Les « tours operators » au Moyen Âge : mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère ? 

Cet article a initialement été publié sur notre blog rattaché à Libé :
ce blog ayant été supprimé fin 2020, nous republions ici ces textes.

Ça y est, vous êtes prêt pour les vacances ? Vous avez pris votre billet, réservé votre hôtel, vérifié les horaires d’ouverture des musées ? Félicitations, vous êtes l’heureux bénéficiaire de la massification du tourisme engagée depuis le XIXe siècle. Parmi vous, des milliers ont choisi une formule qui est en réalité bien plus ancienne : celle du voyage organisé. 

Soif de la route et goût des autres 

Dès le Moyen Âge, des hommes et des femmes voyagent. La plupart ne le font pas pour le plaisir, car voyager est dangereux. Néanmoins, les marchands sillonnent les routes pour le commerce, les étudiants courent les professeurs célèbres d’une université à l’autre, et les pèlerins parcourent le monde pour l’amour de Dieu. Tous se plaignent des aléas de la route, tout en s’émerveillant volontiers devant les merveilles rencontrées. Avant la grande époque du tourisme, il y a déjà chez certains un goût de la route. 

Face à ces flux de voyageurs, il y a de l’argent à gagner. Par l’aménagement de routes, la création de péages, le développement de services, une petite infrastructure apparaît dans certains endroits : on n’est pas loin de la définition du tourisme. 

Ces voyageurs ne se lancent pas vers l’inconnu, bâton à la main et besace à l’épaule. La plupart du temps, les pèlerins, notamment, sont extrêmement organisés pour voyager en groupe, si possible des groupes qui parlent la même langue. Cela leur permet de se défendre sur la route, de négocier des contrats dans les auberges, éventuellement de prendre soin des malades, ou même de l’héritage des morts quand il y en a ‒ et il y en a souvent.  

Les frères Polo quittant Venise.
Le Livre des Merveilles ou le Devisement du monde, v. 1410-1412. Paris, BnF, Français 2810, fol. 4. ©BnF

Le plus vieux des tour operators 

Suivons le pèlerin Félix Faber qui va d’Allemagne jusqu’à Jérusalem vers 1480. Il passe par Venise, port d’embarquement de pratiquement tous les pèlerins occidentaux. Il loge dans l’auberge Saint Georges, connue pour n’accueillir que des Allemands, ce qui l’arrange bien « car il est fort pénible de vivre avec des gens avec lesquels il n’est pas possible de tenir une conversation ». D’ailleurs, le chien de l’auberge s’occupe de faire régner l’ordre : il ne fait bon accueil qu’aux Allemands, et attaque tous les autres : Italiens, Lombards, Français, Espagnols, etc. Il se jette sur eux avec des aboiements terribles, ce qui montre bien, selon Félix, que les Allemands et les Italiens ne pourront jamais s’entendre… 

Les Allemands de l’auberge se mettent d’accord pour voyager en groupe. Ils se rendent place Saint Marc pour trouver un patron de navire avec lequel faire affaire. Mais cette année, face à l’affluence, deux patrons proposent leurs services aux pèlerins. Devant la basilique, il y a donc deux drapeaux blancs à grande croix rouge, sous lesquels des racoleurs vantent les mérites de leur propre patron et dénoncent la mesquinerie de l’autre. De véritables rabatteurs professionnels, comme on peut encore en croiser aujourd’hui autour des gares et des aéroports de nombreux pays… 

Comment choisir ? Le groupe s’apprête à se disputer, mais Félix prend les choses en main. Il les emmène voir directement les patrons de navire, à bord de leurs galères. Là, ils sont accueillis à bras ouverts, on leur offre du vin de Grèce et des confiseries d’Alexandrie et on leur montre des places de choix dans la cale, côte-à-côte ‒ car les pèlerins dormiront allongés en rang d’oignons, avec leur pot de chambre à leurs pieds. Dans ces conditions, mieux vaut être entouré d’amis… 

Pèlerin partant pour la Jérusalem céleste.
Pèlerinage de vie humaine, 14e s. Paris, Bibl. Sainte-Geneviève, ms. 1130 . © Institut de recherche et d’histoire des textes – CNRS

Négocier un bon service après-vente 

Après mûre réflexion le groupe d’Allemands opte pour la plus grande des deux galères. Ils vont passer plusieurs semaines, la nuit à fond de cale, le jour sur le pont, à écouter la messe dite à côté du mât et à manger la nourriture servie par le cuisinier du navire. Ils auront l’occasion de se divertir en jouant aux cartes, en lisant ou en faisant de la musique. Mais ils devront aussi souffrir de la puanteur ambiante, patienter pour faire leurs besoins le matin dans les deux espaces aménagés à la proue du navire, accepter d’épouiller la barbe de leur voisin pour ne pas hériter de ses puces la nuit d’après, et bien sûr prier les saints à la moindre tempête. Bref, tout a beau être très organisé, c’est tout de même l’aventure. 

Alors pour réduire l’incertitude, les Allemands concluent, avec le patron de la galère, un contrat. Il y a des clauses centrales. Par exemple, une fois arrivé à Jaffa, grand port de la Terre Sainte, le patron doit payer pour eux tous les frais aux Mamelouks qui vont les emmener en âne jusqu’à Jérusalem. Et, là-bas, il ne doit pas les presser. Félix Faber insiste dessus, lui qui, dans un voyage précédent, n’a pu voir Bethléem « qu’une seule fois, et de nuit » ! Et puis le contrat des Allemands comporte aussi des clauses plus sympathiques. Par exemple, le patron est tenu d’offrir, avant le repas du matin, un petit verre de vin « comme c’est la coutume sur les navires ». Les bons patrons le font de leur plein gré, mais lorsque l’on voyage en groupe, on n’est jamais trop prudent… 

Carte à jouer : le navire. Italie, 3e quart du 15e siècle. Paris, musée de Cluny © RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi. La notice est ici.

Avant les garanties des tour operators, les pèlerins ont donc compris qu’ils ont tout intérêt à voyager en groupe. Pensons-y demain dans le train, si notre voisin nous demande d’épouiller sa barbe… 

Pour aller plus loin : 

Questes, Le Bathyscaphe d’Alexandre. L’homme et la mer au Moyen Âge, Paris, Vendémiaires, 2018. 

Les errances de Félix, pèlerin en Terre sainte, en Arabie et en Égypte, Paris, Classique Garnier, 2013. 

Elisabeth Crouzet-Pavan, « Récits, images et mythes : Venise dans l’iter hiérosolomytain (XIVe-XVe siècles) », Mélanges de l’Ecole Française de Rome, vol. 96, n° 1, 1984, p. 489-535. https://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1984_num_96_1_2761  

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