Un « grand remplacement » viking ?

Popularisée par l’écrivain d’extrême-droite Renaud Camus, la théorie du « grand remplacement » s’affiche sur la une du dernier numéro de Causeur. Cette théorie est régulièrement employée pour désigner l’arrivée en France de migrants venus d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Pour les défenseurs de cette théorie (totalement démentie par les faits, évidemment), ces flux migratoires seraient suffisamment importants pour entraîner un changement civilisationnel ; certains prétendent même que ce remplacement serait délibéré et soutenu par une certaine élite politique et économique, ce qui en fait une forme de complotisme.

Loin d’être aussi statiques qu’on le dit souvent, les sociétés médiévales ont elles aussi connu des phénomènes migratoires dont l’ampleur fait toujours l’objet de débats parmi les spécialistes. L’un de ces épisodes est l’installation de populations scandinaves païennes en Angleterre et en Normandie. Alors, rétrospectivement, y a-t-il eu « grand remplacement » ou pas ?

« Prendre la terre »

À partir de la fin du VIIIe siècle, les monastères, ports et autres établissements côtiers de la mer du Nord sont la cible de pillards scandinaves appelés vikings (comme ce terme ne désigne pas un peuple en particulier, mais une activité économique mêlant le commerce et la prédation, la majuscule n’est pas nécessaire). Les premiers raids sont ponctuels et rapides, exécutés par un petit nombre d’hommes qui comptent sur l’effet de surprise. Mais devant l’absence de résistance, les vikings s’enhardissent, organisent de plus grandes expéditions, hivernent sur place et commencent à envisager une installation plus durable.

Signe de cette évolution : les guerriers viennent de plus en plus souvent accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Malgré les découvertes récentes, les guerrières vikings n’étaient probablement pas chose courante. En revanche, les femmes sont présentes et très actives à l’arrière : Abbon de Saint-Germain, témoin du siège de Paris en 886, les décrit en train d’encourager leurs maris et de faire du pain. Le chroniqueur Reginon de Prüm rapporte l’entrée victorieuse des vikings à Angers « avec leurs femmes et leurs enfants, comme s’ils allaient y habiter ». Le lien entre la présence féminine et l’intention de s’installer est ici explicite, même si le comme si entretient l’ambiguïté à ce sujet.

Car le phénomène viking ne se limite pas au pillage. Alors que certains aventuriers partent à la conquête des richesses carolingiennes, d’autres colonisent les archipels quasi déserts de la mer du Nord (les îles Hébrides, Orcades, Shetland et Féroé), ainsi que l’Islande, le Groenland et plus brièvement la Terre Neuve (Vinland). Pour désigner cette « colonisation », les Scandinaves ont même un mot : le landsnám, la « prise de la terre ». En Islande, la mémoire des premiers colons est ainsi entretenue plusieurs siècles après leur installation dans le Landsnámabok ­– le « Livre de la prise de la terre ».

Quand les Danois font la loi

Que se passe-t-il alors quand les vikings prennent possession d’une terre déjà habitée ? Un premier cas de figure se présente dans l’est de l’Angleterre, où une « grande armée » conduite par un certain Ivar et son frère Halfdan s’empare d’York en 866 et provoque l’effondrement de plusieurs royaumes anglo-saxons comme la Northumbrie, la Mercie et l’Est-Anglie. Seul le Wessex, où le roi Alfred règne à partir de 871, résiste et force les vikings à traiter.

Sur ces terres de conquête, un nouveau pouvoir politique s’impose. Les jarls scandinaves cherchent à rallier les populations en nommant des « rois clients » issus de lignages locaux. Ils s’efforcent aussi de gagner le soutien du clergé, qui les oblige souvent à se convertir ou à promettre de le faire. À mesure que leur pouvoir se renforce, les jarls adoptent même certaines pratiques politiques inspirées des rois qu’ils ont renversés : le chef Guthrum prend à son baptême le nom d’Aethelstan, courant parmi les anciens rois d’Est-Anglie et du Wessex. D’autres émettent leurs propres monnaies dans le but de renforcer leur légitimité.

En rouge, les territoires conquis par les Danois

L’établissement de chefs scandinaves s’accompagne d’une immigration sans doute importante (même si la question fait débat). Ce qui est sûr, c’est que la langue anglaise a absorbé de nombreux mots d’origine norroise, dont certains noms très courants (husband, fellow ou knife), des pronoms (they), des prépositions ou des adverbes. Des contacts linguistiques semblent donc avoir existé à tous les niveaux de la société. Cette impression est confirmée par l’archéologie, qui a révélé un grand nombre d’objets du quotidien d’inspiration scandinave, comme des fibules ou des pendentifs, y compris dans les campagnes. Bien sûr, les porteurs de ces objets ne sont pas forcément scandinaves eux-mêmes (de même qu’on peut aujourd’hui porter un sarouel sans avoir d’origines maghrébines), mais la diffusion et la persistance de ces modes témoigne de l’existence d’un milieu culturel mixte, au contact de populations immigrées assez nombreuses.

