Actuelle Antiquité, I – Le consul confiné

Pendant une semaine, Actuel Moyen Âge voyage dans le temps et vous offre une… Actuelle Antiquité ! Aujourd’hui, les mésaventures de Bibulus, le collègue consul d’un certain Jules César…

Début mars 2020, face à la pandémie causée par un nouveau coronavirus, l’Italie est le premier pays à restreindre les déplacements sur l’ensemble de son territoire et à imposer aux populations de ne pas quitter leur domicile. Une décision qui n’aurait pas dépaysé le consul Bibulus, lui aussi contraint par les événements à se confiner dans sa demeure pendant 8 mois… il y a 21 siècles de cela.

C’est en 60 av. J.-C. que Marcus Calpurnius Bibulus est élu au consulat, la magistrature suprême de la République romaine. Ce conservateur était le gendre de Caton le Jeune, un adversaire résolu de César. Or, c’est précisément César que l’assemblée du peuple donna comme collègue à Bibulus pour l’année à venir. Pas de chance…

Bibulus, toute une carrière dans l’ombre d’un autre

Les deux hommes avaient déjà exercé à deux reprises la même magistrature simultanément : la préture en 62, l’édilité en 65 av. J.-C. Le pauvre Bibulus n’avait pas laissé un souvenir aussi marquant que César, malgré la splendeur des jeux qu’ils avaient donnés en tant qu’édiles. Selon l’historien Suétone, Bibulus se plaignait de voir ses actions systématiquement mises au crédit de son ambitieux collègue et se comparait à Pollux, dont le nom était souvent effacé par celui de son frère jumeau Castor : « de même que le temple élevé aux deux jumeaux sur le forum porte seulement le nom de Castor, les munificences de César et de Bibulus sont attribuées au seul César ».

En effet, le chef du clan des Julii mène bien sa barque dans un contexte qui lui est plutôt défavorable et où domine le parti conservateur. Son nom, l’éclat de ses bienfaits, son habileté à éviter les coups et à en donner lui valent un large soutien populaire ainsi qu’une élection à la tête du collège des pontifes qui le place au sommet de la religion romaine. En dépit des accusations de Caton, César réussit à ne pas se faire emporter par l’affaire Catilina en 63-62 av. J.-C. Il parvient même en toute discrétion à réconcilier deux autres ambitieux de premier plan dont le Sénat cherchait à limiter l’influence : Crassus et Pompée.

Bibulus et César, les deux consuls élus pour l’année 59 av. J.-C., disposent en droit des mêmes prérogatives mais César bénéficie de la faveur populaire. Il la met alors au service des intérêts de ses alliés de circonstance et d’un programme populiste destiné à satisfaire sa famille politique d’appartenance.

Buste dit de César, Musée antique d’Arles. Source : Wikicommons

« À peine entré dans l’exercice de sa charge, il publia des lois dignes, non d’un consul, mais du tribun de la plèbe le plus audacieux. Il proposa, par le seul motif de plaire au peuple, des partages de terres et des distributions de blé qui suscitèrent une vive opposition de la part des sénateurs les plus respectables. »

Plutarque, Vies parallèles, César

Que César mette en œuvre un programme populiste n’était pas la surprise du siècle. Le parti conservateur du Sénat avait d’ailleurs soutenu (au-delà même de la légalité…) l’élection de Bibulus précisément pour faire obstacle au chef de file du parti populaire. Les conservateurs avaient de quoi trembler : ils savaient que César avait de qui tenir, lui le neveu du grand Marius – un homme parti de rien qui avait su conquérir le peuple et s’élever jusqu’au consulat.

Bibulus fit tout pour faire obstruction au projet de loi agraire de son collègue. En vain. Ni les prétextes religieux, ni le soutien de trois tribuns de la plèbe, ni celui de sénateurs très influents comme Cicéron, Lucullus ou Caton le Jeune n’en auront eu raison face au talent manœuvrier de son collègue, désormais publiquement soutenu par Pompée le Grand et Crassus.

Better home than Rome

D’après Cassius Dion, Pompée aurait en effet déclaré devant une foule que si quelqu’un tirait le glaive contre César, lui, prendrait à la fois son épée et son bouclier. Tandis que le consul César haranguait le peuple sur le forum depuis la tribune du temple de Castor (et Pollux), son collègue Bibulus, sans se démonter, fendit la foule pour critiquer le projet de loi césarien. À deux doigts du lynchage :

« César et ses partisans eurent recours à la force et commencèrent par faire insulter Bibulus : alors qu’il se rendait au forum, on lui répandit sur la tête un panier d’ordures ; ensuite, la foule se jeta sur ses licteurs et brisa ses faisceaux. Pour finir, une pluie de pierres et de traits s’abattit sur la place : plusieurs personnes furent blessées, tous les autres prirent la fuite. »

Plutarque, Vies parallèles, Caton d’Utique

« Bibulus, le collègue de César, convaincu de l’inutilité de ses efforts pour empêcher ces lois, et ayant même souvent couru le risque, ainsi que Caton, de périr dans le forum, passa le reste de son consulat enfermé dans sa maison. »

Plutarque, Vies parallèles, César

Pour Bibulus, les nuages s’amassent, et voici que commence son confinement. Il ne prendra fin que 8 mois plus tard, en même temps que son consulat.

