Actuelle Antiquité, II – Glamazons : quand les Grecs s’amusent avec les codes féminins

Bartholomeus Spranger, Héraclès et Omphale, vers 1595. Musée d’Histoire de l’Art de Vienne. Photographie : Kunsthistorisches Museum Wien, Gemäldegalerie, www.khm.at/de/object/f5c3dd7514/

L’Antiquité grecque nourrit abondamment l’imaginaire contemporain de la virilité : les Spartiates et les dieux de l’Olympe, le corps galbé et rutilant des marbres antiques, les exploits d’Héraclès et la légende d’Achille… sont autant de modèles repris dans la culture contemporaine, notamment au cinéma et dans la publicité, et inspirant toute une partie de la gent masculine. L’Antiquité gréco-romaine et ses reprises constituent un réservoir à exemples, une source d’autorité, pour justifier des discours virilistes, homophobes et conservateurs, nostalgiques d’un âge d’or fantasmé où les hommes étaient de « vrais hommes » et les femmes « de vraies femmes ». Ces réflexions tronquées font l’impasse sur de nombreux aspects des sociétés grecques. On évoque souvent, en réponse à ces discours, les relations sexuelles et amoureuses qu’entretenaient certains de ces modèles de virilité hétérosexuelle avec leurs homologues masculins, tels qu’Achille et Patrocle ou Alcibiade et Socrate, ou la récurrence des figures remettant en cause la binarité des genres, tels Hermaphrodite, Iphis et Tirésias. Nous nous intéressons ici à un autre aspect : le travestissement, ou comment les Grecs jouent des stéréotypes de genre. La performativité du genre dans le monde grec est telle qu’un simple jeu sur le vêtement et l’apparence permet aux plus virils des héros de passer pour des femmes.

What it feels like for a girl? Neutraliser le masculin

Bien avant les prétendantes de RuPaul’s drag race, Héraklès et Achille revêtaient les habits et le maquillage de leurs copines. Le grand Achille, incarné par nul autre que Brad Pitt au cinéma, passa ainsi plusieurs années de sa vie parmi les filles du roi Lycomède. Cet épisode célèbre est rapporté dans l’Achilléide, un poème de Stace. Afin de le faire échapper à son destin, celui de périr jeune mais dans la gloire au cours de la guerre de Troie, sa mère Thétis le présente au roi Lycomède comme sa fille « Pyrrha ». Afin de compenser une éducation trop masculine, elle lui demande de l’accueillir pour qu’elle adopte des comportements plus féminins en vue de se marier. Le roi et ses filles accueillent Achille sans se douter de la supercherie. La peau claire, les vêtements féminins, les bijoux et le maquillage suffisent en effet à dissimuler le héros derrière une identité considérée comme féminine. Malgré sa musculature, il est même considéré comme une plus belle femme que les filles du roi :

« Alors qu’il marche en tête du bataillon des vierges et que les mouvements de ses bras puissants ne vont point sans raideur – son propre sexe et la contrefaçon qu’en a donnée sa mère lui conviennent pareillement –, il fait l’admiration de ses compagnes. Et Déidamie n’est pas la plus belle de la troupe : autant elle éclipse ses propres sœurs, autant, quand on la compare à lui, le fier Eacide l’emporte sur elle » (Stace, Achilléide, Livre 1, vers 603/608).

Achille à la cour du roi Lycomède. mosaïque du IVe siècle, Sparte, Musée archéologique de Sparte. Photographie : Fabien Bièvre-Perrin d’après George E. Koronaios (CCO).

Amoureux de la plus belle fille du roi, Achille ne parvient pas à cacher complètement son identité, son travestissement se fait même l’outil de sa virilité puisqu’il lui permet de s’unir à la jeune Déidamie, engendrant ainsi un fils. Terrifiée, la princesse accepte malgré tout de garder le secret. Ulysse le démasque peu après l’accouchement en lui faisant prendre les armes et l’emmène avec lui à Troie où l’attend son destin funeste. Cette révélation est synonyme de son passage à l’âge adulte, « pour les Grecs l’acquisition de l’identité masculine procède par l’abandon d’une peau féminine », une transition qui inspire de nombreuses représentations, notamment funéraires.

