Jeux d’hier, jeux de vilains ?

Si vous partez en vacances cet été, peut-être emporterez-vous dans vos bagages un ou plusieurs jeux de société. Certains de ces jeux étaient déjà très prisés des médiévaux. Et vous, au Moyen Âge, à quoi auriez-vous joué ? Plutôt au jeu d’échecs, aux cartes ou aux dés ? Attention, question piège !

Il y a le bon jeu…

Si vous avez répondu « jeu d’échecs », bravo, c’est la star des jeux de table médiévaux (nos actuels jeux de plateau). Symbole de l’affrontement guerrier et amoureux, il est perçu de manière positive. Si pendant longtemps, il est plutôt un divertissement élitiste, voire royal, il se diffuse progressivement dans les petites seigneuries, puis dans les maisons bourgeoises vers les XIIe-XIIIe siècles.

Annotation de Charles d’Orléans : « C’est cellui qui plus souvent advient. » Traité du jeu d’échecs, des marelles et des tables. Ms latin 10286, f. 119 r. Source Gallica/BNF

Originaire d’Inde, le jeu d’échecs est pratiqué aussi bien par les hommes que par les femmes. Au XVe siècle, le duc Charles d’Orléans et sa femme Marie de Clèves partagent cette passion. Le duc possède même un manuscrit spécial, le Traité du jeu d’échecs, des marelles et des tables. Richement illustré, ce livre est destiné aux joueurs avertis : il récapitule les règles et leurs variantes, compile des problèmes stratégiques et expose de nombreuses parties (deux cent six rien que pour le jeu d’échecs !). D’autres ouvrages l’avaient précédé, comme le Bonus socius (« le bon compagnon » en latin), première encyclopédie occidentale sur les jeux (1266) ou le Libro de los juegos, composé à la demande du roi castillan Alphonse X en 1283.

Dans ces traités, qui témoignent de l’importance accordée à la réflexion et à la technique, on croise aussi le jeu des tables ou trictrac (pour les règles, rendez-vous plus bas !). Ce jeu fait pleinement partie de l’éducation aristocratique. Dès le IXe siècle, dans son Manuel pour mon fils, l’intellectuelle Dhuoda écrit que « le jeu des tables est, entre tous les arts mondains, celui qui convient le plus aux jeunes hommes ». Plus populaires, les marelles (ou mérelles) circulent dans toute l’Europe au cours du haut Moyen Âge. Elles désignent un groupe de jeux opposant deux joueurs : ces derniers doivent réussir à aligner leurs pions en les plaçant sur les intersections tracées sur la table de jeu. La simplicité des règles et du matériel utilisé séduit aussi des populations rurales, comme le montre la découverte d’un mérellier daté du XIe-XIIe siècles dans une modeste maison de l’Aveyron.

Invention médiévale, les cartes à jouer sont bien plus récentes. Elles apparaissent en Italie au XIVe siècle, et elles gagnent ensuite la France. Grâce à la xylographie puis à l’imprimerie, elles peuvent être produites en grande quantité, ce qui peut expliquer leur large pénétration dans toutes les catégories sociales.

…et le mauvais jeu

Mais les jeux ne sont pas toujours dépeints de manière positive. Dans Berinus, roman du XIVe siècle, le héros du même nom souffre d’une passion dévorante pour les dés. Son comportement vire à l’obsession. Aujourd’hui, on pourrait même parler d’addiction : « C’était toute sa joie et son plaisir, il ne s’intéressait à rien d’autre, ni de jour ni de nuit, et négligeait souvent de boire et manger pour jouer aux dés. »

Pour les prédicateurs comme Bernardin de Sienne (XVe siècle), les jeux conduisent au blasphème. D’ailleurs, ils sont associés à l’avarice, à l’envie ou à la colère, trois péchés capitaux. Et leur inventeur n’est autre que Lucifer lui-même… Dans un sermon anonyme, un prédicateur des années 1480-1500 imagine le discours d’un démon, qui crée une nouvelle religion, celle du jeu :

Et nos églises paroissiales seront les tavernes, et nos prêtres, les taverniers ; et nos chapelles seront les boutiques ; et nos aumôniers, les boutiquiers. Et nos sacristies seront les boucheries, dans lesquelles se trouveront nos reliques, ou dés, les os de nos bêtes sacrées. Et les cartes à jouer seront les icônes.

François Demoulins de Rochefort, Dialogue sur le jeu (1505).
Ms français 1863, f. 2 r. Source Gallica/BNF

Un passage du Décret de Gratien (milieu du XIIe siècle) interdit aux clercs les jeux de hasard. Un siècle plus tard, Saint Louis édicte une ordonnance qui défend aux officiers royaux de jouer aux dés : leur fabrication est même interdite ! En 1369, rebelote, le roi Charles V condamne les jeux de dés et de tables, et tous les jeux « qui n’ont point d’utilité pour exercer nos sujets au maniement des armes ». Les contrevenants sont passibles d’une amende de 40 sous. Et en 1397, l’ordonnance du prévôt de Paris enfonce le clou :

Plusieurs gens de métiers et autres du petit peuple quittent leur ouvrage et leurs familles pendant les jours ouvrables pour aller jouer à la paume, à la boule, aux dés, aux cartes, aux quilles et à d’autres divers jeux en divers cabarets et autres lieux publics. […] Plusieurs d’entre eux, après avoir perdu tout leur bien, s’adonnent à voler, à tuer, et à mener une très mauvaise vie, ainsi qu’il a été reconnu par la confession de quelques-uns de ce caractère, qui ont été exécutés à mort pour leur crime.