Ces échanges ont un impact durable sur l’identité des pays de l’Est anglais, qui prennent à partir du Xe siècle le nom de Danelaw (Dena Lagu), la « Loi des Danois » – comme si ces territoires se définissaient par la spécificité de leurs coutumes. Pourtant, la réalité est plus complexe. Les lois de ces régions sont originales et ne rappellent le droit danois que de loin. En fait, la notion même de Danelaw ne semble se diffuser qu’à l’époque où ces territoires sont reconquis par les rois de Wessex : en faisant la promotion d’une « Loi des Danois » pas très danoise, ces derniers semblent avoir cherché, à leur tour, à rallier les populations en reconnaissant la singularité de leurs coutumes et de leur identité mixte.

Pays de Normands, pays de pirates ?

Un phénomène comparable se produit dans la région de Rouen, que le roi des Francs Charles le Simple accorde vers 911 au chef scandinave Rollon (Hrólfr pour les intimes). Cette cession est plusieurs fois confirmée et élargie dans les décennies suivantes : d’abord limité à la Basse-Seine, le territoire s’étend progressivement pour englober la région qu’on appellera plus tard Normandie, « le pays des Normands ». Malgré leurs origines scandinaves, les comtes de Rouen adoptent rapidement des noms et usages locaux : le fils de Rollon, Guillaume Longue Épée, est un fervent catholique. Sa lignée ne tarde pas à s’impliquer dans les intrigues politiques du royaume franc.

La présence scandinave n’est pas aussi marquée en Normandie qu’en Angleterre. Les trouvailles archéologiques scandinaves sont rares, mais de nombreux toponymes sont d’origine norroise. Les emprunts linguistiques existent, mais ils sont moins nombreux et concernent surtout le champ lexical de la navigation et de l’agriculture. Pourtant, les vikings ont bel et bien laissé des traces. Dudon de Saint-Quentin rapporte que « la ville de Rouen use de l’éloquence romane plutôt que de la danoise, mais celle de Bayeux préfère la langue danoise à la romane ». Au milieu du Xe siècle, le lieutenant de Guillaume Longue Épée à Bayeux est un certain Harald.

Les Danois sur le point d’envahir l’Angleterre. Passio Sancti Edmundi, MS M.736 fol. 9v , Pierpont Morgan Library, New York

La construction de l’identité de la région suit donc un processus complexe. Dudon de Saint-Quentin, qui écrit son Des mœurs et des gestes des premiers ducs de Normandie à la demande de Richard Ier, le petit-fils de Rollon, veut montrer que les Normands sont d’aussi noble ascendance que les Francs (les deux peuples sont prétendument originaires de l’antique ville de Troie). Pour intégrer définitivement les Normands au monde franc, il utilise tous les codes et thèmes littéraires de son temps. À l’inverse, les chroniqueurs francs, à l’image de Richer de Reims († 998), entretiennent la légende noire des pillards vikings en qualifiant systématiquement le duc de Normandie de « prince des pirates » (princeps pyratarum).

Pas de doute, l’immigration scandinave a bien eu une influence durable sur l’identité des régions conquises. Peut-on pour autant parler de « grand remplacement » ? Pour plusieurs raisons, la formule semble simpliste et caricaturale. D’abord, les nouveaux arrivants adaptent très vite leur mode de vie et de gouvernement de manière à s’intégrer plus rapidement, observation d’autant plus importante que contrairement aux migrants d’aujourd’hui, qui arrivent souvent dans un dénuement complet, les chefs vikings s’installent en conquérants. Immigrants et populations locales participent ensemble à la construction de cultures communes qui ne sont donc pas proprement scandinaves. Surtout, de la « loi des Danois » au « duc des pirates », ces identités mixtes se nourrissent des discours souvent péjoratifs et stigmatisants élaborés en dehors des pays conquis. Les prophètes du « grand remplacement » feraient bien de s’en souvenir.

Pour aller plus loin

  • Pierre Bauduin, La première Normandie xe–xie siècles : sur les frontières de la haute Normandie ; identité et construction d’une principauté, Caen, 2004.
  • Pierre Bauduin, Histoire des vikings, Paris, 2019.
  • Pierre Bauduin (dir.), Les fondations scandinaves en Occident et les débuts du duché de Normandie, Caen, Publications du CRAHAM, 2005.
  • Lesley Abrams, « Early Normandy », in David R. Bates (dir.), Anglo-Norman studies 35: Proceedings of the Battle Conference 2012, Woodbridge, 2013.

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