Un autre héros de la mythologie passe plusieurs années de sa vie travesti. Il s’agit d’Héraclès, désormais considéré comme un chantre de la virilité. Afin d’expier un meurtre, l’oracle d’Apollon conseilla au demi-dieu de se mettre au service de la reine de Lydie, Omphale, qui lui impose une série de travaux avant de le libérer et de l’épouser. L’effémination d’Héraclès ne devient explicite qu’à l’époque romaine : sous l’emprise de la reine, le héros perd son identité masculine et échange rôles et attributs avec elle… un épisode qui rencontre un grand succès dans l’Antiquité et au cours de la Renaissance. Le fils de Zeus est représenté en train de filer la laine alors qu’Omphale se saisit de sa massue et endosse sa peau de lion. Ovide propose sa propre version du mythe sur un ton léger et humoristique au livre II des Fastes. Lors de la description de leurs échanges de vêtements le poète précise que la reine donne à son esclave sa ceinture, une pièce de vêtement hautement symbolique pour les femmes grecques puisqu’il s’agit de la ceinture que le mari dénouait rituellement le soir des noces, dans un geste signifiant la perte de la virginité pour la jeune épouse. Ce même épisode raconte comment, charmé par Omphale, le dieu Faunus attend la nuit pour s’introduire dans la grotte dans laquelle repose cette dernière avec son amant Héraclès. Dans la pénombre, il tâte les étoffes et pense avoir affaire à Omphale quand il s’agit en vérité du héros revêtu des atours de son épouse. Tous rient de sa méprise, mais Faunus, vexé de cette duperie, exige par la suite qu’on se présente à ses autels nu, sans les fallacieux vêtements. L’ensemble de cet épisode est paradoxal, car si le sort d’Héraclès est considéré comme humiliant par Faunus et d’autres, il joue sans honte le rôle de celle qu’il aime. Les représentations d’Héraclès et d’Omphale rencontrent, comme celles d’Achille en femme, une réception très positive dans la sphère funéraire, mais aussi dans la sphère de la magie, les deux figures apparaissant sur de nombreux objets prophylactiques.


Héraclès et Omphale, entourés des douze travaux, mosaïque romaine du IIIe siècle, Liria, Musée archéologique national de Madrid. Photographie : Ángel M. Felicísimo from Mérida, España (
CC BY 2.0). Le héros est représenté barbu afin qu’il soit identifié mais porte un accoutrement féminin, tandis qu’Omphale est représentée nue, ce qui est un choix de représentation rare dans l’Antiquité grecque et romaine. La scène figurée sur cette mosaïque prêtait sans doute à rire pour les convives de la maison, sa position au sein des douze travaux n’est pas anodine et détonne quelque peu à côté de la virilité coutumière aux images des douze travaux du héros.

We’re all born naked, the rest is drag

Dans ces épisodes, les marqueurs sociaux jouent un rôle déterminant : c’est en abandonnant les atours féminins pour saisir ceux du guerrier qu’Achille devient un homme, alors qu’il suffit à Héraclès d’adopter quelques accessoires et occupations de la sphère féminine pour perdre toute virilité au regard des autres, malgré sa carrure et sa barbe. À la fin de l’époque républicaine à Rome, les prêtres de Cybèle arboraient du maquillage et des vêtements considérés comme féminins pour affirmer en revanche leur statut en marge des codes sociaux et binaires ainsi que leur castration rituelle. Comme dirait RuPaul : “We are all born naked, the rest is drag”.

Cratère en cloche apulien, Peintre de Graz (vers 360-340 av. J.-C.). Museo Nazionale di Matera, inv. 164507. https://magnagrecia.huma-num.fr/s/matera-rizzon/item/4557 (Fabien Bièvre-Perrin, Museo Nazionale di Matera, CC BY-NC-SA)

Ce jeu sur les codes féminins n’est pas limité aux récits mythiques. Dans la pièce de l’auteur comique Aristophane intitulée l’Assemblée des femmes, les épouses des citoyens athéniens souhaitent prendre le pouvoir à l’Assemblée et revêtent des vêtements masculins : cannes, manteaux, chaussures, ainsi que des attributs comme les poils et la peau tannée (20-45, 60-67, 62-64). Le travestissement des épouses en citoyens n’a pas pour seule fonction de représenter aux yeux des Athéniens une dystopie grotesque dans laquelle les femmes prendraient le pouvoir de l’Assemblée. Comme le rappelle Carmen Damour, il est au service, en particulier au travers des plaisanteries sexuelles, d’une critique politique de la corruption à l’œuvre parmi les citoyens suite à la mise en place d’une rétribution pour participer aux assemblées, le misthos. La chercheuse souligne que le travestissement à l’œuvre dans la pièce est double puisque seuls les acteurs masculins étaient autorisés à jouer sur scène à Athènes : cela signifie donc que ces derniers ont revêtu en coulisses un costume féminisant, probablement fait de postiches de fesses et de seins, sur lequel ils ont ajouté les attributs masculins cités ci-dessus. Cette ironie métathéâtrale devait susciter l’hilarité générale parmi l’assemblée des spectateurs, tout comme la fameuse scène des Thesmophories montrant un travestissement sur scène du Parent d’Euripide, qui veut aider ce dernier à infiltrer incognito une cérémonie des Thesmophories. Avant de revêtir des atours féminins, il doit être rasé au niveau de la barbe mais pas uniquement puisque le texte grec précise qu’il est « flambé par-dessous » (216). Les postiches de poitrine, de ventre et de postérieur sont bien attestés sur les statuettes en terre cuite de l’époque classique, ainsi que sur les vases dits phlyaques, comme le cratère en cloche ci-dessous, figurant la comédie de l’oie. La poitrine de l’homme de gauche est supposée représenter celle d’une jeune fille, tandis que celle de droite, pendante, est plutôt celle d’une vieille femme. Alexa Piqueux montre qu’à ces accessoires venaient s’ajouter des masques avec perruques voire des sexes postiches. Participer à des pièces de théâtre était un honneur pour les citoyens, y compris pour incarner des femmes, il s’agissait d’un moment religieux et civique important dans la vie de la cité. Bien que largement négatifs, tous les rôles féminins n’étaient pas ridicules comme chez Aristophane, au contraire ils pouvaient être tragiques notamment chez Eschyle qui les multiplie dans ses pièces. Xinyi He rappelle que chez le dramaturge, les femmes « quittent leur gynécée, voyagent, s’exposent devant le public, s’expriment à haute-voix, se mêlent des affaires politiques, refusent le mariage et la maternité ou montrent peu d’amour maternel envers leurs enfants ».