Bonne ambiance. Il est vrai que les dés et autres jeux de hasard font croiser de drôles de personnages : le beffleur qui pousse les crédules à jouer, le desbochilleur qui rafle systématiquement la mise, le pipeur qui joue avec des dés truqués, marqués ou lestés de plomb…

La Crucifixion. Au pied de la croix, les soldats romains tirent au sort les vêtements du Christ.
Arsenal, ms. français 432, f. 58. Source Gallica/BNF

À travers toutes ces interdictions, on voit que c’est davantage le contexte qui importe que le jeu lui-même. La passion pour les jeux implique la fréquentation de lieux et de personnes condamnés par la morale. Elle entraîne aussi l’abandon d’activités considérées comme honnêtes. Mais la répétition de ces pratiques répressives traduit leur inefficacité : si l’on a besoin d’interdire, c’est que les gens continuent de jouer !

À vous de jouer !

Et maintenant, un peu de pratique : voici quelques descriptions de jeux médiévaux. Certains d’entre eux sont parvenus jusqu’à nous, et nous y jouons encore (avec plus ou moins de modifications). Saurez-vous retrouver lesquels ? Les informations sont tirées de l’excellent site jocari.be, consacré aux jeux anciens.

Les jonchets : des petits bâtons fabriqués en différentes matières (paille, jonc, bois, os, bronze, ivoire). Ils sont jetés au sol, et il faut les retirer un à un, sans faire bouger les autres pièces. Si le joueur fait bouger un jonchet, il passe la main. Le but du jeu : récupérer un maximum de jonchets, et de préférence ceux qui sont marqués de signes spéciaux. Appelés « figures », ils valent plus de points.

Le jeu de marelle à trois : un plateau de jeu décoré d’un carré découpé en huit quartiers dessinant neuf intersections. Chaque joueur reçoit trois pions de même couleur. Il faut placer, à tour de rôle, un pion. Le but du jeu : aligner ses trois pions (verticalement, horizontalement ou diagonalement). Lorsque les joueurs ont placé leurs trois pions sur le plateau sans réussir à les aligner, ils les déplacent à tour de rôle vers une intersection voisine libre. Ils tentent ainsi de remporter la partie, tout en empêchant le joueur adverse de gagner.

Le jeu des tables ou trictrac : un plateau de jeu dont la surface est divisée en deux rangées de douze flèches, disposées parallèlement. Les joueurs disposent de quinze pions identiques et de trois dés à six faces. Le but du jeu : faire sortir le plus vite possible tous ses pions du plateau. Chaque joueur doit leur faire suivre un itinéraire particulier sur le plateau, et les faire avancer en fonction du lancer de dés.

Le glic : un jeu de cartes, deux à quatre joueurs. Chaque adversaire parie sur un glic (une combinaison de trois cartes de même valeur). La combinaison la plus élevée remporte le tour.

L’alquerque de douze : une table de jeu quadrillée. Les deux adversaires reçoivent chacun douze pions de même couleur, et occupent chacun une moitié du plateau. L’intersection centrale est laissée libre. Le but du jeu : prendre tous les pions adverses ou les bloquer. Allez, petit indice supplémentaire : il est possible de prendre les pions de son adversaire en sautant par-dessus.

Pour aller plus loin

Mathieu Grandet et Jean-François Goret (dir.), Échecs et trictrac. Fabrication et usages des jeux de table au Moyen Âge, Paris, éditions Errance, 2012.

Jean-Michel Mehl, Des jeux et des hommes dans la société médiévale, Paris, Honoré Champion, 2010.

Jean Verdon, S’amuser au Moyen Âge, Paris, Tallandier, 2016.

Jeux de princes, jeux de vilains, exposition numérique de la Bibliothèque nationale de France.

« Les jeux : pratiques et évolutions », Histoire et images médiévales, no 28, 2012.

4 réflexions sur “Jeux d’hier, jeux de vilains ?

  1. Dans les statuts provençaux, on peut rencontrer, pour le jeu de dés, la distinction entre jouer pour payer les boissons, et jouer pour de l’argent. On disait au XIIIe “al banha” pour les boissons (humides) et “a l’eyssuch” (à sec) pour l’argent. C’était l’eyssuch qui pouvait être ptohibé.

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  2. Très intéressant comme d’habitude. Intéressant de constater que les anathèmes que les moralistes médiévaux jetaient contre les jeux sont aujourd’hui réservés aux jeux vidéos…

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