Ce que le Moyen Âge occidental doit au monde arabo-musulman

Bien que le vocabulaire français ait déjà assimilé un grand nombre de mots liés à la langue arabe, la jeunesse française participe à cette évolution en en adoptant toujours plus. Livres et journaux s’en font régulièrement l’écho, ouvrant la voie aux commentaires de divers bords politiques. Il ne faut pourtant pas croire que ces échanges linguistiques, et plus largement culturels, sont récents ou remontent aux XIXe-XXe siècles, puisqu’on peut les observer dès le Moyen Âge ! Un nombre assez important d’objets ou de notions ont en effet été introduits en Occident par l’intermédiaire du monde arabe,dont l’empire s’étend, au milieu du VIIIe siècle, du nord de l’Espagne jusqu’aux rives de l’Indus situé à la bordure est de l’Inde d’aujourd’hui ! Parmi ces transmissions, on trouve des inventions aussi variées que la canne à sucre, les chiffres dits “arabes” ou encore les jeux d’échecs. 

Le goût du sucré

Savez-vous comment l’Occident a connu le sucre ? Un indice de cette origine se trouve dans le terme que nous employons encore aujourd’hui : le sucre vient du sanskrit sarkara, qui signifie soit gravier soit sable. Le même mot sanskrit a donné en persan et en arabe al-sukkar. De ce mot sont dérivés ceux de nos langues modernes : zucchero en italien, Zucker en allemand, sugar en anglais, azúcar en espagnol et, bien sûr, sucre en français. 

Raffinage et préparation du sucre. Tractatus De herbis, 1458, Modène, Biblioteca Estense ms lat 993, f. 142r.

Comme son étymologie l’indique, le sucre et la canne à sucre viennent de loin et même de très loin ! Les spécialistes s’entendent pour situer son origine dans une zone géographique assez large, s’étendant de l’Afrique septentrionale jusqu’à l’Inde, la Chine et la Nouvelle-Guinée. Elle poussait alors à l’état sauvage. Sa culture date de l’Antiquité, mais les habitants de l’Extrême-Orient ne savaient pas en extraire le jus et devaient la mâcher ou la sucer. C’est probablement en Inde que les premières techniques de broyage et de cuisson ont vu le jour. Ces techniques se sont ensuite lentement diffusées vers l’ouest, avant d’être apportées en Méditerranée. La diffusion de la canne à sucre y suit plus ou moins les conquêtes arabes : elle apparaît d’abord en Syrie, puis en Égypte vers la fin du VIIe et au début du VIIIe siècle. Elle gagne ensuite Chypre et la Crète, puis l’Afrique du Nord, et enfin la péninsule Ibérique et la Sicile.

Pourtant, au XIVe siècle, tout le monde n’est pas encore convaincu par ce nouveau goût. Selon une anecdote contée par l’explorateur d’origine berbère ibn Battûta, lorsque le sultan Uzbec aurait proposé à un de ses esclaves russes de l’affranchir, lui et ses enfants, s’ils mangeaient une sucrerie, l’homme lui aurait répondu : « Quand bien même tu devrais me tuer, je n’en mangerais pas. ». Dans les pays du sud c’est tout l’inverse, le sucre est adopté à la fin du Moyen Âge et son succès est tel que les possesseurs de canne à sucre deviennent des partis recherchés pour leur promesse d’économie prospère !

Zéro pointé

Et en parlant d’économie, une autre invention qui a fait toute la différence en Occident est celle des chiffres dits “arabes”, qui sont ceux que nous utilisons encore aujourd’hui. Leur origine est selon toute vraisemblance indienne, mais c’est au sein du monde arabo-musulman qu’ils ont été développés et c’est par ce biais qu’ils ont ensuite été transmis. La première mention connue en Occident date de 976 et se trouve dans un manuscrit espagnol. Il faut pourtant attendre le début du XIIIe siècle pour observer une réelle diffusion. 

À la toute fin du XIIe siècle, le marchand pisan Leonardo Fibonacci rentre d’un voyage professionnel à Béjaïa en Algérie où il a appris à compter avec ces chiffres. Jusqu’ici, les Occidentaux utilisaient les chiffres romains qui leur permettaient seulement de faire des opérations simples, comme l’addition, la soustraction ou la multiplication. Le grand apport de la numérotation arabe est de différencier le chiffre du nombre, donnant une valeur différente à chaque chiffre suivant la place qu’il occupe au sein d’un nombre. Ainsi, dans un nombre à trois chiffres, le premier représente la centaine, le deuxième la dizaine ou le dernier l’unité. Pour ce faire, ils introduisent le chiffre 0. Auparavant, le zéro était signifié par un espace vide, à la source d’une quantité d’erreurs. Et c’est un savant arabe, Al-Khwarizmi, qui invente l’algèbre au IXe siècle. 

