Entretien – Jonathan Fruoco, Le Livre de la Duchesse

Jonathan Fruoco, docteur de l’université de Grenoble, est historien spécialiste de la littérature médiévale anglaise, Fellow de la Royal Historical Society. Ses travaux portent sur l’évolution linguistique et culturelle de l’Angleterre médiévale, et plus spécifiquement sur la poésie de Geoffrey Chaucer. Il vient de publier Le Livre de la Duchesse et autres textes, premier volume d’une traduction et édition critique des œuvres complètes de cet auteur aux éditions Classiques Garnier.

Ce premier volume est nommé d’après la première des œuvres qu’il contient, Le Livre de la Duchesse. De quoi parle-t-il ? Pourquoi le mettre tout particulièrement en avant (plus que, par exemple, Le Palais de Renommée, pourtant bien plus long) ?

Le Livre de la Duchesse est, comme son nom l’indique, un « livre » – et là attention, je risque de spoiler pas mal de monde – à propos d’une Duchesse. Sauf que la Duchesse en question est présente dans le récit de manière assez énigmatique, puisqu’il s’agit en réalité d’une élégie composée par Chaucer suite à la mort prématurée de la duchesse Blanche de Lancastre en 1368. Dans ce poème, le narrateur nous raconte qu’il est rongé par ce qu’on considérait à l’époque comme de la mélancolie, mais qui est en fait une forte dépression : il n’a plus goût à rien, ne dort plus et il a l’esprit accablé par des pensées presque suicidaires… Il se réfugie dans la lecture, notamment des Métamorphoses d’Ovide, et implore les dieux de lui accorder le sommeil et c’est là que l’histoire prend un tournant inattendu ! Le narrateur, dont on ignore le nom, se retrouve plongé dans une vision onirique et va plus ou moins se perdre en forêt après avoir été attiré par la préparation d’une chasse menée par l’empereur Octavien. Là, il rencontre un chevalier noir complètement dévasté par le chagrin. Le lecteur comprend assez vite à l’entendre qu’il pleure sa compagne mais le narrateur est clairement moins vif d’esprit… Il a un peu de mal à comprendre de quoi parle son nouvel ami et pense même que sa femme l’a abandonné parce qu’il l’a trompé. Il essaie maladroitement de le consoler, de le rassurer et, tout en le faisant parler de sa peine, il pousse tant bien que mal le chevalier à dire clairement que sa dame est morte. Et c’est précisément à ce moment d’acceptation du deuil que la chasse se déroulant en arrière-plan s’achève et que le narrateur se réveille.

La raison pour laquelle j’ai voulu mettre ce poème en avant est relativement simple : Le Livre de la Duchesse est le tout premier dit amoureux anglais et c’est également la première œuvre majeure composée par Chaucer en anglais. C’est ce qui rend ce poème si fascinant ! Chaucer écrivait sans doute en français avant cela (probablement de la poésie lyrique assez brève) mais il choisit d’écrire en anglais une œuvre éminemment française. C’est le résultat du travail d’un homme obsédé par six textes, à savoir Le Roman de la Rose, Le Remède de Fortune et La Fontaine amoureuse de Guillaume de Machaut, ses deux récits de Jugement, et Le Paradis d’Amour de Froissart. Vu d’une perspective française, tout est familier : les octosyllabes à rimes plates, les scènes de rencontres en rêve entre le poète et son patron dans lesquelles ils se mettent à débattre, les inserts de chants, les décors courtois, les couleurs, les senteurs et les sons du printemps… Il me paraissait donc logique de nommer ce premier volume d’après ce poème-là, dans la mesure où mon propre travail de traducteur vient compléter celui débuté par Chaucer il y a six siècles. Je ramène vers le français un univers poétique et textuel anglo-français et Le Livre de la Duchesse synthétise à merveille cet aller-retour presque ininterrompu à travers la Manche.

Alors que les textes de ce recueil sont écrits en anglais, les influences de Chaucer sont donc en grande partie étrangères : d’une part, comme on l’a vu, la poésie française ; d’autre part, la poésie italienne avec Dante, Pétrarque et Boccace. Comment expliquer cela ? Dans quelle mesure ces influences étaient-elles perceptibles par ses lecteurs ?