« À partir de ce moment, César régla seul, à sa guise, toutes les affaires de l’État : aussi quelques petits malins, au moment de signer et de dater leurs lettres, écrivaient-ils, par jeu, non pas sous le consulat de César et de Bibulus mais sous le consulat de Julius et de César. »

Suétone, Vie des douze Césars, César, XX

À nouveau, Marcus Calpurnius Bibulus voit son nom effacé par celui de César. La récurrence de cette anecdote chez les historiens antiques souligne le caractère exceptionnel d’une situation où la collégialité du consulat n’empêche pas l’exercice solitaire du pouvoir.

Un consul confiné est-il un consul fini ?

Le consul dispose d’une prérogative religieuse cruciale : il est autorisé à prendre les auspices, c’est-à-dire à interpréter les signes envoyés par les dieux et il est autorisé à le faire à titre public, c’est-à-dire « au nom du peuple romain ». Les consuls, qui sont des magistrats du peuple, ne prennent pas de décision sans s’être au préalable assurés du soutien des dieux.

Depuis le milieu du IIe s. av. J.-C., les consuls disposent également du pouvoir inverse : le droit d’obnuntiatio qui leur permet d’empêcher l’action publique d’un magistrat ou la tenue d’une assemblée du peuple (comices). Il s’agit là d’une forme d’obstruction fondée sur le droit augural, qui consiste à annoncer un signe défavorable envoyé par les dieux qu’on aurait observé dans le ciel. Un procédé bien utile pour contrer les mesures trop démagogiques de tel ou tel ambitieux.

Figurant habillé en costume. Source : Wikicommons.

Rien n’empêchait le consul Bibulus de pratiquer l’observation du ciel (seruatio de caelo) depuis ses pénates. Il rédigea un édit pour annoncer que les dieux s’opposaient à la réunion des comices et le fit porter par ses licteurs. Mais son collègue César, qui présidait par ailleurs le principal collège de prêtres de Rome en tant que pontifex maximus, jugea nulle et non avenue cette pratique de l’obnuntiatio en distanciel, comme on dit depuis peu. Bibulus a le droit d’observer les signes depuis chez lui mais s’il veut faire usage de son droit d’obnuntiatio, cela ne peut être qu’in praesentia devant une assemblée.

Un échec de plus dans le jardin de Bibulus, réduit à insulter son collègue depuis sa table de travail par voie d’édit. Faisant allusion au séjour que César passa chez le roi Nicomède de Bithynie, Bibulus le gratifie du surnom de « reine de Bithynie ». Il l’accuse également d’avoir directement trempé dans la première conjuration de Catilina lorsqu’il était édile.

La publication de ces accusations n’empêcha nullement César d’obtenir à sa sortie de charge un superbe proconsulat sur les Gaules et l’Illyrie. Bibulus, quant à lui, n’obtint pas de proconsulat – de fait, il avait cessé d’agir en consul en s’auto-confinant dès le mois de mars 59.

Le déconfinement de Bibulus tourna à la déconfiture : alors qu’il souhaitait prendre la parole sur le forum, comme cela était habituel à un consul en fin de charge, l’énergique Publius Clodius Pulcher, fraîchement élu tribun de la plèbe avec l’appui direct de César, le fit taire avec autorité.

Quelques années plus tard, en janvier 52, alors que César voit la Gaule s’embraser contre lui, que Rome est au bord de l’explosion suite à l’assassinat de Clodius et que le Sénat envisage de nommer un dictateur, le sénateur Bibulus proposa à ses collègues de nommer plutôt un consul unique. Sans doute était-il le mieux placé pour faire une telle proposition.

Vivien Barrière – Maître de conférences en histoire et archéologie, Vivien Barrière travaille sur le processus de romanisation des provinces occidentales de l’Empire, à travers les problématiques d’architecture, d’urbanisme et de construction publique. Il s’intéresse également à la réception de l’Antiquité au fil du temps et à ses usages contemporains.

Quelques sources antiques

Appien, Guerres civiles, II, 9-12.

Cassius Dion, Histoire romaine, XXXVIII, 1-9.

Plutarque, Vies parallèles, César ; Pompée ; Caton d’Utique.

Suétone, Vie des douze Césars, César, IX-X ; XIX-XXI ; XLIX.

Pour en savoir plus

  • Yann Berthelet, « Violence, obstruction augurale et crise de la République romaine », dans L. Gilhaus et al., Elite und Krise in antiken Gesellschaften / Élites et crises dans les sociétés antiques, Stuttgart, Steiner, 2016, p. 83-95 (en ligne sur academia.edu).
  • Ronald Syme, « M. Bibulus and Four Sons », Harvard Studies in Classical Philology, 91, 1987, p. 185-198 (en ligne sur jstor.org)

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