Un comptable au travail, fol. 1 du compte de Mathieu Regnault, receveur général du duc de Bourgogne pour l’année 1426-1427

Revenons à Leonardo Fibonacci qui, en rentrant de son voyage, fixa la méthode arabe dans un traité qui sera publié en 1202, le Liber abbaci. Par cet ouvrage, la numérotation s’est diffusée d’abord en Italie puis dans tout l’Occident, non sans quelques obstacles. Leur provenance a en effet été considérée comme une offense faite à Dieu, tandis que leur graphie tout en courbe a fait craindre des contrefaçons plus aisées dans les textes commerciaux. Néanmoins, le système se diffusa et, avec lui, une progression remarquable sur le plan scientifique et pratique.

Échec et mat

Autre invention originaire d’Inde qui a eu un succès retentissant au Moyen Âge : le jeu d’échecs. Né au VIe siècle, le jeu se diffuse d’Orient vers l’Occident en suivant les conquêtes et le commerce musulmans. Il semblerait qu’il ait suivi deux itinéraires, l’un méditerranéen et l’autre russo-scandinave. Quoi qu’il en soit, on le retrouve à partir de l’an mil en Europe.

Au cours de son voyage, certains des 32 personnages ont été modifiés pour s’adapter à un nouveau public. Rois, cavaliers et pions restent inchangés. En revanche, la tour, le fou et la reine sont remaniés. La tour était au départ un chameau, selon une transformation du terme arabo-persan rukh en latin rochus, la forteresse – d’où, pour celles et ceux qui s’y connaissent, le “roque”, coup consistant à cacher le roi derrière la tour ! Le fou était lui un éléphant ualfil en arabe, il est devenu un porte-drapeau (alfière) en Italie – et un évêque en Angleterre. La reine enfin est la modification la plus surprenante puisqu’elle était à l’origine… un commandant oriental, à savoir le vizir appelé fen !

Les influences arabes des personnages n’ont pas été instantanément gommées. Un exemplaire célèbre du jeu qui nous est parvenu a été réalisé en Italie méridionale, peut-être à Salerne, à une date inconnue située généralement entre la fin du XIe siècle et la fin du XIIIe. Il porte désormais le nom d’Échiquier de Charlemagne, bien que Charlemagne ne l’ait probablement jamais vu ! Si la reine est bien une femme, conformément à ce que l’on connaît aujourd’hui, on peut encore y voir la pièce de l’éléphant à la place du fou.

Deux pièces de l’Échiquier de Charlemagne : l’éléphant (futur fou) et la reine

Les pièces sont si grandes, que les spécialistes ont évalué que l’échiquier, aujourd’hui perdu, devait mesurer un mètre de côté, laissant supposer que personne n’aurait jamais joué avec ce jeu.

Pourtant, le Moyen Âge a considéré les échecs comme un jeu intelligent et subtil. Il était un loisir recherché par les nobles et les dames, y compris les rois. Il pouvait symboliser la phase de séduction dans une relation amoureuse et nécessitait la réflexion. Contrairement aux jeux de dés ou de cartes, les échecs étaient encouragés pour leurs effets bénéfiques sur les individus. Le Moyen Âge leur a même donné une origine biblique : selon le dominicain du XIIe siècle, Jacques de Cessolis, les échecs seraient l’invention d’un philosophe de la cour de Nabuchodonosor II, un roi de l’empire néo-babylonien dans l’Ancien Testament. Le jeu aurait servi d’outil pédagogique pour éduquer le cruel fils du roi, Evil-Merodach. Le récit est d’ailleurs représenté dans un fragment de mosaïque daté de la fin du XIe siècle et situé à l’église San Savino à Plaisance en Italie : on y voit le philosophe en train d’enseigner au prince, duquel ne subsiste que le bras.

Jeu d’échecs avec Evil-Merodach. San Savino, Piacenza.

Si ces inventions sont pour la plupart originaires d’Extrême-Orient, ce sont les contacts, les échanges et les transferts culturels qui ont permis leur introduction dans les pays européens. Le Moyen Âge est donc loin de ressembler au huis clos hermétique aux autres cultures, selon l’idée reçue qui lui est encore trop souvent attribuée.

Pour aller plus loin

– Ibn Battûta, Voyages, tome II. De La Mecque aux steppes russes et à l’Inde, La Russie méridionale, Paris, Éditions La Découverte, 2012, p. 208.

– Chiara Frugoni, Le Moyen Âge sur le bout du nez, Paris, Les Belles Lettres, 2011 [2001], p. 64-68, 93-100.

– Mohamed Ouerfelli, Le Sucre. Production, commercialisation et usages dans la Méditerranée médiévale, Leiden/Boston, Brill, 2008.

– Michel Pastoureau, L’échiquier de Charlemagne : Un jeu pour ne pas jouer, Paris, Adam Biro, 1990.

-Atlas des mondes médiévaux musulmans, dir. Sylvie Denoix et Hélène Renel, Paris, CNRS Éditions, 2022.

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7 réflexions sur “Ce que le Moyen Âge occidental doit au monde arabo-musulman

  1. Très intéressant ! On pourrait aussi rappeler que l’expression « échec et mat » vient de l’arabo-persan « as-sheik mât » (le roi est mort). Et qu’elle a donné naissance à la fois au nom du jeu, les échecs, mais aussi et surtout au mot « échec ».

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