En ce qui concerne les influences françaises de Chaucer, c’est assez simple à expliquer. Les relations entre la France et l’Angleterre ont toujours été délicates, d’autant plus durant le XIVe siècle. L’Angleterre domine alors militairement la France, dont le roi est retenu prisonnier à Londres, tandis que le français écrase culturellement l’anglais. Chaucer grandit d’ailleurs dans un milieu essentiellement francophone, de par les relations commerciales de son grand-père, Robert, et de son père, John, tous deux négociants en vins. Chaucer voit le jour à Londres, dans le district de Vintry, qui comme son nom l’indique était la plaque tournante du commerce du vin dans la cité. Il a bien évidemment l’anglais comme langue maternelle, mais il est dès l’enfance confronté à l’usage du français et de l’anglo-normand et côtoie même bon nombre de marchands étrangers installés pour affaires dans ce quartier. Cette proximité avec des négociants venus de toute l’Europe lui permet d’apprendre l’italien, chose assez exceptionnelle à l’époque et qui devrait avoir un impact retentissant dans sa production littéraire. Il grandit également entouré de marchands gascons et l’une des rues de Vintry se nommait d’ailleurs La Ryole, en hommage à La Réole près de Bordeaux. En résumé, le fait que sa famille vivait du commerce du vin a exposé Chaucer à un monde plurilingue.

Portrait de Geoffrey Chaucer, Thomas Occleve, Regiment of Princes, 1412. British Library, Harley 4866, f. 88
Source Wikipédia

Il n’a donc pas eu trop de difficultés à découvrir la poésie française. Ses influences littéraires italiennes, par contre, sont le résultat de deux voyages diplomatiques en Italie en 1373 et 1378 et durant lesquels il découvre la poésie de Dante, Pétrarque et Boccace. C’est une véritable révolution pour lui et Le Palais de Renommée témoigne d’ailleurs de sa réaction à cette rencontre littéraire, puisqu’il tente désespérément de suivre Dante sur son propre terrain. Si on résume grossièrement, Renommée c’est la dépression nerveuse d’un poète qui n’arrive pas à faire dire à son anglais (beaucoup moins souple que l’italien) ce qu’il voudrait. Et c’est ce qui rend ce poème si drôle parce que Chaucer traite son manque de finesse et de légèreté avec énormément d’humour ! Un aigle s’abat par exemple sur le narrateur, ici nommé Geoffrey, tout comme l’aigle du Purgatoire (IX, v. 29). Lorsque Dante est emporté dans son voyage, il s’exclame qu’il n’est ni Énée, ni Paul (L’Enfer, II, v. 52) ; soulevé vers les cieux, Geoffrey crie qu’il n’est ni Énoch, ni Élie, ni Romulus, ni Ganymède. L’aigle crie alors sur Chaucer, à deux reprises, afin d’avoir son attention comme aurait pu le faire sa femme, puis se lamente que Chaucer soit en surpoids, difficile à transporter à travers les cieux. Le voyage onirique de Geoffrey semble alors à la fois proche de Dante et de la farce puisque l’aigle est lesté dans son envol par la personne même de Chaucer et par le fardeau de l’anglais.

Après, est-ce que ces influences étaient perceptibles par ses lecteurs ? C’est toujours délicat d’utiliser ce terme pour parler du public de Chaucer étant donné que, de son vivant, il n’avait comme lecteurs que quelques proches… Il était encore loin d’être reconnu pour sa poésie. Ceci dit, l’un d’eux, au moins, le poète John Lydgate, a décrit Le Palais de Renommée comme « Dante in Inglissh » ce qui prouve que l’intertextualité de l’œuvre de Chaucer était facilement identifiable pour un lettré. N’importe quel lecteur anglais, un tant soit peu sophistiqué, connaissant le français et la poésie française, reconnaîtrait aussi sans trop de mal toutes ses influences continentales. Il prendrait même, je pense, un certain plaisir à lire un poème comme Le Livre de la Duchesse. La reproduction du genre français du dit en anglais serait sans doute appréciée et ce lecteur pourrait observer par moment la décision de Chaucer de suivre au plus près, dans ses choix de mots, son matériau d’origine et parfois réorienter complètement ses emprunts linguistiques.

