et nouveau-né à la Renaissance », ArtItalies, no25, 2019, p. 12-21.
  • Gian Luca Potestà, « Dalla visione di Brigida di Svezia all’Adorazione di Filippo Lippi », dans Filippo Lippi: la Natività, Silvana, Cinisello Balsamo, 2010, p.35-53.
  • Charles T. Wood, « The Doctor’s Dilemma: Sin, Salvation, and the Menstrual Cycle inMedieval Thought »,Speculum, Vol.56, no.4 (Oct., 1981), p.710-727.

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