Virilité fragile ?

Stèle attique, v. 330 av. J.-C., Cambridge, Mass., Arthur M. Sackler Museum, Harvard University Art Museum, 1905.08. © President and Fellows of Harvard College, https://hvrd.art/o/219625. Le personnage masculin représenté sur cette stèle a été modifié, il s’agissait à l’origine d’une femme : les manches du vêtement ont été taillées, la poitrine a été aplatie une barbe est apparue, les cheveux, eux, n’ont pas beaucoup changé. Le sens de la scène s’en trouve profondément changé, ce qui semble être une figuration banale et conventionnelle de femme assise à la maison et de dexiosis cachait en vérité une représentation de mort en couches, ce qui est beaucoup plus rare.

Les exemples évoqués ci-dessus ne font qu’effleurer le sujet du travestissement dans l’Antiquité grecque et laissent de côté de nombreux éléments et parallèles intéressants. Nous aurions ainsi pu évoquer la figure ambiguë de Dionysos, élevé selon certaines traditions comme une fille pour le cacher à Héra et portant ensuite la robe safran des femmes, ou les rituels initiatiques et les fêtes religieuses au cours desquels le travestissement prenait une valeur positive. Si Aristophane met en scène des femmes et des hommes travestis afin de faire rire son assistance (mais qui échappe aux moqueries du comique athénien ?), il convient de penser aux autres rôles féminins et aux figures mythiques, qui bénéficient d’une certaine forme de valorisation. Largement considéré comme dégradant, puisqu’il provoque une perte d’identité voire une déchéance (les épisodes d’Héraclès et Achille, problématiques eu égard aux valeurs qu’ils incarnent, sont passés sous silence par de nombreux auteurs), le travestissement contribue à affirmer les rôles genrés et permet à ses pratiquants d’intégrer le pouvoir et l’expérience des deux sexes. En assumant une part de féminité, ils peuvent ensuite en faire le deuil et affirmer leur virilité. Dans le cas des héros, le travestissement vient même mettre en exergue leur virilité habituelle et finalement inaltérable.

Les codes sociaux liés au genre sont nombreux et stricts (couleur de la peau, coiffure, types et couleur des vêtements, maquillage, attitudes…), ce qui permet de manière très paradoxale, à travers des effets outranciers ou non, de performer (au sens de Judith Butler) un autre genre que le sien. Parfois le passage d’un genre à l’autre se fait avec une facilité déconcertante, comme on le constate parfois dans l’art funéraire attique qui démontre que les codes de représentation des hommes et des femmes sont très conventionnels et pleinement intégrés par les sculpteurs et les commanditaires des monuments (voir ci-dessous). Le costume féminin théâtral, enfilé avec aisance par les acteurs masculins, illustre lui aussi ces conventions. S’il matérialise en partie la misogynie grecque, il sert néanmoins une critique acerbe du corps des citoyens. Se travestir en prenant un aspect considéré comme « féminin » ne relève donc pas seulement d’un temps suspendu et léger, celui du « déguisement » et de l’amusement, au détriment des femmes, mais revêt une signification bien plus profonde en engageant de véritables considérations identitaires, politiques et esthétiques.

Les témoignages que nous avons énumérés permettent de revenir sur les clichés hétéronormés à travers lesquels l’Antiquité est parfois observée et instrumentalisée. Dans l’Antiquité grecque, hommes et femmes ont déjà conscience de la performativité des genres et transgressent les règles pour se moquer, pour affirmer leur identité, pour se protéger ou pour surpasser des inégalités.

Élise Pampanay et Fabien Bièvre-Perrin

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