Votre traduction témoigne d’un souci de rendre le rythme et les effets stylistiques du texte moyen anglais, tout en éclairant certaines de ses subtilités (et certains traits d’esprit) en note de bas de page. Comment traduit-on un tel texte en français moderne ? Quelles difficultés cette entreprise présente-t-elle ?

Le français a un avantage considérable sur toutes les autres langues lorsqu’il s’agit de traduire Chaucer. On l’a vu, le contexte culturel de base est déjà très proche, ce qui facilite fortement la transition d’un système linguistique à un autre. L’anglais de Chaucer est en fait riche d’un très grand nombre de termes empruntés directement à l’ancien français, des termes qui sont aujourd’hui soit archaïques, soit légèrement vieillis mais qui existent néanmoins sous la forme choisie et voulue par Chaucer il y a six cents ans de cela. Je vous donne un exemple, dans Le Palais de Renommée, Chaucer utilise le verbe allēgen qui pourrait être traduit par « citer » ou « faire référence à ». D’autres traducteurs ont choisi de traduire ce mot par une périphrase, alors qu’il vient de l’ancien français et qu’on fait encore usage aujourd’hui du verbe alléguer. J’essaie donc de jouer les étymologistes pour transposer aussi fidèlement que possible tant le fond que la forme.

Ceci étant dit, l’exercice reste assez délicat puisque j’ai choisi de traduire la poésie de Chaucer en prose poétique. C’est-à-dire que je reprends la métrique du poète : chaque vers, qu’il fasse huit ou dix pieds, est donc traduit par une phrase d’égale longueur. Sauf que ça ne marche pas toujours ! Et je suis parfois obligé de tricher un peu… Dans ces cas-là, un décasyllabe ou octosyllabe en moyen anglais est traduit par deux phrases de dix ou huit pieds, le vers étant coupé à l’hémistiche. La plus grande difficulté est de rester fidèle au texte tout en restant suffisamment créatif pour redonner vie à ces œuvres.

Plusieurs poèmes traduits dans ce volume prennent la forme d’un rêve que raconte le narrateur. Quelle est la place du rêve dans la poésie de Chaucer ? Se distingue-t-il, de ce point de vue, des autres poètes de son époque ?

Chaucer fait effectivement la part belle au rêve dans ce premier acte de sa carrière littéraire. En cela, il suit les conventions de la poésie courtoise et s’inscrit dans une tradition littéraire facilement identifiable. On retrouve ainsi des traces du Roman de la Rose et des autres œuvres dont on a pu parler un peu plus tôt (Machaut, Froissart…). Il ne se distingue donc pas encore de ses contemporains, si ce n’est par quelques touches savamment disposées çà et là… Je pense notamment au Livre de la Duchesse lorsque le narrateur décide de suivre la chasse. Il nous dit qu’il se lève, monte à cheval et sort de sa chambre, ce qui paraît d’autant plus bizarre qu’il ne se réveille pas dans un tas de paille au fond d’une écurie. En réalité, cet épisode, associé à l’absence de surprise du narrateur à la présence d’Octavien menant la chasse, renforce la dimension onirique du récit. Chaucer nous raconte un rêve, avec tout ce qu’il peut avoir d’incohérent.

Il se détourne plus tard de ce cadre narratif, sous l’influence de la poésie italienne. Dans Troïlus et Criseyde (à paraître dans le volume 2 de cette édition), il adopte par exemple un cadre pseudo-historique, laissant de côté le rêve au profit d’un voyage dans l’Histoire.

Sous cette dimension onirique, on croit reconnaître en Chaucer un homme de son temps. Son Parlement des oiseaux reproduit certains traits de la société et des institutions anglaises. Quel regard le poète porte-t-il sur cette société ? Y a-t-il dans ses textes la trace d’un engagement politique (par exemple de ses activités au service du roi d’Angleterre) ?

Chaucer est effectivement un homme de son temps. Il s’est pourtant toujours montré d’une grande discrétion lorsqu’il s’agit de commenter les décisions politiques de son époque. Et il s’est pourtant souvent retrouvé au premier plan de nombreux évènements historiques : il a participé à plusieurs batailles sur le sol français (notamment au siège de Reims en 1359-1360), il a officié en tant que diplomate à travers toute l’Europe, il a siégé au Parlement en tant que représentant du Kent et a même servi d’espion ! Pourtant il ne dit pratiquement rien de tout cela dans sa poésie, ce qui lui a probablement valu de conserver sa tête plus longtemps que certains de ses amis s’étant ouvertement mêlés de politique (comme ce fut le cas de Thomas Usk, décapité, durant l’Impitoyable Parlement de 1388 qui écarte du pouvoir la quasi-totalité des conseillers de Richard II).

BNF, ms français 12400, f. 25 v. Source BNF/Gallica

Cela dit, Le Parlement des oiseaux nous offre une vision hautement réaliste de la vie politique en règle générale… Des oiseaux rassemblés pour la Saint-Valentin tentent de se trouver un.e partenaire, sauf que les aigles n’arrivent pas à se décider. Chaucer nous décrit des parlementaires passant leur temps à hurler, s’interrompre, et s’insulter au point de n’arriver au final à prendre aucune décision. Pour certains critiques, Chaucer exprime une vision plurielle, allant au-delà d’un simple détachement ironique vers une position engagée affirmant que les sociétés débattent continuellement et minent leurs idéaux contradictoires. D’autres argumentent que le caractère non concluant du Parlement exprime sa résistance à des valeurs religieuses et aristocratiques spécifiques. Dame Nature, présentée comme un principe divin émanant de Dieu, perd le contrôle sur son bruyant rassemblement, et participe finalement aux querelles de ses espèces plutôt que de jouer le rôle d’émissaire de l’ordre divin. À la cour de Nature, les trois aigles parlent avec éloquence et sont profondément impliqués dans leur noble séduction, mais ils occupent la scène une journée entière avec leurs déclarations d’amour, insensibles aux désirs des oiseaux de moindre nature. Les voix vives et informelles de l’oie, du canard et de la tourterelle font face à la suffisance des aigles et leurs interminables professions de valeur et mérite… On y perçoit clairement une déstabilisation de la hiérarchie sociale.

Si vous deviez partager avec nos lecteurs un passage qui vous parle particulièrement, quel serait-il ?

Dans ce premier volume, je suis tout spécialement attiré par le final du Livre de la Duchesse, lors de la réalisation que la dame du chevalier est bien morte :

– Messire, lui dis-je, ores où est-elle ?

– Ores ? dit-il et soudain se tut. Il se figea mort comme une pierre et dit :
– Hélas, pourquoi suis-je né ! Là est la perte que tantôt je t’ai dit avoir endurée. Pense bien à ce que j’ai dit : « Tu ne sais de ce dont tu parles ; j’ai perdu plus que tu n’le penses. » Dieu sait, hélas, que ce fut elle !

– Hélas, Messire, comment ? En quoi ?

– Elle est morte !

– Non !

– Si, par ma foi !

– Est-ce votre perte ? Dieu, quelle pitié ! 
Alors à ces mots aussitôt, les cors sonnèrent, ce fut la fin, pour l’instant, de la chasse au cerf. 

Après une dernière interruption visant à demander où est la dame en question, le long éloge du chevalier est tout à coup arrêté par un court vers en stichomythies partagé par les deux locuteurs :  ‘She ys ded!’ ‘Nay!’ ‘Yis, by my trouthe!’ Ce moment partagé par le Chevalier noir et le narrateur se joue en parallèle de la chasse, et s’achève au même instant lorsque les cors se font entendre. Chaucer emploie ici un jeu de mots des plus révélateurs, qui associe, au fil du poème, la chasse au cerf (hert-hunting), l’exploration interne du cœur (herte) et la blessure (hurt). Tandis que le cerf distance ses poursuivants, le cœur du Chevalier noir se ressaisit de l’image de sa Dame et l’intervention, maladroite, du narrateur lui permet de parler de sa perte et d’y faire face. Le fait que la chasse, l’échange, le rêve puis le poème s’achèvent suite à la révélation « Elle est morte ! » renforce le lien entre ces différentes perspectives. Et pour tout vous dire… je trouve ça tout simplement magistral !

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